CHAPITRE II
Réédiflcatiou de l'église Sainte- Geneviève. — Elle devient le Panthéon. — Décret du 4 avril 1791. — Funérailles de Mirabeau. — Hommage a Voltaire. — Marat au Panthéon. — Le Panthéon sous l'Empire. — Les caveaux.
Les bâtiments de l'abbaye de Sainte -Geneviève avaient été agrandis sous Louis XIV. Sa bibliothèque et son cabinet des médailles avaient été casés dans un édifice en forme de croix au centre duquel en 1730, Jean Restout avait représenté saint Augustin enlevé au ciel-pardes anges, aumilieu de nuages orageux, d'où partait la foudre pour réduire en cendres les ouvrages hérétiques de Pelage, de Manès et de Donat. Le cloître avait été restauré en 1744, pour mettre l'église abbatiale en rapport avec le reste du monastère. Louis XV, par lettres patentes du mois de mars 1757, ordonna qu'une église nouvelle serait faite sur les plans et devis de l'architecte Soufflot. L'abbé de Saint- Germain bénit le terrain, le l" août 1758, et les travaux marchèrent assez rapidement pour que le roi posât la première pierre du dôme le 6 septembre 1764. Le projet adopté par Jacques-Germain Soufflot, et suivi par ses successeurs Brébion et Rondelet, était de faire à Paris comme un duplicatum de Saint- Pierre de Rome, combiné avec le Panthéon romain. L'église avait la forme d'une croix grecque composée de quatre nefs se réunissant à un dôme central ; sous le pavé, du temple s'étendait une crypte. Un majestueux escalier conduisait au porche, soutenu par vingt-deux colonnes d'ordre corinthien, dont dixhuit isolées et quatre encastrées dans les murs.
La réalisation de ce plan éprouva quelques difficultés. D'abord, Soufflot s'aperçut qu'il avait oublié les cloches, et fut obligé de flanquer le. chevet de deux companilles carrés. En outre, les
assises du dôme fléchirent sous le poids des couches supérieures de pierres. Averti de cet accident par un tailleur de pierres nommé Dufeux, l'architecte se crut perdu, déshonoré, et il mourut presque de chagrin le 20 avril 1781.
Au moment de la Révolution, Rondelet avait trouvé moyen de consolider le dôme en plaçant de larges pilastres sur les colonnes engagées aux angles des quatre piliers triangulaires qui devaient soutenir l'énorme poids de la voûte (vingt-deux millions de livres).
Le monument commençait à prendre sa forme, lorsque M. Pastoret proposa au directoire du département de Paris, le 2 avril 1791, de consacrer la nouvelle église de Sainte-Geneviève à recevoir la dépouille mortelle des grands hommes ; d'y mettre Honoré-Riquetti Mirabeau, qui était mort le matin même à huit heures et demie, et de faire graver sur le fronton ces mots : Aux grands hommes la patrie reconnaissante. Cette motion, portée â l'Assemblée constituante, y fut accueillie par des acclamations presque unanimes , puisqu'elle ne rencontra que trois opposants, Rochebrune, Duval d'Espréménit et Montlosier. Robespierre et Barnave l'appuyèrent avec ardeur, et un décret formulé par le comité de constitution fut voté en ces termes, le 4 avril •.
Article 1er. — Le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à recevoir les cendres des grands hommes à dater de l'époque de la liberté française.
Art. 2. — Le Corps législatif décidera seul â qui cet honneur sera décerné.
Art. 3. — Honoré-Riquetti Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur.
Art. 4. — La législature ne pourra pas à l'avenir décerner cet honneur à un de ses membres venant â décéder; il ne pourra être déféré que par la législature suivante.
Art. 5. — Les exceptions qui pourront avoir lieu pour quelques grands hommes morts avant la Révolution ne. pourront être faites que par le Corps législatif.
Art. 6. — Le directoire du département de Paris sera chargé de mettre promptement l'édifice de Sainte-Geneviève en état de remplir sa nouvelle destination, et fera graver au-dessus du fronton ces mots : Aux grands hommes la pairie reconnaissante.
Art. 7. — En attendant que la nouvelle église Sainte-Geneviève soit achevée, le corps de Riquetti Mirabeau sera déposé à côté des cendres de Descartes, dans le caveau de l'ancienne église Sainte-Geneviève.
Dans la soirée du même jour, le convoi de l'illustre orateur partit de la maison mortuaire, située au coin de la rue de la Chaussée-d'Antin et du boulevard, pour se rendre à l'église Saint-Eustache; il en sortit à dix heures du soir, et le cercueil fut déposé à minuit dans un caveau de l'ancienne église, entre les tombeaux de Soufflot et de René Descartes.
