CHAPITRE PREMIER
Le mont Lucotitius. — Le palais des Thermes. — Les pauvres esooliers. — L'abbaye de Sainte-Geneviève. — Privilèges des Génovëfains. — Les porteurs de la châsse de Sainte-Geneviève.
La Seine , que traversent les ponts de Constantine , de la Tournelle, de l'Archevêché, le pont au Double, le petit Pont et le pont Saint-Michel, sépare l'arrondissement de l'Hôtel de Ville de celui du Panthéon.
Pour suivre les limites de ce dernier, descendez de la Seine au boulevard de l'Hôpital jusqu'au marché aux Chevaux. Suivez les rues Cendrier, des Fossés-Saint-Marcel, et autres rues appelées à disparaître dans le tracé d'un boulevard ; et quand vous serez arrivé au carrefour de l'Observatoire, remontez la rue de l'Est jusqu'à sa jonction avec le boulevard de Sébastopol, pour aboutir au pont Saint-Michel.
Si le territoire du IVe arrondissement fut la capitale des Parisiens, celui du Ve fut le centre de la domination romaine, non-seulement dans les Gaules, mais dans une grande partie de l'Europe occidentale. Deux voies antiques montaient à travers les vignes jusqu'au sommet du mont Lucotitius , aujourd'hui montagne Sainte-Geneviève. A la droite du plateau , se dessinaient les circonvallations du camp romain. A gauche, du côté du mont Cétardus, on donnait des jeux publics daus un amphithéâtre qui n'avait probablement rien de bien solide, mais dont le souvenir était encore conservé en 1284, car il existait une propriété rurale appelée clos des Arènes. Un peu
plus bas, des tombes et des inscriptions découvertes en abondance constatent l'existence d'un champ de sépultures. Quelques localités se rattachent à ces temps primitifs par l'étymologie de leurs noms. Mons Cétardus est devenu Mouffetard, et Loureine n'est qu'une contraction de Locus cinerum.
Tout le versant méridional était occupé par une demeure royale, ses dépendances, ses jardins, ses vignobles et ses vergers. Constance-Chlore, déclaré césar par Maxime, et nommé au commandement des Gaules, de l'Espagne et de la Grande- Bretagne , se fit construire sur le mont Lucotitius un palais qui prit le nom de palais des Thermes, à cause de l'étendue de ses bains, où un acqueduc amenait les eaux abondantes et pures des fontaines d'Arcueil et de Rungis.
Julien, quand il gouvernait les Gaules, avait son quartier général aux Thermes ; lorsqu'en l'an 360, les soldats voulurent le proclamer empereur, il se déroba à ces périlleux honneurs en se cachant dans les dépendances souterraines du palais (occulta latebrœ); puis cédant à des vœux auxquels il ne pouvait se refuser sans courir un imminent danger, il parut, revêtu de la pourpre impériale, dans la salle du Consistoire du palais.
Valentinien et Valens, qui passèrent aux Thermes l'hiver de 365, en datèrent les lois De numerariis, De metallis, De annona et tributis.
Les premiers rois de France occupèrent ce séjour, dont la position était si riante et si saine. On peut juger de l'importance des Thermes par les vénérables débris qui en restent, et qui se composent sans contredit des pierres les plus anciennement cimentées de tout Paris. Ils consistent en une salle qui
Paris. — Imprimerie de J. Claye, rue Saint-Benoit,
offre dans son plan doux parallélogrammes cmitigus , formant une seule pièce. Le plus grand a vingt mètres environ de long, sur quatorze de large ; le plus petit dix mètres sur six. Le sol, percé au centre d'un trou circulaire, laisse voir dévastes souterrains; trois arcades ornent les parois; une. niche rectangulaire s'enfonce dans le mur méridional. Les débris d'un bassin, des traces d'aqueducs, de fourneaux, de canaux de conduite, une poupe de navire sculptée sur l'une des consoles, indiquent la destination de ce tepidarium. Les voûtes, qui ont résisté au passage de plus de quinze siècles, avaient été si solidement construites, qu'avant qu'elles fussent acquises par l'Etat, la terre végétale s'y était amassée, et qu'un jardin suspendu s'y était naturellement formé.
