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CHAPITRE III

La place de Grève. — Exécutions. — Iîiivaillac. — La Brinvilliers.

— Foulon et TCerthier. — Proposition du docteur Guillotin. — Les Arles des Apôtres. — Les frères Agasse. — Le marquis de Favvas. — Exécution aux lampions. — Opinion du docteur Louis.

— Réflexion de il. de Jouy. — Les quatre sergents de La Rochelle.

La place de l'Hôtel-de- Ville a participé aux améliorations qui font de ce palais un monument unique. On sait qu'elle s'ap-

pelait autrefois la Grève, et qu'on y faisait les exécutions. Marguerite Porette y fut brûlée vive en 1318, pour crime d'hérésie, et depuis d'innombrables criminels y subirent les affreux supplices en usage chez nos pères. Malgré la construction de l'Hôtel de Ville , elle devait être assez déserte, puisque Pierre de l'Etoile rapporte que des loups y vinrent rôder sous Henri IV, et que l'un d'eux mangea un enfant.

Les Halles de Paris partagèrent longtemps avec la Grève le triste privilège de. voir se dresser l'échafaud ; mais il s'en éloigna après le 10 août 1479, jour où le sang de Jacques d'Armagnac tomba en pluie sur la tête de ses enfants. Ravaillac fut tenaillé et écartelé en place de Grève, le27 mai 1010. Telle était la fureur populaire contre cet assassin, que des forcenés se ruèrent sur ses membres dépecés, les emportèrent et les brûlèrent dans divers carrefours.

Là marquise de Brinvilliers fut décapitée, puis brûlée en la Grève, le. 10 juillet 1070. « Vers les six heures du soir, raconte M'" de Sévigné, on l'a menée nue, en chemise, la corde, au cou, i\ Notre-Dame, faire amende honorable, et puis on l'a remise tlans le même tombereau, où déjà je l'ai vu jeter à reculons sur de la paille, avec une cornette basse et en chemise, un docteur auprès d'elle , le bourreau de l'autre côté. En vérité cela m'a fait frémir... Ceux qui ont vu l'exécution disent qu'elle est montée à l'échafaud avec bien du courage. Pour moi, j'étais sur le pont Notre-Dame ( alors couvert de maisons ) avec la bonne d'Escars ; jamais il ne s'est vu là tant de monde ; jamais Paris n'a été si ému et si attentif... Elle dit à son confesseur, en chemin, de faire, mettre le bourreau devant elle, afin de ne pas voir ce coquin de Desgrais qui m'a prise. Son confesseur la reprit, de ce sentiment; elle dit : « Ah ! mon Dieu, je vous en demande pardon, qu'on me laisse donc cette étrange vue. » Elle monta seule et nu-pieds sur l'échafaud, et fut en un quart d'heure mirodée, rassée, dressée et redressée par le bourreau. Ce fut un grand murmure et une grande cruauté. Le lendemain, on cherchait ses os, parce que le peuple disait qu'elle était sainte. Enfin c'en est fait, la Brinvilliers est en l'air, son pauvre petit corps a été jeté après l'exécution dans un fort grand feu et ses cendres au vent. »

Nous ne connaissons point, dans l'histoire sanglante de la Grève, de documents plus atroces que le procès-verbal de l'exécution de Damions, du 28 mars 1757. Le greffier Alexandre- André Le Breton, note une. à une les tortures de l'assassin de. Louis XV, il le suit à la question, enregistre les aveux que la douleur arrache au condamné, l'accompagne devant Notre- Dame, et revient lire une dernière fois l'arrêt sur la place de Grève, le cri préalablement fait par l'exécuteur de la haute justice : « Ledit, condamné a été ensuite lié sur l'échafaud, où d'abord il a eu la main brûlée, tenant en icelle le couteau avec lequel il a commis son parricide. Nous nous sommes approché dudit condamné, l'avons exhorté de nouveau à convenir de ses complices, et lui avons donné à entendre que messieurs les présidents et commissaires de la cour se transporteraient pour recevoir ses déclarations s'il en avait à faire. Lequel condamné nous aurait dit qu'il n'avait pas de complices, et qu'il n'avait aucune déclaration à faire. Au même instant, ledit condamné à été tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras des jambes, et sur lesdits endroits a été jeté du plomb fondu, de l'huile bouillante, de. la poix-résine brûlante , de la cire et du soufre fondus ensemble, pendant tout lequel supplice, le condamné s'est écrié à plusieurs fois. Mon Dieu , la force, la force, Seiqneur! Mon Dieu, ayez pitié de moi! Seigneur mon Dieu que je souffre! Seigneur mon Dieu donnez moi la patience ! Ensuite il a été tiré à quatre chevaux, et après plusieurs secousses a été démembré, et ses membres et corps morts ayant été jetés sur le bûcher, nous en sommes venu rendre compte à messieurs les présidents et commissaires, et sommes resté en ladite place de Grève jusqu'après l'exécution dudit arrêt. Qui est tout le procès-verbal qui a été par nous dressé de ladite exécution. Fait les jours et an que dessus, et avons signé, Le Breton. »

