CHAPITRE III
Lettre de Louis XVIII. — Cérémonie religieuse du 3 janvier 1S23. Fresque de Gros. — Le Panthéon sous Louis-Philippe. — Les victimes de juillet. — Le 23 juin 1S4S. — Décrets nouveaux.
Le gouvernement impérial dépensa de 1806 à 1815 2, '200,050 francs pour Sainte-Geneviève, ou plutôt pour le Panthéon ; car c'est sous ce nom que l'église est désignée dans le procès-verbal officiel de la translation des restes du maréchal Lannes, document signé le 6 juillet 1810 par le ministre des cultes et l'archichancelier. On «'entêtait à ne pas voir une' église catholique dans ce temple prostyle, au fronton grec porté par des colonnes rudentées d'ordre corinthien. En outre , l'état imparfait du bâtiment eût rendu difficile la continuité du service divin. Quoique commencé en 1758, il pouvait passer pour neuf, et c'est ainsi que Louis XVIII le qualifie dans sa lettre a M. de Quélen, en date du 20 décembre 1821 :
« Monsieur l'archevêque de Paris, j'ai ordonné que la nouvelle église, fondée en l'honneur de sainte Geneviève par mon aïeul Louis XV, fût mise à votre disposition, pour que vous ayez à la consacrer à l'exercice du culte divin, sous l'invocation de cette sainte. Voulant, à l'exemple de mes prédécesseurs, donner un témoignage public de ma dévotion envers la patronne de ma bonne ville de Paris, et attirer par l'intercession de cette puissante protectrice de ma capitale, les faveurs de Dieu sur ma famille et sur moi, je vous fais cette lettre pour vous dire que, le 3 du mois de janvier prochain, vous fassiez faire à cette intention des prières et des supplications solennelles en cette église, et que vous ayez à y inviter la Cour royale, le corps municipal et les autres corps constitués. Sur ce, je prie Dieu, monsieur l'archevêque, qu'il vous ait en sa sainte garde.
a Signé Louis. »
Le 3 janvier 1823, l'archevêque, le duc et la duchesse d'Angoulème, le nonce apostolique, l'abbé de Rauzan, supérieur des missionnaires chargés de desservir provisoirement la basilique, les archevêques d'Arles et de Besançon , les évèques de Meaux, de Mande, se rassemblèrent à l'École de droit, avec le préfet de la Seine, le préfet de police, des pairs, des députés, des magistrats, des officiers supérieurs. Le cortège traversa la place au milieu des flots d'une immense multitude, et entra dans l'église tendue de draperies en velours cramoisi et de tapisseries des Gobelins. La messe fut dite par l'archevêque de Paris, et le lendemain le dôme fut illuminé. Une neuvaine s'ouvrit en l'honneur de sainte Geneviève, et les membres de la famille royale, les élèves des collèges, des citoyens de toutes les conditions se succédèrent devant le sanctuaire où brillaient les chiffres entrelacés de Marie et de Geneviève. L'inscription : Aux grands hommes la patrie reconnaissante, fut remplacée par ces mots : D. O. M. sub invoc. S. Genovefœ. Lud. XV dicavit , Lud. XVIII restituit. Une grande croix, hérissée de rayons, fut sculptée dans le tympan du fronton, et Gros décora la coupole supérieure du dôme d'une grande composition représentant l'apothéose de sainte Geneviève. On y voit la sainte en bergère, conformément à la tradition, mais contrairement à la vérité historique. Louis XVI, Marie-Antoinette et Louis XVII planent avec elle dans les cieux. Au bas du tableau sont : Clovis et sa femme; Charlemagne, Louis IX et Louis XVIII.
Cette composition, largement peinte, et qui fut admirée dès le principe comme elle méritaitde l'être, faillit disparaître même avant que d'être terminée. Une foule sans cesse renaissante, comme l'a rappelé M. Flourens dans sa Notice sur le chimiste Thénard, saluait le peintre des. plus glorieuses épithètes et promettait à son chef-d'œuvre l'admiration des générations à venir. Ces masses, impressionnables et mobiles, s'écoulèrent cependant; le calme commença à renaître; puis le silence reprit tout son empire; quelques mois à peine se succédèrent, et l'on trouva le sol de la nef jonché de plaques de couleurs différentes et de formes variées à l'infini. Gros, averti, comprit aussitôt la portée du désastre. L'humidité avait pénétré les pierres, et la peinture, repoussée et boursouflée, se détachait et tombait rejetée en écailles. Le désespoir de l'artiste ne put être adouci ni par la sympathie du public, ni par la véritable émotion de Charles X.
