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CHAPITRE VI

Rue de la Barillerie. — Nouveau Tribunal de commerce. — Notre- Dame de Paris. — Philippe IV y entre à cheval. — Ancienne formalité du Te Veum. — Cérémonies diverses. — L'ile Saint- Louis. — L'hôtel Lambert.

Nous entrons dans la Cité par le pont au Change, en suivant le nouveau boulevard qui , longeant le Palais de Justice, absorbe entièrement la rue de la Barillerie. La première partie de cette rue, voisine du marché aux Fleurs, portait anciennement la dénomination de rue Saint-Barthélémy, à cause de l'église paroissiale et royale de ce nom qui y était située; la deuxième partie, voisine du pont Saint-Michel, est appelée par le poète Guillot, en 1280, la Grande Bariszerie, et les murailles du palais la longeaient à l'ouest. Au coin de cette rue et de la rue de la Vieille-Draperie, détruite quand on ouvrit la rue de Constantine, était la maison du père de Jean Chatel , qui fut rasée par ordre du parlement de Paris, et sur l'emplacement de laquelle fut. érigée une pyramide qu'on voyait encore en 1055.

Un palais, destiné au Tribunal de commerce, doit faire pendant à la façade du Palais de Justice, et couvrir une superficie de 3,700 mètres.

D'après les plans de M. Bailly, architecte de la ville de Paris, le nouvel édifice comporterait trois étages et un dôme. Une entrée serait ouverte sur le quai pour le Tribunal de commerce, dont le local renfermerait : salle des Pas-Perdus, salles de délibéré et du conseil , chambres d'audiences et des faillites.

Le conseil des prud'hommes ayant entrée sur le boulevard et sur la rue du Marché-aux-Fleurs, comprendrait une salle des Pas-Perdus, une chambre du conseil et une salle de conciliation, et une pour l'exposition des dessins de fabrique. Tout le rez-de-chaussée serait occupé par des boutiques si nécessaires autant pour l'animation du boulevard, dont un coté déjà est occupé par une grande façade inhospitalière, que pour l'utilité du nombreux public auquel la démolition de la rue de la Barillerie a enlevé tous les restaurants, cafés et autres lieux de réunion.

Hâtons-nous d'arriver à la cathédrale de Paris. Quoique d'un aspect un peu lourd, c'est un des plus beaux monuments gothiques du monde entier. Elle a sur tant de rivales l'avantage de l'unité ; comme on a mis plusieurs siècles à bâtir la plupart des églises du moyeu âge, presque toutes présentent un amalgame de styles différents. Sauf quelques détails qui ne sont sensibles que pour le savant, c'est un édifice régulier, quoique la première pierre en ait été posée en 1163 par le pape Alexandre III, et que l'on y travaillât encore en 1447.

Que de cérémonies importantes se sont accomplies sous les voûtes de la basilique, métropolitaine! F.Ue était encore inachevée lorsque Philippe le Bel y vint remercier Dieu. d'une grande victoire. Le 8 août 1304 il avait triomphé des communes flamandes; mais elles s'étaient ralliées vers le soir : elles avaient pénétré jusqu'à sa tente, et il avait fallu recommencer le combat.

De retour à Paris, Philippe IV entra dans l'église, à cheval, revêtu de l'armure, incomplète qu'il portait au moment où il avait repoussé la seconde attaque des bourgeois de Bruges et de Gand. Il n'avait ni haubert ni jambières; ses seules armes étaient son heaume à ventail , ses gantelets , son épée et son écu blasonné. Il accorda à Notre-Dame une rente annuelle de 100 livres pour la fondation d'une fête anniversaire, et voulut que sa statue équestre fût placée à l'extrémité de la nef, en face de la chapelle de la Vierge. Ce monument était encore debout du temps de Louis XV,[et oa lisait, gravée sur le socle, une inscription latine dont voici la traduction : a Le roi Philippe le Bel, après avoir vaincu les Flamands à Mons-en-Puelle, voulant rendre de publiques actions de grâces à Dieu et à la sainte Vierge de la victoire qu'il avait remportée, est entré dans cette église sur le même cheval et vêtu des mêmes armes . que pendant le combat. Il a fait ériger cette statue équestre, où il est représenté tel qu'il est entré dans l'église, pour servir de monument commémoratif. An 1304. »

Depuis cette époque, il n'est guère d'intronisation, de victoire, de grand événement qui n'ait été fêté à Notre-Dame.

