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CHAPITRE V

La caserne Napoléon. — Samt-Gervais. — Autres églises. — L'Arsenal. — La place Royale. — Le mont de Piété. — Le pont Maiic — Le pont Louis -Philippe. — Le pont (T Aréole. — Le pont et la pompe Notre-Dame. — ■ Le pont an Change. — Le quai de Gevres.

En embellissant cette partie de la capitale, on n'a point perdu de vue son importance stratégique. De 1852 à 1854, a été bâtie, aux frais de l'État, derrière l'Hôtel de Ville, une caserne, qui occupe une superficie de 8,247 mètres, et peut loger plus de deux mille hommes d'infanterie. Le directeur des travaux a été M. Guillemant. A l'est, une seconde caserne de moindre importance et destinée à la garde de Paris a été inaugurée au commencement de 1859.

Les démolitions exigées par l'édification des deux casernes ont dégagé le portail de l'église Saint-Gervais, dessiné en 1610 par Jacques Desbrosses. La première pierre de ce portail, auquel Voltaire, disait qu'il ne. manquait qu'une place pour contenir seg admirateurs, fut posée par Louis XIII. Il est composé de trois ordonnances: la première dorique, la seconde ionique et la troisième corinthienne. Les deux premiers ordres sont de

huit colonnes chacun et le dernier de quatre. Les colonnes de l'ordonnance dorique sont ongagées d'un tiers dans le vif de la maçonnerie et unies jusqu'à la troisième partie de leur fût; mais le reste est cannelé à cotes; celles des deux autres ordonnances sont isolées. Cet édifice religieux a été, à l'extérieur, l'objet de divers embellissements. La chapelle de la Vierge, qui est sans contredit une des plus gracieuses productions que l'art architectural du xv° siècle ait laissées à Paris, a été complètement restaurée en 1844 et décorée de grandes pages de peinture murale. Il en a été de même plus récemment de différentes chapelles situées dans les bas cotés, et notamment de celles où sont placés les fonts baptismaux.

A l'extérieur, l'église est encore engagée au milieu de constructions particulières élevées dans le courant du siècle dernier, et qui dérobent complètement à la vue sa façade septentrionale. Il en est de même du côté du midi où l'édifice donne sur une ruelle étroite.

Nous n'indiquerons que. pour mémoire les autres églises continentales de cet arrondissement : le couvent des Carmes- Billettes, ainsi appelés parce qu'ils portaient sur leurs habits de petits scapulaires de ce nom ; l'église est affectée depuis 1812 au culte luthérien de la confession d'Augsbourg; l'église de la Visitation, devenue un temple 'calviniste, où l'on célébra le service funèbre de Benjamin Constant; l'église des Blancs-Manteaux, ainsi nommée à cause du costume des religieux serfs de Sainte-Marie, dont elle était l'église conventuelle; Saint-Paul, où fut enterré, le 20 novembre 1703, l'homme au Masque-dc- Fer,que son acte mortuaire désigne sous le nom de Marchiali, et dont, malgré tant de recherches consciencieuses, la véritable origine reste un mystère. Pour notre part, depuis que la Société de l'Histoire de France a découvert et publié les preuves irréfutables du mariage secret du cardinal Mazarin avec Anne d'Autriche, nous croyons que. le prisonnier des îles Sainte- Marguerite et de la Bastille était né de cette union clandestine.

La maison professe des jésuites, qui dépendait de l'église Saint-Paul, est devenue le lycée Charlemagnc.

L'Arsenal, qui donne son nom à un quartier du IVe arrondissement, n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, une bibliothèque. La vérité, c'est que dans les bâtiments élevés en 1718 par ordre du régent de France, sur les dessins de Boffrand, on a installé la riche collection littéraire qu'avait créée le marquis de Paulmy, et qu'il vendit au comte d'Artois en 1785. Mais auprès de la bibliothèque de l'Arsenal, dont les trésors sont conservés par des hommes compétents, tels que Paul Lacroix, Labiche, Ed. Thierry, F. Ravaisson, de L'Escalopier, Leroux de Lincy, il existe des établissements militaires qui rappellent le vieil Arsenal, sur la porte duquel on avait écrit ce distique de Nicolas Barbou : •

JEtna hœc Henrico vulcania tela ministrat, Tela giganteos debellatura fuvores.