On leur cherchait des compagnons, et l'on songeait naturellement à Voltaire qui, non-seulement avait amené la Révolution par ses écrits, mais qui l'avait prédite en ces termes formels dans une lettre du 2 avril 1704 : « Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. Les Français arrivent tard â tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux : ils verront de belles choses. » Voltaire avait été inhumé â l'abbaye de Sellières par les soins de son neveu , l'abbé Mignon ; mais les bâtiments conventuels étant devenus propriété particulière, le corps du philosophe fut transféré dans l'église de Romilly. L'Assemblée constituante ordonna, le 30 mai 1791, de le conduire à l'église Sainte- Geneviève. Ce fut un député de Bar-le-Duc, nommé Gossin, qui proposa le décret, eu demandant que la reconnaissance nationale s'acquittât envers Voltaire le jour anniversaire de celui où les honneurs de la sépulture lui avaient été refusés (30 mai 1778).
Au mois d'août 1791, le bâtiment de Soufflot perdit son nom primitif. Des gens de lettres et des savants, parmi lesquels étaient Lemierre, Chamfort, Collin d'Harleville, Fourcroy, réclamèrent pour Jean-Jacques Rousseau les honneurs du Panthéon. L'accomplissement de leurs vœux fut ajourné par l'opposition de la commune de Montmorency ; mais quand l'Assemblée législative dé-
cerna les honneurs funèbres à Beaurepaire, le 12 septembre 1 792, elle inscrivit pour la première fois, dans un acte officiel, la dénomination de Panthéon français. La Convention y mit Michel Lepelletier de Saint-Fargeau, en retira Mirabeau, dont les intelligences avec la cour avaient été dévoilées, et le remplaça par Marat. La translation du corps de l'ami du peuple au Panthéon se fit avec un appareil extraordinaire. La représentation nationale tout entière y assista avec les autorités constituées, les tribunaux, lès sociétés populaires, l'Institut national de musique, les élèves du champ de Mars, les orphelins des défenseurs de la patrie, précédés de cavalerie, de tambours et de trompettes. Quand le cortège eut fait halte à la porte du temple, un huissier, du haut du péristyle, lut les décrets en vertu desquels avait lieu cette solennité. Les restes du tribun de 1791 furent remis au commissaire de police de la section, qui les fit porter dans une fosse du cimetière de Saint-Étienne du Mont. Cependant ceux de Marat étaient placés sur une estrade au centre de l'édifice, et conformément au programme dont le Moniteur donne le texte : « Le président de la commission retraçait au peuple les vertus qui avaient mérité à Marat les honneurs que la nation entière rendait à sa mémoire. »
C'est une opinion généralement répandue, qu'en 1795 les restes de Marat furent arrachés du Panthéon, trainés dans les rues, jetés dans l'égout Montmartre. Les récits du temps, sans aucune exception, ne parlent que d'une exécution en effigie : « Dans la rue Montmartre, dit le Moniteur, les enfants ont promené le buste de Marat en l'accablant de reproches; ils l'ont ensuite jeté dans l'égout, en lui criant : « Marat, voilà (i ton Panthéon ! » Les citoyens du faubourg étaient rassemblés en foule et consacraient, par leurs applaudissements, cette exécution burlesque du jugement de flétrissure depuis longtemps porté par la raison publique. » Le Courrier républicain confirme le fait, et il annonce qu'on va dépanthéoniser le saint moderne et le transporter sur la roche Tarpéienne du sommet du Capitole où il est toujours. La Convention, sans prononcer le nom de Marat, décréta que les honneurs du Panthéo"n ne pourraient être décernés à un citoyen que dix ans après sa mort, et que cette mesure aurait un effet rétroactif. 11 est donc probable qu'on n'a laissé dans les caveaux que Voltaire et Rousseau, qui avait été amené d'Ermenonville le 9 octobre 11394.
Vraisemblablement, Marat aura rejoint Mirabeau. Pendant plusieurs années, le Panthéon fut comme oublié. Napoléon, devenu empereur, le visita au mois de février 1800, et conçut le projet de lui rendre sa destination première. Il se fit adresser dans ce sens, par M. de Champagny, ministre de l'intérieur, un rapport où le délabrement de l'édifice inachevé était peint sous les plus sombres couleurs : « L'église Sainte- Geneviève, le plus beau de tous les temples de la capitale, ce temple qui, placé au sommet du mont consacré à un culte tutélaire, couronnait si noblement l'ensemble des chefs-d'œuvre qui décorent cette cité, et annonçait de loin à l'étranger le règne auguste de la religion sur cette population immense, enlevé au vœu de la piété, au momeut même où elle allait en jouir, consacré ensuite à une autre destination, laissé enfin désert, sans emploi, sans but, semble s'étonner lui-même d'un tel abandon : la froide curiosité, en visitant son enceinte, s'étonne de rencontrer déjà, dans un monument à peine achevé, la solitude des ruines; le génie des arts, qui épuisa sur lui toute la richesse de ses conceptions, s'afflige de le trouver sans caractère, je dirai presque sans âme et sans vie. La religion, voyant ses espérances trompées , détourne ses regards d'un monument dont la majesté ne peut être dignement remplie que par le culte du Très-Haut, et qui s'élevait comme le juste hommage rendu à Dieu par le génie des hommes. »
Un décret du 20 février 1800 prescrivit l'achèvement de l'église Sainte-Geneviève, qui serait desservie par le chapitre métropolitain de Notre-Dame, et dont la garde était spécialement confiée à un archiprêtre choisi parmi les chanoines. Mais en rendant l'église au culte, le même décret lui conserva la destination qui lui avait été donnée par l'Assemblée constituante, et les caveaux furent consacrés à la sépulture des grands dignitaires, des grands officiers de l'empire et de la couronne, des sénateurs, des grands officiers de la Légion d'honneur, et, en vertu de décrets spéciaux, des citoyens qui, dans la carrière des armes ou dans celle de l'administration et des lettres, auraient rendu d'éminents services à ht patrie.