Par respect pour un privilège reconnu dès le xic siècle, les

rois allaient recevoir l'huile suinte à Reims; mais il semblait qu'il manquât quelque chose à leur consécration quand ils Bavaient pas assisté à une messe solennelle dans l'église métropolitaine de Paris. Ils y entendaient invariablement le Te Deum, dont les anciens rituels fixent les formalités de la manière suivante :

« Lorsqu'on chante a Notre-Dame un Te Deum. c'est toujours en musique et symphonie; c'est M. l'archevêque de Paris qui l'entonne sur son trône, était revêtu de ses habits pontificaux. Toutes les cours, invitées de la part du roi par le grand maître des cérémonies de France, assistent au Te Deum. Dans le sanctuaire à droite sont placés les archevêques et évêques; audessus du trône de M. l'archevêque, le chancelier de France accompagné' de tout le conseil; à droite, à l'entrée du chœur, M. le premier président, le gouverneur de Paris, le président et les conseillers du parlement, et, dans les stalles husses, les officiers du parlement. A gauche, à l'entrée du chœur, le premier président de la chambre des comptes; les présidents et maîtres des comptes; ensuit' le premier président, les présidents et les conseillers de la cour des aides, le prévôt des marchands avec les échevins, et, dans les stalles basses, les officiers de ville.

« Tout lé chapitre, précédé de ses suisses, huissiers, se rend en (chapes au-devant du roi, que M. l'archevêque conduit sous un dais préparé au milieu du chœur. »

Le 31 mai 1590, à la suite d'une procession générale, le duc de .Nemours, gouverneur de Paris, le chevalier d'Aumale et autres seigneurs catholiques, jurèrent, sur le grand autel 'de Notre-Dame, de s'employer pour la conservation de la foi, et de mourir plutôt que de prêter obéissance au roi de Navarre.

La même année, après la levée du siège de Paris, le 19 août 1590, un Te Deum fut chanté à Notre-Dame en présence du lé'gat, de l'archevêque de Lyon et de principaux ligueurs, et le preschew Panigarole, dans une courte allocution, loua les assistants de leur patience et de leur persévérance, que Dieu avait récompensées.

Après la reddition de Paris, le mardi 22 mars 1594, Henri IV alla droit à Notre-Dame, « où, dit L'Estoile, il avoit mandé qu'il « désirait entendre la messe. » 11 était h cheval, environné d'une multitude de gentilshommes et de cinq ou six cents gardes armés de corselets et de rondaches. Vitry et d'O, qui avaient pris les devants, firent faire place au cortège en dispersant une cinquantaine de mutins et en faisant jeter à la Seine vingt-cinq à trente lansquenets. Le cardinal de Gondi, évèque de Paris, avait été banni par la faction des Seize. Henri IV fut reçu par l'archidiacre Dreux, et baisa humblement la croix que lui présenta le sous-chantrè. Cet homme fut emporté pendant la nuit par une maladie subite, « ce que « les ennemis du nouveau roi interprétèrent à punition di- « vine. u

« Henry IV entendit la messe et le Te Deum en musique avec voix et orgues; puis il se rendit, aussy à cheval, accompagné de la noblesse et gens d'armes, au Louvre, où il trouva son diner préparé.