Ce sont : l'hôtel de la direction générale des poudres et salpêtres, la raffinerie des salpêtres, la capsulerie de guerre, et, comme pour faire contraste avec ces manufactures d'instruments de destruction, ils sont contigus aux greniers de réserve ou d'abondance, commencés en 1808 et destinés à recevoir les réserves des boulangers parisiens. Ces lieux sont tristes et solitaires, bien qu'à deux pas du boulevard et du bureau des omnibus de la Bastille, qu'assiège incessamment une foule tumultueuse. C'est encore dans le IVe arrondissement qu'est située la place Royale, si riche en souvenirs de rixes héroïques et de galanteries; son jardin, défiguré par une statue de Louis XIII, qui a un tronc d'arbre sous le ventre, est le point de ralliement des enfants et des bons bourgeois du Marais. C'est dans ce même arrondissement qu'est le Mont-de-Piété, où les pauvres gens peuvent emprunter sur gages moyennant un intérêt de 12 p. 100. Cet intérêt s'accroissait encore des sommes prélevées par les commissionnaires; mais depuis 1857, le directeur et le conseil de surveillance ont créé des bureaux où l'on peut faire sans frais de commission les opérations d'engagement et de dégagement. Après le 1er janvier 1800, pour le service des communes annexées, le chiffre total de ces bureaux a été porté de dix-sept à vingt. Les trois derniers sont: aux Batignolles, rue de Buffon, et rue des Trois-Frères, a Vaugirard.

Pour passer dans les îles du IVe arrondissement, nous pouvons traverser à notre guise le pont Marie, le pont Louis-Philippe, le pont d'Arcole, le pont Notre-Dame ou le pont au Change.

Le pont Marie date de 1035, et doit son nom à l'entrepreneur, Christophe Marie. Le pont. Louis-Philippe, dont les concessionnaires avaient acquis, en 1833, pour quarante-neuf années la propriété avec un droit de péage, a été racheté par la ville, qui se propose de le faire reconstruire en entier. Elle a racheté de même, en 1850, le péage du pont d'Arcole. C'était une sorte de passerelle qui ne servait qu'aux piétons, et qui avait été livrée à la circulation le 21 décembre 1828. Le 29 Juillet 1830, les assaillants, embusqués sur la rive gauche, hésitaient à passer le fleuve. Un jeune homme saisit un drapeau tricolore et s'élance sur le pont de la Grève en criant : « Si je meurs, souvenez-vous que je m'appelle d'Arcole! » Etait-ce réellement son nom? Faisait-il seulement allusion à un des faits d'armes qui ont illustré Bonaparte? C'est ce que l'on n'a jamais éclairci; mais lorsqu'il fut tombé sous les balles, ses compagnons gravèrent le nom d'Arcole sur les piliers d'où partaient les chaînes de fer qui soutenaient le tablier. Reconstruit en vertu d'une décision du ministre, des travaux publics en date du 31 août 1854, le pont d'Arcole n'a plus qu'une seule arche en fer et peut servir en même temps aux voitures et aux piétons.

Le vieux pont Notre-Dame fut longtemps en bois; mais un jour, le 25 octobre 1419, il tomba dans la Seine avec les maisons qu'il portait et leurs infortunés habitants. En le rebâtissant, on y remit des maisons, qui no furent remplacées par des trottoirs et des parapets qu'en vertu de lettres patentes du 22 avril 1769.