En 1789 la place d» Grève se rétrécissait dans le voisinage de la rue Sainte-Avoye. A l'angle qui faisait face au pavillon nord de l'Hôtel de Ville, était la maison d'un épicier, maison du moyen âge, flanquée d'une jolie tourelle à encorbellement, tout auprès une barre de fer scellée dans le mur soutenait un réverbère. Ce fut là que Foulon fut pendu, le 22 juillet. Adjoint au ministre de la guerre le 12 du même mois, il avait pris la fuite et s'était réfugié au village de Viry; mais les paysans le

L'HOTEL DE VILLE

détestaient et l'accusaient d'avoir dit, pendant la disette: «Vous n'avez pas de pain ! eh bien, mangez de l'herbe. » Ils le reconnaissent, l'arrêtent, et le conduisent à Paris, d'après les ordres de AI. Kappe, syndic du village. Chemin faisant, par allusion aux propos qu'il avait tenus, on lui met sur le dos une botte de foin, au cou un collier d'orties, sur la poitrine un bouquet de chardons, et c'est dans cet attirail humiliant et bizarre que, le 22 juillet, vers quatre heures du matin, il arrive chez M. Acloquc, président du district de Saint-Marcel. M. Carrette, commandant de la milice du même district, le mène directement ii l'Hôtel de Ville; les électeurs décident qu'il sera transféré ;\ l'abbaye de Saint-Germain, comme prévenu du crime de lèse-nation. Mais déjà le bruit de son arrivée s'était répandu, et une multitude tumultueuse s'agitait sur la place de Grève. Bailly et vingt électeurs descendent ; du haut du perron, le maire lit l'arrêt du matin; il annonce que le prisonnier est sous la main de la nation; il pénètre dans les groupes, il cherche à calmer l'effervescence; mais à chaque instant les masses deviennent plus compactes, l'irritation augmente, les cris redoublent. Tout à coup les sentinelles sont culbutées, les barrières forcées, les escaliers, la cour, la grande salle envahis par des hommes furieux qui demandent la mort du coupai le avec d'effrayantes vociférations. Moreau de Saint-Mcrry, président des électeurs, parvint à obtenir du silence, et M. Dalapoize, électeur, en profite pour s'écrier : « Tout coupable doit être jugé et puni par la justice; parmi les Français dont je suis environné, je me flatte de ne pas voir un seul bourreau. . — Oui, ajoute un autre électeur, M. Osselin, toute exécution doit être précédée d'une instruction et d'un jugement. M. Foulon doit être jugé.

— Oui, oui, jugé de suite et pendu, répond la foule. » Et après un simulacre de jugement, le malheureux est saisi, est porté au pied de la lanterne qui avait été inaugurée quelques jours auparavant par la supplice de deux défenseurs de. la Bastille, Bécard et Asselin. On lui passe la corde au cou; elle casse, et le supplicié, lourdement tombé sur le pavé, joint les mains en demandant merci. Ses impitoyables bourreaux lui replacent la tète dans le nœud coulant; la corde casse encore; on en va chercher une neuve... Cette affreuse agonie se termine enfin par une mort plus affreuse encore. Le cadavre palpitant est mis en pièces, et l'on promène au bout d'une pique sa tête livide, entre les dents de laquelle on enfonça une poignée de foin.

Louis-Pierre-Jean-Baptiste. Breton, compagnon menuisier, rapporta sur le bureau de l'Hôtel de Ville la tabatière d'or et les souliers à boucles d'argent de Foulon. Besson , garçon de café, a déposé le chapeau de la victime, ses deux montres d'or, son mouchoir, ses gants, sa bourse contenant onze louis en or, deux pièces de six sous et une médaille d'argent.

Le gendre de. Foulon, Berthier de Sauvigny, intendant de Paris, fut arrêté à Compiègne et amené le soir même à l'Hôtel de Ville, sous une escorte de. deux cent cinquante cavaliers. Ce convoi était, précédé d'une charrette chargée d'écriteaux qui portaient :

II a volé le roi et la France;

Il a dévoré la substance des pauvres :

Il a été l'esclave des riches et le tyran des pauvres :

Il a bu le sang de la vernie et de l'orphelin ;

Il a trompé le roi ;

Il a trahi sa patrie.