« Quand il sortit de Notre-Dame, il se trouva pour le voir si grande affluence de peuple venu de toutes parts que l'église, le parvis et les rues voisines qui y abordent n'étoient assez grandes pour le contenir. On n'oyoit de toutes parts que des cris et acclamations de joie comme en jour de feste et de triomphe, n

Ce fut à Notre-Dame que, le 20 octobre 1002, les députés des cantons helvétiques jurèrent alliance entre la France et la Suisse. A cette occasion on avait tendu la nef et le chœur avec des tapisseries de soie rehaussées d'or et d'argent. Le pavé était couvert de tapis de Turquie. A droite et à gauche étaient, dressés deux échafauds qui furent occupés par des joueurs de luth et de viole et par des chanteurs. A l'entrée du chœur s'élevait une estrade « où, sous un riche dais, étoit posée la chaize du roy, et un petit pupitre au devant, pour poser son bréviaire, tandis qu'on chanterait la messe. »

Louis XIII institua à Notre-Dame une grande et somptueuse procession en reconnaissance de ce que Anne d'Autriche était devenue mère après vingt-trois ans de stérilité. Cette procession eut lieu, pour la première fois, le 18 août 1038; elle fut réitérée annuellement jusqu'à la Révolution. Elle faisait le tour de la Cité ayant en tète les princes, les cours souveraines et le corps de la ville de Paris.

Louis XIV fut prodigue de Te Deum; toutes les victoires que

remportèrent ses généraux furent régulièrement célébrées à Notre-Dame, qu'on décorait chaque fois de quatorze tapisseries représentant la vie de la Vierge et exécutées, en 1 630, d'après les dessins de Philippe de Champagne. En 1093, après la défaite des alliés à La Marsaillc , on ajouta a l'ornementation accoutumée des faisceaux de drapeaux conquis à Fleurus, à Steinkerke et Neerwinden. Le maréchal de Luxembourg, vainqueur dans ces trois batailles, essayait inutilement de pénétrer dans l'église. Le prince de Gonti le prit par la main, en criant : « Place, messieurs, place au tapissier de Notre-Dame! »

Au mois de novembre 1793, les Hébertistes qui dominaient dans la commune de Paris établirent k Notre-Dame le culte de la liaison. Leur chute fut prompte : la Convention nationale renversa le nouvel autel, et la cathédrale de Paris resta fermée jusqu'au concordat de 1802. Elle vit renaître, le 2 décembre 1804, pour le couronnement de Napoléon, toutes les magnificences de la monarchie déchue. On suivit minutieusement les vieux rites du cérémonial français de Denis Godefroi. Le pape Pie VII, entouré des cardinaux, d'archevêques, d'évèques et de tous les grands corps de l'État, attendait l'empereur et l'impératrice.

En descendant de voiture, Napoléon alla revêtir à l'archevêché ses ornements impériaux; puis il entra triomphalement dans la nef par le grand portail. Devant lui marchaient, en ménageant dix pas de distance entre chaque groupe, les huissiers, les hérauts d'armes, les pages, les aides des cérémonies, les maréchaux portant la couronne, le sceptre et l'épée de Charlemagne, le collier, l'anneau, le globe impérial, etc. La queue du manteau de l'empereur était soutenue par des princes. 11 fut conduit, le sceptre en main, sur un trône élevé au fond du chœur; de la, le grand aumônier, un cardinal et un évèque l'emmenirent au pied de l'autel, où le souverain pontife le sacra par trois onctions, l'une sur la tète, les deux autres aux deux mains.

De retour à son trône, Napoléon prêta le serment constitutionnel, et jura d'employer son pouvoir pour la gloire et le bonheur de la nation. Leurs Majestés retournèrent ensuite à l'autel pour y prendre les ornements impériaux, l'anneau, l'épée, le manteau, etc. Elles étaient escortées de l'archiçhancelier, de l'architrésorier , du grand chambellan, de dames d'honneur, de dames d'atours, du grand maréchal du palais, du grand écuyer et d'une multitude d'autres dignitaires do création nouvelle qui avaient à figurer dans la tradition des ornements. Dès qu'elle fut opérée, Pie Vil reconduisit Napoléon jusqu'au trône, le baisa à la joue et se tourna vers l'auditoire pour dire à haute voix : Vivat imperator in œternum! Les assistant répondirent comme l'avait réglé le cérémonial : « Vivent l'empereur et l'impératrice! » La cérémonie se termina par un Te Deum.