Afin d'approvisionner d'eau la ville de Paris, on adossa au pont Notre-Dame, en aval, une pompe inventée par Daniel Jolly, chargé de la direction de la pompe dite de la Samaritaine, qui était située sur le côté septentrional du pont Neuf. Cet ingénieur se proposait d'élever trente à quarante pouces d'eau de fontainier pour la somme de 20,000 livres. Mais a peine ce marché fut-il conclu, qu'un mécanicien nommé Jacques Demance présenta le projet d'une seconde machine composée de. huit corps de pompe qu'il plaçait également audessous du pont Notre-Dame. Il promettait d'élever cinquante pouces d'eau à quinze pieds au-dessus du tablier du pont, d'achever cette machine en une. année, et demandait 40,000 livres. Ces propositions furent admises, et Demance remplit avec exactitude tous ses engagements. Quant à Daniel Jolly, il termina, en 1071, son mécanisme, qui n'éleva que vingt-cinq à trente pouces d'eau. Par l'effet de ces deux machines hydrauliques, le volume des eaux de Paris fut augmenté de quatrevingts à cent pouces, et la ville y gagna plusieurs fontaines.

Ces deux pompes étaient, à l'époque de leur disposition, renfermées dans une grande tour carrée établie, en aval du pont, sur un appareil en charpente, et dépourvue d'ornement. La principale porte était autrefois décorée d'un ordre ionique avec un bas-relief d'une assez belle exécution. On y voyait également un médaillon de Louis XIV avec une inscription latine de Santeul, qui a été ainsi traduite, par Pierre Corneille :

Que le Dieu de la Seine a d'amour pour Paris ! Dès qu'il en peut baiser les rivages chéris, De ses flots suspendus la descente plus douce Laisse douter aux yeux s'il avance ou rebrousse. Lui-même a son canal il dérobe ses eaux, Qu'il a fait rejaillir par de secrètes veines, Et le plaisir qu'il prend a voir des lieux si beaux De grand fleuve qu'il est le transforme en fontaines.

Quoique le mécanisme des pompes Notre-Dame fût trèssimple, puisqu'elles étaient mises en mouvement par le courant de la Seine, il ne remplissait plus qu'imparfaitement sa destination. La première, restauration de ces ouvrages hydrauliques datait de 1708 ; ils avaient été réparés de nouveau et perfectionnés en 1737. Le décret impérial du 2 mai 1800 prescrivit d'importantes améliorations dans le régime des eaux de Paris: la pompe Notre-Dame alimentait encore, quoique d'une façon assez maigre, vingt-neuf fontaines dans différents quartiers des deux rives de la Seine. Lorsqu'on démolit la Samaritaine, on pensa à supprimer la pompe Notre-Dame ; cependant ce n'est qu'en 1850 qu'on a jeté bas cette machine imparfaite, qui avait en outre l'inconvénient d'être nuisible à la navigation.

Pour embellir Paris, pour en faire une ville matériellement digne du rang qu'elle occupe dans l'ordre intellectuel , l'édililé et le gouvernement ne reculent devant aucun sacrifice. Après avoir éventré de gothiques rues sans air et ouvert le boulevard

L'HOTEL DE VILLE

de Sébastopol, ils ont trouvé mauvais que le, pont au Change ne fut pas dans l'axe de la nouvelle voie publique ; on n'a pas hésité à démolir ce pont , le plus spacieux de tous, long de 107 mètres, large de 31 mètres 70 cent., et qui avait cinq grandes arches a plein cintre.

Que de métamorphoses il avait déjà subies! Né avant la monarchie, avant même l'époque gallo-romaine, il s'appela d'abord le Grand-Pont, par opposition avec celui qui était jeté sur le petit, bras de la Seine. Sous Louis VII et vers l'année 1141, des changeurs vinrent s'y établir : car nos ancêtres, comme si le sol leur eut manqué, se plaisaient à suspendre leurs habitations au-dessus des eaux.

