‹ Le nouveau ParisChapitre 78 sur 441 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les environs de l'Hôtel de Ville. — Décret du 29 juillet IS54. — Le Chàtelet. — ■ La Fontaine du Palmier. — Son déplacement. — Saint-Jacques^la Boucherie. — Saint-Merry. — Le 6 juin 1S32.

Les abords de cette place, notamment dans la partie occidentale, était un labyrinthe d'affreuses ruelles, réceptacle des vagabonds et des voleurs.

C'était là que les gens sans aveu couchaient à la corde moyennant la faible rétribution de 10 centimes. Des femmes hideuses, rebut de la prostitution de tous les antres quartiers, guettaient les passants à la porte d'affreux bouges. Les maisons de ces parages étaient tellement vermoulues, qu'une d'elles s'écroula subitement, il y a quelques années, et. qu'elle écrasa dans sa chute ses misérables habitants. Dans ces parages maudits se trouvait la rue de la Vieille-Lanterne, où un poète, Gérard de Nerval, se pendit, dans un accès d'aliénation mentale, pendant la nuit du 20 janvier 1855.

Tous ces repaires ont été détruits. Un décret, daté de Biarritz le 29 juillet 1854, a prononcé la suppression des ignobles rues de la Tannerie, de la Vannerie, des Teinturiers, de la Vieille- Placc-aux-Veaux, de la Vieille-Lanterne, delà Vieille-Tannerie, Saint-Jérôme, de la Tuerie et de la Joaillerie.

Le même décret ordonnait, la construction d'un boulevard qui a pris le nom d'avenue Victoria, et qui met la place de Grève en communication avec la place du Chàtelet.

Le Chàtelet était un vieil édifice qui passait pour avoir été bâti par Jules-César, parce qu'une des pierres employées dans la maçonnerie de la porte principale portait ces mots : Tributitm Cœsaris. Successivement agrandie, cette forteresse avait été complètement reconstruite en 108i. Là siégeait la juridiction de la prévôté et vicomte de Paris, subdivisée en chambre criminelle, chambre du parc civil, présidial et chambre du conseil. A ces tribunaux, qui étaient pour ainsi dire une succursale du Parlement, étaient annexés une prison, la Morgue, où l'on exposait les cadavres trouvés dans Paris, et le corps de garde où se tenait la compagnie du guet de l'Étoile, composée du chevalier du guet, de quatre lieutenants, d'un guidon, de huit exempts, de trente-neuf archers à cheval et de cent hommes à pied, d'un greffier, d'un contrôleur et d'un trésorier.

Cette compagnie avait été créée sous le règne du roi Jean, en 1350. Elle fut supprimée en 1733, après la mort du sieur Chopin, titulaire de la charge de chevalier du guet, et rétablie et remise sur pied par édit donné à Compiègne le 22 juillet 1705.

En 1803, les bâtiments du Chàtelet furent vendus à la chambre des notaires, et la place se forma aux dépens des ruelles voisines. Le 11 octobre 1800, le ministre de l'intérieur fixa la largeur de la place, au centre de laquelle on éleva, sur les dessins de Bralle, une fontaine monumentale. Du milieu du bassin, d'où jaillissent les eaux, part une colonne dont le piédestal est entouré de quatre statues sculptées par Bosio : la Loi, la Force, la Prudence et la Vigilance. Le fût est divisé par des anneaux de bronze qui portent les noms de plusieurs batailles gagnées par les Français à la fin de la République ou au commencement de l'Empire. Le chapiteau figure la cime élégante d'un palmier. Son amortissement est surmonté d'une figure dorée de la Victoire, tenant à la main des couronnes qu'elle semble vouloir distribuer.