De nouveaux Te Deum signalèrent le mariage de Napoléon avec Marie-Louise et la naissance du roi de Rome ; mais bientôt le bourdon de la vieille basilique sonna pour d'autres souverains. Le 3 mai 1814, les Bourbons partaient du village de Saint-Ouen et se rendaient directement à Notre-Dame, où on les accueillit avec les formalités usitées.

L'église métropolitaine fut richement parée pour la cérémonie du baptême du jeune duc. Devant la façade principale s'élevait un porche de ce style sans nom, qui passait alors pour une imitation fidèle de l'architecture gothique; il était flanqué de galeries dont les frises et les pieds-droits portaient les armoiries des bonnes villes de France. Ces mêmes armoiries se reproduisaient dans l'intérieur, soutenues par des renommées. Autour des piliers de la nef, revêtus de gaze d'or, serpentaient des guirlandes de roses. Le chœur était tendu de velours cramoisi. Le baptême eut lieu en grande pompe le 1er mai 1821.

Les Te Deum du règne de Louis-Philippe eurent peu de retentissement. La plus remarquable cérémonie, célébrée à Notre- Dame, fut celle des obsèques du duc d'Orléans.

D'imposantes cérémonies ont été célébrées à Notre-Dame par les ordres de Napoléon III. N'étant encore que président de la République, le 1er janvier 1852, il se rendit à la cathédrale pour rendre grâces au ciel du vote qui lui assurait le pouvoir.

La place et l'extérieur de la cathédrale étaient richement décorés. Deux rangs de mâts aux flammes tricolores se dressaient tout le long de la rue du Marché-Neuf; sur la place, trois grands mâts dont chacun portait un trophée de drapeaux et un bouclier décoré des initiales L. N. intercalées dans une couronne de lauriers; sur les murs de la façade, de grandes

L'HOTEL DE VILLE

flammes bleues parsemées d'étoiles d'or avec le même chiffre; puis, au sommet, des tours, d'immenses bannières tricolores.

Au-dessous de la rosace se détachait un immense labarum dont l'étoffe, de rouge cramoisi parsemé, d'étoiles d'or, portait en caractères blancs le chiffre 7,500,000; à droite et à gauche des drapeaux de diverses couleurs avec les noms des départements. En avant de chacune des tours flottait une bannière avec des étoiles d'or sur un fond vert. Au-dessus de chacune des tours se déroulait une oriflamme aux franges d'or.

M. Séchan avait peint sur toile les vingt-huit rois de Judée encadrés dans la galerie dite des Rois qui fait face au parvis. Le ton de ces figures, peintes en grisaille, se mariait avec la teinte générale de l'édifice. Au-dessus de la galerie des Rois, de chaque côté de la rosace du centre, avaient été placés quatre grands panneaux peints, représentant. Charlemagne, saint Louis, Louis XIV et Napoléon.

La décoration intérieure n'était pas moins splendide. Des milliers de bougies étincelaient dans la nef immense, toute tendue de velours cramoisi parsemé d'étoiles d'or et ornée de guirlandes de feuillages verts,

Quatre-vingt-dix drapeaux portant les noms des départements et des colonies flottaient dans la partie supérieure de la basilique.