Thénard, qu'une amitié sincère unissait à Gros, avait, à la
première nouvelle, commencé dans le secret une suite d'expériences qui le conduisirent à trouver un moyen de rendre imperméables les pierres les plus poreuses. Sûr du résultat, il se rend dans l'atelier de Gros. « S'il vous était garanti que la cou- « leur résistât, repeindriez-vous la coupole? dit-il. — Allez-vouso en au diable et ne me parlez plus de ça, » répond brutalement le peintre découragé.
Cependant, il se ravisa et vint dire au chimiste, qui était retourné paisiblement dans son laboratoire : « Ce que vous me « proposez est-il bien possible? »
Thénard lui donna des explications, après lesquelles Gros courut en toute hâte aux Tuilleries. Dans la soirée Thénard, auquel sur sa demande on adjoignit Darcet, fut chargé de prendre des précautions efficaces pour assurer la conservation du travail de Gros.
Avec 1830 le Panthéon devait renaître. Le 26 août fut rendue l'ordonnance suivante : « Louis-Philippe, etc., considérant qu'il est de la justice nationale et de l'honneur de la France que les grands hommes qui ont bien mérité de la patrie en contribuant à son bonheur et à sa gloire reçoivent, après leur mort, un témoignage éclatant de l'estime et de la reconnaissance publique;
« Considérant que, pour atteindre ce but, les lois qui avaient affecté le Panthéon à une semblable destination doivent être remises en vigueur,
« Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : «Art. 1". — Le Panthéon sera rendu à sa destination primitive et légale; l'inscription : Aux grands hommes la patrie reconnaissante, sera rétablie sur le fronton. Les restes des grands hommes qui auront bien mérité de la patrie y seront déposés. »
M. de Montalivet présenta un projet de loi dans le même sens ; mais il ne fut pas même discuté; pas une grand homme n'entra au Panthéon, où l'on se contenta de placer quatre tables de bronze sur lesquelles était gravée la liste des victimes de la révolution de juillet. Elles furent scellées dans la muraille par Louis-Philippe le 27 juillet 1831, en présence de députations de tous les corps constitués. Adolphe Nourrit chanta ensuite, avec accompagnement de chœurs et de symphonies, des strophes de Victor Hugo que suivirent la Parisienne et la Marseillaise entonnées par cinq cents choristes. Il n'y eut point de cérémonie religieuse; on avait enlevé la veille la croix du dôme, et Gérard, que Charles X avait chargé de peindre des saints dans les pendentifs de la coupole, dut les remplacer par quatre allégories : la Mort, la Patrie, la Justice et la Gloire. Pour compléter la décoration spéciale de l'édifice, David d'Angers représenta dans un fronton la Patrie distribuant des couronnes aux illustrations civiles ou militaires.
Pendant les tristes journées de juin 1848, des insurgés retranchés dans le Panthéon en furent débusqués par la garde mobile, après qu'on eut brisé les portes à coups de canon. L'année suivante le Panthéon servit à une ingénieuse expérience imaginée par M. Foucauld pour démontrer la rotation de la terre. Un pendule attaché au centre de la coupole se balançait sous le dôme, et dans ses oscillations il entamait deux monticules de sable. Ce pendule, lancé dans l'espace avec de minutieuses précautions, obéissait d'une manière invariable aux lois de la gravitation. Il aurait dû, par conséquent, creuser sans cesse les mêmes sillons sur le sable ; mais les traces parallèles qu'il y laissait attestaient que le sable se déplaçait, emporté par le mouvement terrestre.
Des décrets du 6 septembre 1851 et du 22 mars 1852 ont rendu au culte l'église Sainte-Geneviève, et institué six chapelains qui ont mission non-seulement de la desservir, mais encore de prier Dieu pour la France et pour les morts qui auront été inhumés dans les caveaux de l'église. Cette dernière phrase fait supposer qu'un jour ou l'autre quelques citoyens recommandables trouveront place dans la crypte, et que Sainte- Geneviève est toujours le Panthéon.