Le pont au Change était en outre le rendez-vous des joueurs parisiens qui venaient à certains jours y risquer aux dés leur avoir. Pierre de l'Étoile, dans son Journal du règne de Henri IV, remarque avec étonnemcnt que « le mardy 12 mars 1604, contre l'ordinaire des débauches de Paris, à un jour de carêmeprenant, ne se virent sur le pont au Change aucuns étaux dressés pour jouer aux dez, comme de tout temps on avoit accoutumé d'en voir; sur laquelle réformation ceux dudit pont étant interrogez, répondirent qu'ils vouloient être sages doresnavant et bons ménagers, puisque le roy leur en montroit le premier l'exemple, et que M. de Rosny leur apprenoit tous les jours à le devenir. »

Les oiseleurs avaient le droit d'établir à certains jours leur marché sur le pont au Change, à la condition de lâcher deux cents douzaines d'oiseaux aux entrées des rois. C'était afin de marquer que, si le peuple avait été opprimé sous le règne précédent , il allait reconquérir dans toute leur plénitude ses droits et sa liberté.

Le 30 janvier 1010, un débordement de la Seine mina les piles du pont au Change. On le réparait quand, dans la nuit du 23 au 24 octobre 1021, le feu prit au port Marchand, qui n'en était séparé que par un espace de quelques mètres ; les flammes, poussées par un vent d'ouest, atteignirent le pont au Change, qui fut détruit en quelques heures. Il fut reconstruit en pierre avec ses deux haies de maisons, et à son extrémité septentrionale fut placée, sur un fond de marbre noir, la statue en bronze de Louis XIV couronné par la Victoire. Son père et sa mère étaient à ses cotés, et il avait à ses pieds deux esclaves; ou lisait sur le piédestal : « Ce pont a été commencé le 19 septembre 1629 du glorieux règne de Louis le Juste, achevé le 20 octobre 1647, régnant Louis XIV, sous l'heureuse régence de la reine Anne d'Autriche sa mère. » Cette œuvre remarquable du sculpteur Simon Guillain est aujourd'hui déposée dans une des salles du musée du Louvre.

Des lettres patentes du 22 avril 1769 ordonnèrent la démolition des édifices qui surchargeaient le pont au Change.

N'ayant pas été mises à exécution, elles furent rappelées par un édit du mois de septembre 1786, et le pont prit l'aspect sous lequel nous l'avons connu. C'est seulement à la fin de septembre 1858 qu'on a conçu le projet hardi de le démolir, pour le transporter dans l'axe du boulevard Sébastopol. Une passerelle a été livrée à la circulation des piétons. Deux chemins de fer, portés sur de légères charpentes, ont été établis à quelques mètres au-dessus du pont, en amont et en aval; sur les rails couraient des treuils mobiles, analogues à ceux qui servent à soulever les diligences dans les gares. Ces treuils étaient amenés au-dessus des matériaux qu'il s'agissait d'enlever. On accrochait les pierres les plus lourdes à un câble qui roulait sur le treuil ; dès qu'elles étaient élevées à la hauteur désirable, le treuil glissait sur le chemin de fer et allait se placer au-dessus des chariots qui devaient emporter les matériaux. Quelques heures à peine suffisaient pour déplacer des pierres énormes, dont l'enlèvement aurait nécessité jadis un temps considérable et des efforts persévérants.

Avant la fin de décembre 1858, l'ancien pont au Change avait entièrement disparu.

Dans la reconstruction du pont au Change, on n'a pas touché aux voûtes hardies, et qui sont pratiquées sous le quai de Gèvres, entre ce pont et le pont Notre-Dame. Il y avait là, avant 1042, une berge cuvetée, anfractueuse et souvent inondée, que des lettres patentes cédèrent au marquis de Gèvres, à la condition qu'il y établirait un quai porté sur des arcades et des piliers posés d'alignement. La partie supérieure du nouveau quai , praticable seulement pour les piétons, reçut des maisons entre lesquelles on ménagea une galerie couverte que bordaient des magasins de modes, de librairie et de bijouterie. Les voûtes

servaient d'abattoirs et. d'ateliers aux bouchers et aux tanneurs, qui étaient groupés en grand nombre autour de SainWacques la Boucherie.

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