Les dix colonnes du sanctuaire établi au centre de l'église sont recouvertes depuis la base jusqu'au chapiteau de brocatelle cramoisie et or. En face de l'hôtel gothique, recouvert en brocart d'or, est une estrade portant le siège d'honneur et le prie-Dieu du président de la République. Un dais gigantesque, en velours cramoisi orné de crépines d'or et surmonté d'aigrettes entourées de vastes panaches en plumes blanches, se dresse suspendu au-dessus de l'autel et de l'estrade où devait . se placer le président. Derrière son fauteuil étaient disposées deux banquettes : la première est destinée aux maréchaux de France, la seconde aux officiers de sa maison.

A la droite de l'estrade on avait dressé des fauteuils pour le corps diplomatique ; à la gauche, d'autres fauteuils pour les ministres, la magistrature, les membres de la commission consultative, les préfets, les sous-préfets et les membres de l'Institut.

De chaque côté, de l'église, et parallèlement à la nef, s'élèvent deux longues estrades réservées aux délégués des départements, aux maires et adjoints, aux conseillers municipaux, aux membres des ministères et des administrations publiques. Dans le passage laissé libre entre ces deux estrades pour la marche du cortège, se tenaient les officiers de l'état-major général.

Une magnificence plus grande encore fut déployée au mariage de l'Empereur, au baptême de son fils, aux Te Deum qui ont solennisé les victoires de Grimée ou d'Italie. Dorénavant la vieille basilique pourra se passer de tentures et d'ornements étrangers. L'architecte, M. Viollet-le-Duc, a retrouvé des traces de peintures murales qu'il complète avec autant de science que de goût. A l'extérieur, les statues absentes sont revenues ; les statues mutilée sont guéries de leurs blessures. La façade méridionale, dégagée par la démolition de l'archevêché, se développe majestueusement, bien qu'elle soit gâtée, selon nous, par le placage d'une mesquine sacristie. La flèche centrale, abattue sous Louis XVI, a été rétablie, et ce travail difficile n'a coûté la vie qu'à un seul ouvrier, nommé Nicolas, qui s'est brisé le crâne en tombant, le 18 mai 1859,, de l'échafaud où il travaillait à la construction de la charpente. Derrière l'abside est une jolie promenade décorée d'une fontaine dont le style est en harmonie avec l'édifice. Pour que l'on puisse apprécier dignement les lignes majestueuses de Notre-Dame de Paris, il ne manque, plus que de détruire l'Hôtel-Dieu, où les malades n'ont pas assez d'air et d'espace, et qu'il est question depuis longtemps de transférer sur un autre point.

Le pont Rouge nous conduit de Notre-Dame à l'île Saint- Louis, qui est, comme nous l'avons dit, une espèce de province parisienne, petite ville au milieu de la grande capitale. En suivant la rue qui la traverse de l'est à l'ouest, nous remarquons un vieil hôtel où fut l'archevêché en 1848, et où Mgr Affre mourut martyr. Plus loin se dresse l'obélisque en pierre de la petite église, commencée, en 1064 sur les dessins de Louis Levau. A l'extrémité orientale de l'île s'élève l'hôtel Lambert, habité par le prince Czartorisky. Il fut bâti par le même architecte pour Nicolas Lambert de Thoriguy. C'était un président assez obscur de la seconde chambre des requêtes au Parlement

de Paris, et un seul de ses contemporains, l'abbé de Villiers, lui accorde une mention honorable dans le IVe chant d'un médiocre poëmo sur l'Amitié.

Soyez solide et sûr, mais soyez agréable ; Sachez unir en vous ces devoirs différents, Et pour les petits soins faire aimer les plus grands. Jeune et sage Vermont, c'est là ton caractère. C'est ainsi (car enfin je ne puis plus le taire) Que depuis tou enfance, ayant daigné m'aimev, Tes soins a tes bienfaits ont su m'accoutuincr.