Eerthier était dans une voiture dont, pour le mieux voir, on avait enlevé les côtés et l'impériale. Deux soldats le tenaient en respect en le menaçant de leurs baïonnettes. Des cavaliers armés, des Suisses, des gardes-françaises, des hommes couronnés de lauriers, d'autres portant des drapeaux, des femmes chantant et dansant au son d'une musique militaire, formaient autour de Berthier une marche affreusement triomphale. Devant l'église Saint-Merry on lui présenta la tète de son beaupère, et son visage, jusqu'alors impassible, se couvrit d'une pâleur mortelle. II reconquit toute sa présence d'esprit, lorsqu'à neuf heures du soir il fut introduit dans la grande salle de l'Hôtel de Ville. Il répondit à Bailly qui l'interrogeait :

« J'ai obéi à des ordres supérieurs ; vous avez mes papiers, ma correspondance; vous êtes tous aussi instruits que moi. »

Et comme on voulait lui adresser de nouvelles questions, il ajouta avec impatiencj :

« Je suis extrêmement fatigué; depuis deux jours je n'ai pas fermé l'œil; veuillez me donner un lieu où je pourrai prendre quelque repos. »

Les électeurs ordonnent qu'on le conduise à l'Abbaye; des soldats le précèdent sur l'escalier, et repoussent la foule en disant d'un ton pacifique :

« Allons, point de violence, messieurs, point de violence! »

Berthier, frappé des clameurs qui s'élevaient de la place, dit en souriant amèrement :

« Ce peuple est bizarre avec ses cris ! »

Il parait; on se jette sur lui; il saisit un fusil, se précipite dans la mêlée, et est tué d'un coup de pistolet.

La potence, la roue étaient considérées comme infamantes; la décapitation était l'apanage des criminels appartenant à l'aristocratie nobiliaire. La décapitation était celui des gentilshommes. L'Assemblée constituante , en réformant les lois, chercha à établir l'égalité devant les supplices. Un ancien membre do l'ordre des Jésuites, devenu médecin, député du tiers état à Paris, proposa, dans la séance du 1" décembre 1789, l'article suivant : « Dans tous les cas oi la loi prononcera la peine de mort contre un accusé, le supplice sera le même; quelle que soit ia nature du crime dont il se sera rendu coupable, le criminel sera décapité; il le sera par l'effet d'une simple machine. » Guillotin expliqua sommairement quel pouvait être l'effet de cet instrument qui tuait sûrement, et qui épargnait des souffrances aux condamnés.

« Avec cette machine, dit-il, je vous fais sauter la tête en un clin d'oeil, sans que vous ayez le temps de vous en apercevoir. » Quoique sa proposition ne fût pas immédiatement adoptée, les journaux royalistes, qui s'égayaient aux dépens des députés patriotes, qualifièrent immédiatement du nom de guillotine l'instrument qui devait faire parmi eux tant de victimes. On lisait, dans le sixième numéro des Actes des Apôtres : « Il était réservé à M. Guillotin, député de Paris, aussi adroit médecin que. profond mécanicien , de présenter au monde l'esquisse d'une machine à décapiter. Une grande, difficulté s'est élevée sur le nom à donner à cet instrument. Prendra-t-on, pour en enrichir la langue, le nom de son inventeur? Sera-ce celui du président qui prononcera le vœu de l'assemblée à ce sujet? Sera-ce. enfin la première victime, de Thémis?

« Les membres qui sont d'avis qu'on adopte, le nom de l'auteur n'ont pas eu de peine à trouver la dénomination douce et coulante de guillotine. »

Dans le même numéro se trouve, sur l'air du Menuet d'Exaudet, une chanson qui débute ainsi :

Guillotin,

Médecin

Politique, Imagine un beau matin Que pendre est inhumain Et peu patriotique.

Et se termine par ces mots :

Et sa main Fait soudain La machine Qui simplement nous tuera , Et que l'on nommera Guillotine.

Les Actes des Apôtres ajoutent, n° 27 :

« M. Guillotin, député de Paris, s'est immortalisé par la sublime découverte de la machine à décapiter, dont on n'a encore fait usage que dans la pantomime des Quatre Fils Aymon , à l'Ambigu-Comique. M. Guillotin offrant sa machine à la France, quel superbe sujet pour un tableau d'histoire ! »

La machine resta à l'état de théorie. Le 8 février 1790, on conduisit, du Chàtelet à la Grève, les frères Agasse, condamnés au gibet pour fabrication d'effets royaux et publics. Pendant toute la route, ces jeunes gens ne cessèrent de se lamenter et de dire : « Messieurs, demandez notre grâce, nous sommes repentants. » On les déposa à l'Hôtel de Ville; l'exécuteur pendit le plus jeune ; puis il remonta à l'Hôtel de Ville pour chercher Agasse l'aîné. A peine ce malheureux est-il au bas du perron, qu'il aperçoit le corps de son frère suspendu à une potence, auprès de celle qui l'attend. Le bourreau et ses agents lui font faire encore quelques pas vers ce corps. Il détourne la tète, ses

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