Des décrets du 21 juin et du 29 juillet 1854 portèrent la moindre largeur de la place du Chàtelet à 75 mètres, et des démolitions furent immédiatement pratiquées; mais après

L'HOTEL DE VILLE

l'élargissement de la place, du Châtelet, l'ouverture du boulevard de Sébastopol et la régularisation de l'alignement de la rue Saint-Denis, on s'aperçut que la fontaine du Palmier ne se trouvait plus ni dans l'axe du nouveau boulevard, ni dans l'axe de la nouvelle chambre des notaires reconstruite, ni dans celui de la rue Saint-Denis. On n'hésita pas à la déplacer et à l'exhausser de manière à la mettre en harmonie avec les voies qui y accèdent. La chose n'était pas aisée, a cause du poids énorme de cette fontaine (54,000 kilogrammes) et de la solidité de son soubassement, composé de roche de Bagneux; cependant il suffit d'une vingtaine de minutes pour la porter au centre de la place du Châtelet. Cette opération fut accomplie, sous la direction de M. Ballu, le 22 avril 1858. La colonne fu' maintenue en l'air au moyen d'étais, tandis qu'on lui refaisait un soubassement. Quand il eut été exhaussé, la colonne, enveloppée d'une chemise de charpente, fut posée dessus par un système de moufles que douze cabestans mettaient en mouvement. Enfin, le samedi, 1" janvier 1850, la fontaine du Palmier, débarrassée, des palissades qui l'environnaient, était livrée à l'admiration des curieux; et. l'eau tombait dans ses vasques remaniées ou jaillissait par les cornes d'abondance du socle de la colonne, et par la bouche des quatre sphinx de pierre du soubassement.

Cette entreprise, dont le résultat, fut si heureux, eut un antécédent qui remonte à plus d'un siècle. En 177(5, le transport du clocher de l'église Notre-Dame du Palais, près de la ville de Crescentino, au confluent du Pô, fut effectué à la grande surprise et à la grande admiration de la Péninsule tout entière.

L'administration locale avait conçu le projet de prolonger l'ancienne église au moyen d'une rotonde. Il en résultait l'inconvénient d'être forcé d'abattre un clocher qui se trouvait dans la périphérie du cercle, et les habitants tenaient beaucoup à ce. clocher.

Serra Crescenti, simple maçon, mais maçon de génie, se présenta, et se fit fort de conserver le clocher en le transportant, sans le démolir, quelques pas plus loin, limite nécessaire pour la nouvelle construction de la rotonde. Les savants, qui n'avaient étudié que dans les livres, repoussèrent cette prétention comme extravagante et la condamnèrent ainsi d'avance. Mais Serra expliqua son plan; il en fit l'application à un autel menacé de perdre toute solidité à la suite d'un éboulement de terres. Cet autel, surmonté d'un immense tableau, fut reculé vers le lieu où il devait être appuyé sans danger. Le succès alors persuada les adversa:res du projet, et l'on consentit au transport du clocher moyennant le prix de la main-d'œuvre, évalue1 à 150 livres.

Serra fit d'abord -disposer les fondations du clocher à la place qu'il devait occuper ; puis il construisit la charpente destinée à servir pour ainsi dire de vêtement à cet édifice, ainsi que le plan incliné sur lequel devaient jouer les rouleaux.

Dans la journée du 25 mars 1770, des ouvriers maçons coupèrent les quatre angles du clocher, qui se trouva soutenu en équilibre sur les poutres. Le 20, en présence d'une foule immense, et après avoir fait monter son fils dans le clocher pour qu'il tint les cloches en branle, Serra fit jouer les cabestans, et, en moins d'une heure, le clocher fut amené sur ses nouvelles fondations. Les quatre angles y furent reconstruits, et l'édifice reçut même une élévation de 6 mètres.

Ce fait si remarquable, à cause du voisinage du Pô et par conséquent du peu de solidité du terrain, est prouvé par un procès-verbal des administrateurs de la ville. Le procédé employé par Serra, qui a le premier conçu et exécuté la translation d'une masse aussi pesante, fut imité bientôt en Calabre, et l'on dut à cette pensée de l'illustre Piémontais la conservation de quelques monuments que des éboulements trop voisins mettaient en danger d'une ruine prochaine,

Pour compléter ce bel ensemble de la place du Châtelet, on " y introduisit des ombrages par le procédé expéditif déjà employé place de la Bourse.