Fortunat, poëte du vie siècle, signale lesbeautésdu palais des Thermes, et Jean de Hautevillc, qui écrivait eu 1180, dit que la cime de l'édifice s'élevait jusqu'aux nues, et que les fondements atteignaient l'empire des morts.
Parmi les personnes royales qui affectionnèrent les Thermes, on cite Clovis et sa femme Clothilde, Childebert et sa femme Ultrogothe ; Gisla et Rotrude, filles de Charlemagne. Le savant Alcuin, abbé de Cantorbéry, y prépara les leçons qu'il alla donner, à Aix-la-Chapelle, aux courtisans à moitié barbares de l'empereur tudesque. Mais quand les Normands eurent saccagé les Thermes, quand un nouveau palais eut été édifié dans l'île de la Cité, les rois abandonnèrent les vieilles constructions romaines. Philippe-Auguste en renversa une partie qui n'entrait pas dans sa nouvelle enceinte de Paris, et donna le palais ainsi écorné à son chambellan Henri. Aux rois succédèrent les seigneurs et les prélats, Raoul de Meulan, Jean de Courtenay, l'archevêque de Reims, l'évêque de Rayeux. Les constructions romaines étaient déjà presque totalement détruites, quand Pierre de Clialus, abbé de Cluny, acheta, en 1340, le palais des Termes ou des Thermes, palatium de Terminis seu de Thennis. Son histoire se rattache dès lors à celle de l'hôtel abbatial de l'ordre de Cluny.
Cet arrondissement, de création romaine, n'était-il pas prédestiné aux études classiques? Et, en effet, ce fut le berceau de l'Université. Sous les premiers Capétiens, les maîtres les plus illustres y enseignaient déjà la grammaire, la rhétorique, la dialectique, l'astrologie, la géométrie, l'arithmétique, la musique ; c'était ce qu'on nommait alors le trivium et le quadrwium, et l'on y ajoutait la théologie, le droit canon, le droit civil et la médecine. L'historien de Philippe-Auguste, Guillaume le Rreton, dit, en l'année 1209, que l'étude des lettres florissait à Paris. « Nous ne lisons pas que les écoles aient jamais été fréquentées à Athènes et en Egypte par un aussi grand nombre de gens que ceux qui viennent habiter ladite ville pour s'y livrer à l'étude. Il en est ainsi non-seulement à cause de l'extrême agrément du lieu et de la surabondance de biens de tintes sortes qui y affluent, mais aussi à cause des libertés et des prérogatives spéciales dont le roi et son père ont gratifié les écoles. »
Pour arriver à la science, les jeunes néophytes bravaient souvent les plus cruelles privations. Jean de Hauteville, déjà cité, consacre le chapitre premier du troisième livre de son poëme à'Architremius (le pleureur), à dépeindre les misères des savants : De miseriis scholasticorum. Il nous les montre se levant au point du jour pour aller au cours (ad scholam), et obligés de se peigner avec les doigts :
... Digitoruin verrit apertam Pectine cœsuriem. .
« Les disciples d'Aristote, dit-il, veillent sur des grabats à la lueur d'une lanterne; la Fortune, d'une main engourdie, ne leur accorde qu'une nourriture insuffisante; la faim habite leurs ventres vides, ternit l'éclat de leurs yeux et fait pâlir leurs joues, qu'elle prive des couleurs dont la nature les avait embellies. L'Abondance, qui va visiter les palais, se détourne de leurs maisons, à peine garnies de vieux meubles. Dans leur cuisine, il n'y a qu'un pot où nagent des pois, des oignons, des fèves et des poireaux. Faire cuire leurs mets, c'est les assaisonner; les délices de leurs tables ne consistent qu'en un peu de sel. »
Les écoliers de nos jours sont un peu mieux traités par le sort ; leurs efforts sont moins stériles, et la science qu'ils acquièrent a plus de solidité. Au reste, en 1SG0 comme au moyen âge, la montagne Sainte-Geneviève est restée le quartier général des études.