L'abbé de Villiers ajoute en note : « Vermont est le nom que le président Lambert avait en sa jeunesse. » Nous ignorons comment Vermont s'est transfiguré en Lambert; néanmoins le président appartenait à une noble famille. Ses armoiries, surmontées d'une couronne de marquis, portent d'azur à la licorne d'argent, au chef d'or chargé de trois merlettes de sable. L'écusson de Lambert figure en tète du recueil des peintures de son hôtel, gravées d'après les dessins de Bernard Picart; et l'artiste, dédiant naturellement son oeuvre au propriétaire, lui adressa ces paroles élogieuses : « Votre nom, monsieur, et votre mérite sont connus en Hollande par un grand nombre d'honnêtes gens, pour qui Paris n'est point étranger, et qui savent comment vous y relevez les qualités d'excellent magistrat, de bon parent, et de généreux ami ; c'est-à-dire avec quelle application, quelle droiture, quelle politesse, quelle intégrité vous remplissez tous vos devoirs. »

Malgré ces louanges intéressées, Nicolas Lambert n'a qu'un mérite aux yeux de la postérité, c'est d'avoir voulu se bien loger. Ses intentions furent merveilleusement servies. La façade qui donne sur la rue Saint-Louis est lourde et triste assurément ; mais quelle majesté dans l'hémicycle de la cour, dans le fronton d'ordre dorique, dans le large escalier à double rampe sculptée! Si l'on contemple l'hôtel du côté du jardin, les bâtiments à demi cachés par de verts massifs, les hautes fenêtres, les pilastres ioniques, l'attique chargé de vases, l'aile qui, s'avançant vers la pointe orientale de l'île, se termine en demi-cercle élégant; les balcons de pierre, garnis de balustrades en fer d'un riche travail : tout cet ensemble frappe, étonne et saisit.

Nicolas Lambert songea à mettre l'intérieur en harmonie avec les dehors, et, comprenant toute la puissance de l'émulation, il s'adressa à deux peintres rivaux, Eustache Lesueur et Charles Lebrun. La grande galerie, décorée par ce dernier en 1040, est la pièce, la mieux conservée de l'édifice. Qu'on bouche deux ou trois lézardes, qu'on ranime les dorures, qu'on lave les boiseries, et on la retrouvera dans toute sa splendeur native. La conception générale des ornements porte le cachet de cette époque mythologique, où l'on peignait le roi de France en Apollon. L'artiste a supposé que la galerie était disposée pour la célébration du mariage d'Hercule avec Hébé, déesse de la jeunesse. Au-dessus de la porte, que flanquent intérieurement deux colonnes corinthiennes, Bacchus et Pan font les apprêts d'un opulent festin. Cybèle, Cérès et Flore, assises sur des nuées, fournissent leur contingent à la fête, et leurs suivantes déroulent de longues guirlandes, qu'ont savamment nuancées les pinceaux de Baptiste, l'un des plus grands peintres de fleurs de l'école française. Au centre de la voûte, deux tapisseries postiches représentent Hercule délivrant d'un monstre marin Hèsione, fille de Laomédon, roi de Troie; et le Combat d'Hercule et de Pirithoiis contre les Centaures, qui les avaient surpris durant un sacrifice. A l'extrémité orientale du plafond, Jupiter, Junon et les autres dieux présentent à Hercule sa fiaucée; puis, le nouvel hôte de l'Olympe, précédé parla Renommée, moute au ciel dans un char conduit par Minerve. Les grisailles qui surmontent les corniches rappellent les principaux exploits du dompteur de monstres. Entre les croisées de la galerie et dans lès trumeaux qui leur font face, Gérard Van Obstal, d'Anvers, a modelé en stuc des termes, des groupes d'enfants, des aigles et des trophées. Les cadres opposés aux fenêtres contiennent des paysages de différents maîtres.