Les hommes plus ou moins célèbres que l'application du décret de 1800 introduisit dans la nécropole privilégiée, sont :
En 1806 :
François-Denis Tronchet, sénateur; Claude Petiet, ministre de la guerre.
En 1807 :
Jean-Baptiste Rivière, membre de l'Assemblée constituante, notaire et maire à Paris, sénateur; Louis-Joseph-Charles- Amable d'Albert de Luynes, sénateur; Jcan-Étienne Portalis, ministre des cultes, membre de l'Institut; Resnier, sénateur.
En 1808 :
Le général Malher ; Cabaniz , sénateur et membre de l'Institut; Béguignot , ancien général de division et sénateur; Gabriel-Louis de Caulaincourt, sénateur et comte de l'empire.
En 1809:
Les sénateurs Durazzo, Papin , comte de Saint- Christian ; Jcseph-Marie Vien, peintre, professeur-recteur des Écoles spéciales des beaux-arts, membre de l'Institut et du Sénat; le général de La Boi^sière. sénateur et comte de l'Empire ; le maréchal Larmes et le général Leblond de Saint-Hilaire, tués à la bataille d'Essling, le 22 mai 1809; Alorard de Galles, sénateur et comte de l'Empire; Pierre Sers, sénateur et comte de l'Empire; Emmanuel Crétet, ministre de l'intérieur.
En 1810 :
Le cardinal Caprara, archevêque de Milan et légat a latere ; Cbarlcs-Pierre-Claret de Fleurieu, comte de l'Empire, sénateur, conseiller d'État à vie, gouverneur du palais des Tuileries et du Louvre, membre de l'Institut; Bureau de Sénarmont, général de division, inspecteur général d'artillerie, baron de l'Empire; Jean-Baptiste Treilhard, ministre d'État, président de la section de législation du Conseil d'État, comte de l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, chevalier de la Couronne de Fer, membre du comité de consultation de la Légion d'honneur et du comité pour les affaires eontentieuses de la maison de l'Empereur; Nicolas-Marie Songis, premier inspecteur général du corps d'artillerie.
En 1811:
Les cardinaux Maréri et Charles Erskine; le comte Ordener, gouverneur du palais de Compiègne ; Louis-Antoine de Bougainville, comte de l'Empire, vice-amiral, grand officier de la Légion d'honneur, membre de l'Institut de France et du Bureau des longitudes.
En 1812 :
Le général Le Paige Dorseune, comte de l'Empire, chambellan, colonel commandant des grenadiers à pied de la garde impériale.
En 1813: ,
Joseph-Louis Lagrange, sénateur, comte de l'Empire, grand officier de la Légion d'honneur, grand' croix de l'ordre impérial de la Réunion, membre de l'Institut et du Bureau des longitudes; Ignace Jacqueminot, comte de Ham, membre du Sénat conservateur, titulaire de la Sénatorerie du Nord, l'un des commandants de la Légion d'honneur : Hyacinthe-Hugues- Timoléon de Cossé, comte de Brissac, ancien maréchal des camps et armées du roi, sénateur; les sénateurs de Viry, Jean Rousseau.
En 1814 t
Les sénateurs Jean-Nicolas Demaniot et Claude-Ambroise Régnier de Saint-Martin.
En 1815 :
Claude-Jules-Alexandre Legrand, comte et pair de France, lieutenant-général des armées du roi, grand-cordon de la Légion d'honneur, chevalier de Saint-Louis; Jean-Antoine-Marie Tbévenard, vice-amiral, comte et pair de France, grand officier de la Légion d'honneur, commandant de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis.
Un caveau particulier fut réservé aux dignitaires protestants:
Jean-Frédéric Perregaux ; Jean-Guillaume, comte de Winter, vice-amiral, grand-officier de l'Empire, inspecteur général des côtes de la mer du Nord; Jean-Louis-Ebenezer Reynier, comte de l'Empire, général de l'Empire, général en chef, grand officier delà Légion d'honneur; le lieutenant général comte Waltcr, colonel des grenadiers à cheval de la garde impériale.
l.E PANTHEON.