La Sorbonne et le Collège de France y conservent le dépôt des lettres antiques et des sciences modernes. C'est là que fleurit l'École normale, d'où sortent des professeurs qui n'ont qu'nn pas à faire pour s'installer au lycée Louis-le-Grand, au lycée Napoléon, à Sainte-Barbe, au collège Rollin. Le Jardin des Plantes met à la disposition des imitateurs d'Aristote et de Pline des collections classées avec méthode. L'École polytechnique fournit à la France des ingénieurs, des officiers d'artillerie et de génie. L'École de droit forme des jurisconsultes, des magistrats irréprochables, debrillants avocats, des avoués. On voit à toute heure circuler dans les rues élargies de ces contrées des jeunes gens qui seront un jour l'honneur du barreau ou de la Cour de cassation. Pour les disciples d'Hippocrate, s'ouvrent l'École de pharmacie, l'amphithéâtre de Clamard, les cliniques de la Pitié et du Val-de-Grâce. Les dévots qui se vouent à l'état ecclésiastique, et que séduit l'incontestable puissance de la compagnie de Jésus, s'enferment au séminaire du Saint- Esprit. Ceux qui rêvent la gloire de Dupetit-Thouars ou de Duguay-Trouin, se préparent à la carrière maritime dans l'institution Loriol. Il y a un collège pour les Irlandais, un autre pour les Écossais. Enfin, comme si personne ne devait être oublié dans cette répartition des connaissances humaines, l'institution des Sourds-et-Muets est dans le Ve arrondissement.
A cette nomenclature nous aurions pu ajouter encore comme établissements d'instruction, la belle bibliothèque Sainte-Geneviève, si fréquentée par les étudiants, et le musée de Cluny, où le public fait à son insu un cours d'histoire et d'archéologie.
Et sur un point culminant, au-dessus de tous ces édifices pédagogiques, plane le Panthéon, qui rappelle les récompenses dues aux talents et aux efforts laborieux.
Le dôme colossal qui domine tout Paris et que l'on aperçoit de loin bien au-dessus du palais des Thermes, des églises Saint-Séverin, Saint-Médard et de tous les monuments de la rive gauche, n'a été jeté dans les airs qu'au xvui' siècle ; mais longtemps auparavant, un monument consacré au culte s'élesait sur ce plateau, qui semblait être une sorte d'autel providentiellement disposé. Sur le mont Lucotitius, le premier roi chrétien des Franks, Chlodovich ou Chlodovech, que nous appelons Clovis, y dédia aux apôtres saint Pierre et saint Paul une église qui fut consacrée par saint Remy, et qu'il enrichit de mosaïques, de vases précieux, d'ornements qui provenaient pour la plupart des dépouilles opimes d'Alaric vaincu à Vouillé. Sainte Geneviève fut enterrée dans cette première église, dont elle avait conseillé la construction, et qui bientôt ne porta que son nom. L'abbé de Saint- Vandrille, Austrégise, mort en 832, lègue une somme d'argent à l'église Sainte-Geneviève : ad Sanctam Uenovefam. Le chroniqueur Dudon, en rendant compte des dévastations commises au ix" siècle par les Normands, dit que l'église de Sainte-Geneviève fut brûlée paires méchants : « Ecclesia Sanotœ Genavefœ ab istis nefandis combusta est. »
Des moines que Clovis avait chargés du service divin dans la nouvelle église, et qui étaient soumis à la discipline des chanoines séculiers, cachèrent avec soin la châsse de la patronne de Paris, à l'époque de l'invasion normande; ils rétablirent leur abbaye ruinée; mais le désordre et l'indiscipline régnaient parmi eux. Afin de consolider leur institution, le pape Eugène III, qui fit un voyage à Paris, leur imposa la règle de saint Augustin, en leur octroyant des privilèges très-étendus. L'abbé des Génovéfains était élu pour trois ans, avec le titre de général. Lorsqu'on portait en procession la châsse de sainte Geneviève pour implorer le