A quelques centaines de pas de distance, dans ce quartier jadis si sombre, maintenant plein d'air et de soleil, se dessinent les massifs d'un jardin charmant où se coudoient, sans distinction de classe, les habitants de ce quartier populeux. C'est le square Saint-Jacques de la Boucherie; c'était jadis là, comme l'indique ce nom, qu'était le centre de la puissante corporation des bouchers qui, constitués en corps d'état depuis l'origine de lamonarchie, se transmettaient leurs étaux de génération en génération. Leur église avait été fondée dès le x« siècle;

mais la belle et solide tour qui en reste fut. construite de 1508 à 1522. Elle avait survécu au reste de l'église, qui fut vendue et démolie en 1790, et elle servait à une fonderie de plomb de chasse. Le gouvernement acheta cette tour le 27 août 183(1, moyennant 250,100 francs; suivant les comptes arrêtés par les marguilliers, la fabrique l'avait payée 5,5i0 livres.

Sous la direction de M. Théodore Ballu, un soubassement octogone a été établi au pied du monument. Sous la clef de voûte des arcades du rez-de-chaussée est la statue en marbre de Pascal par Cavalier. Pourquoi Pascal se trouve-t-il là? C'est que ce fut au haut de cette tour qu'il renouvela les expériences qu'il avait faites au Puy-de-Dôme, sur la pesanteur de l'air, mesurée au moyen d'une colonne de mercure.

On monte sur la plate-forme supérieure, élevée de 84 mètres au-dessus du sol, par un escalier en hélice, dont on ne saurait trop louer la grâce et la solidité. Aux angles de la terrasse sont fièrement posés les quatre animaux symboliques et la statue de saint Jacques sculptée d'après le modèle primitif de l'imagier Raoult.

Le quartier qui domine ce monument emprunte son nom à la petite église Saint-Merry ou Saint-Médéric. C'était jadis une petite chapelle dédiée à saint Pierre et qui fut placée sous le vocable d'un vénérable prieur d'Autun, après avoir été reconstruite aux frais d'un nommé Odon, fauconnier.

Le chapitre de Notre-Dame en prit possession au ,xne siècle et y envoya un bénéficier avec le titre de chanoine. L'église, érigée en paroisse du temps de François Pr, rebâtie de l'an 1520 à l'an 1012, mérite d'être vue à cause de ses cinq nefs, du fini de ses arabesques, de ses vitraux peints par Robert Pynaigrier, des sculptures de Pierre Slodtz, des chapelles décorées par Théodore Chassériau, Henri Lehmann, Sébastien Cornu, Lepaulle et Amaury Duval.

Dans la rue voisine est un hôpital de quatorze lits ouvert le 15 décembre 1783. Dans le cloître, derrière le chevet, se tenaient autrefois les audiences des juges-consuls. La maison où ils siégeaient avait été bâtie pour Baillet, président du parlement de Paris. La juridiction consulaire en avait pris possession le 16 novembre 1570, et, pendant la Révolution, ce voisinage fit donner à l'église le nom de Temple du commerce. Ce local, avant d'être démoli en 1834, servit pendant quelque temps à des cours publics et gratuits.

Ce fut devant Saint-Merry que, le 0 juin 1832, les insurgés conduits par Jeanne, résistèrent aux attaques combinées de la troupe de ligne et de la garde nationale. Ils avaient creusé, devant le portail , deux fossés profonds et élevé plusieurs lignes de barricades, qu'il fallut détruire à coups de canon. Nous avons déjà fait observer que, dans nos troubles civils, les efforts de l'irfsurrection se concentraient sur l'hôtel municipal. Jeanne et ses compagnons avaient choisi Saint-Merry comme un poste avancé d'où ils comptaient se rendre à l'Hôtel de Ville s'ils avaient reçu des renforts ; mais, isolés, cernés de toutes parts, décimés par la mitraille, ils périrent presque tous les armes à la main, et un petit nombre seulement se fraya un passage à la baïonnette.

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