La composition gigantesque du plafond vaut les meilleurs morceaux de Lebrun. il y a rassemblé toutes ses forces pour lutter contre une formidable concurrence; mais quoiqu'il se fût montré supérieur à lui-même, Lesueur lui fut supérieur. L'illustre peintre du Cloître des Chartreux, se faisant mondain pour un homme du monde, comme il s'était fait moine pour des moines, changea brusquement de manière, et s'at-

tacha au coloris sans sacrifier le dessin. Il travailla neuf années entières a la décoration de l'hôtel Lambert et avec une application si soutenue, qu'il mourut épuisé un an après, en 1655. Les biographes prêtent a Lebrun cette phrase odieuse. : a On enterre aujourd'hui Lesueur; la mort vient de m'enlever une fameuse épine du pied, a

On raconte qu'un jour des Italiens, visitant l'hôtel, rencontrèrent un homme qui semblait comme eux attiré par la curiosité. Ils l'accostèrent, et l'un d'eux lui désignant, d'un coté les compositions de Lebrun, de l'autre celles de Lesueur : « Queslo, dit-il, è una coglioneria, ma quello lia d'un maestro italiano.» C'était à Lebrun en personne que l'apostropbe s'adressait. Qu'on juge du dépit de l'artiste, qui se croyait le roi des peintres parce qu'il était le peintre du roi.

Des tableaux qui avaient coûté la vie il Lesueur avaient trop de prix pour n'être pas proniptement échangés contre une valeur monétaire. Après la mort de M. de La Haye, fermier gémirai , second propriétaire de l'hôtel , on vendit les peintures du Salon de l'Amour et du Cabinet des Muses; elles étaient au nombre de douze : Naissance île l'Amour; l'Amour présenté à Jupiter: Vénus irrité contre l'Amour; l'Amour recevant, les hommages îles dieux: l'Amour dérobant les foudres de Jupiter: l'Amour ordonnant à Mercure d'annoncer son pouvoir à l'univers ; les Neuf Muses: Apollon confiant la conduite de son char à Phaéton. L'État acquit ce dernier tableau, plafond peint à fresque, qui fut heureusement transporté sur toile; on le voit, ainsi que les cinq compositions où sont réunies les Muses, dans la galerie du Musée du Louvre. De tous les travaux de Lesueur il ne reste dans l'hôtel Lambert qu'une grisaille, placée

dans un enfoncement sous l'escalier; les grisailles de l'antichambre ovale du premier étage, et, dans une pièce de l'attique, appelée l'Appartement des bains, quatre morceaux d'une exécution charmante et d'une belle conservation : Calixte ; Diane et Actéon; le Triomphe de Neptune; le Triomphe d'Amphitrite. Le Cabinet des Muses n'a conservé que quatre tableaux peints dans la voussure du plafond , par François Pcrrier, l'un des meilleurs élèves de Lanfranc et de Simon Vouet : ils représentent Apollon poursuivant Oaphné ; le Jugement de Midas ; la Chute de Phaéton et le Parnasse.

Les propriétaires successifs de l'hôtel Lambert, le fermier général Dupin, le marquis Cbatelct-Laumont, M. de Montalivet, avaient pris des mesures pour l'entretien et la conservation de l'édifice ; mais pendant trente ans occupé par M'"6 Lagrange, institutrice, et par des fournisseurs de lits militaires, il avait subi de tristes destinées. Des ballots de laine, des piles de matelas avaient encombré les plus beaux salons; une poussière blanchâtre, détachée par la carde, avait sali l'or des corniches, les arabesques des boiseries., les solives sculptées des plafonds. Il y avait, au rez-de-chaussée, un magnifique salon ; le plafond, divisé en neuf compartiments, était orné de sujets mythologiques qu'entouraient de somptueux encadrements; des peintures surmontaient les portes; des arabesques tapissaient les lambris ; mais tout cela était vague, sale, indéchiffrable, si dénaturé qu'on n'y reconnaissait la touche d'aucun maître, le caractère d'aucune époque. Heureusement, le prince Czartorisky, appelant à son aide les artistes d'élite, a rendu toute sa splendeur à ce splendide échantillon de l'architecture du Mit" siècle.

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