secours du ciel contre les famines ou les épidémies, il avait la droite sur l'évêque de Paris et sur le chapitre de Notre-Dame. Il pouvait conférer à ses religieux la tonsure et les quatre ordres mineurs. Il avait pour insignes la crosse, la mitre, et l'anneau, et la congrégation, dont il était le chef, finit par avoir à sa nomination plus de cinq cents cures dont elle disposait en faveur de ses membres. Dès l'année 13T2, pour soutenir Philippe le Hardi dans sa lutte contre le comte de Foix, l'abbé de Sainte-Geneviève imposa les taxes suivantes à ses vassaux : Auteuil, 100 liv. ; Bovest, 00 1.; Rosny, 57 1.; Jaussigny, '20 1.; Vantes, 15 1.; Nanterre, 0 1.; Dranet, 50 sols; Rungis, 30 s.; Choisy, 40 s.; Épinay, 30 s.; Saint-Germain, '20 s. Les Génovél'ains étaient non-seulement riches, mais encore indépendants; ils ne relevaient, au spirituel, que du Saint-Siège. Quand l'archevêque de Paris prenait possession de son siège épiscopal, il devait, avant la cérémonie, faire une visite à l'abbaye et jurer solennellement, la main sur les évangiles, de respecter les pri-
LE PANTHEON
viléges, droits, libertés, exemptions des chanoines et de l'abbaye. Ego, archiepiscopus Parisiensis, juro ad hœc sancta evdngelià Dei me servaturum jura, libertates, privilégia, exemptiones , immmritates et consueludinesmonasterii SanctœGenovofœ Parisiensis et compositiones habitas inter prœdecessores meos et abbalem et convention dicti monasterii Sanctœ, Genovefœ. L'abbé exerçait sa juridiction tant sur les vilains, que sur une multitude d'étudiants auxquels il délivrait des diplômes conçus en ces termes: «Nous, chancelier de Sainte-Geneviève et de l'Université de Paris, par l'autorité des apôtres Pierre et Paul, nous vous donnons licence de lire, de régir, de disputer, de décider et d'exercer tous autres actes de professeur et de maître dans la Faculté des arts de Paris et par tout l'univers, au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit. »
A l'époque de la Ligue, en 1592, le parti des politiques se réunissait chez l'abbé de Sainte-Geneviève.
Les chanoines étaient vêtus d'une robe de laine blanche ou de peau, recouverte d'un surplis à manches larges, et en hiver d'une pelisse supplémentaire. Quand ils faisaient profession, ils étaient amenés devant la châsse delà patronne, et juraient en présence de toute la communauté de conserver la stabilité de leurs corps, l'amendement de leurs mœurs, surtout sous le rapport de la chasteté, de la communion, de l'obéissance, selon la grâce que Dieu leur avait conférée et-selon le degré de leurs forces.
Ce qui contribuait à la réputation et au crédit des Génovéfaius, c'était la châsse de sainte Geneviève, vénérée par des milliers de pèlerins, promenée eu grande pompe toutes les fois qu'on jugeait utile de solliciter la faveur ou de désarmer la colère divine. La population parisienne attachait tant de prix à l'intervention de sa patronne, que les plus notables habitants se disputaient l'inestimable honneur de porter les quatre bâtons du brancard sur lequel on voiturait la châsse étincelante d'or et de pierreries. Clément VIII accorda aux seize porteurs en titre et. aux vingt-quatre attendants des indulgences plénières, à la condition qu'ils se livreraient à certaines pratiques de dévotion. Ces grâces étaient fondées sur ce qu'aux termes d'une requête de la confrérie des porteurs de madame sainte Geneviève, « les citoyens et habitants de Paris auraient eu icelle vierge en singulière vénération et eu recours aux prières dïcelle en tous périls de guerres, pestes, famines, chertés, inondations d'eaux et autres dangiers, et non sans évidens miracles, obtenu d'estre exaucés en leurs prières par la souveraine grâce et miséricorde de Dieu. »