CHAPITRE V
La Bibliothèqne Sainte- Geneviève. — Le collège Sainte -Barbe. — Le lycée Napoléon. — L'École Polytechnique.
On côté du Panthéon est occupé presque exclusivement par la Bibliothèque Sainte-Geneviève, qu'avait créée en 1024, le cardinal de Larochefoucauld , abbé commendataire. On la chassa de son premier local pour la placer commodément dans le bâtiment actuel, qui fut commencé en 1843 et terminé le 15 décembre 1850, sur les dessins de 11. Henri Labrouste. La façade est percée de fenêtres à plein cintre. Au-dessous de la corniche qui sépare le rez-de-chaussée du premier étage, les lettres S. G. se lisent entrelacées, au centre de médaillons que relient de lourdes guirlandes de fleurs et de feuillages. Entre les deux étages sont inscrits sur le mur huit cent dix noms d'auteurs, dont la Pibliothèque possède des ouvrages. La salle de lecture, de vaste dimension, offre cinq cents chaises à ses lecteurs, qui sont généralement des étudiants en droit ou en médecine ; le soir, de six heures à dix heures, la salle est éclairée par des becs de gaz fixés aux tables de travail. En hiver, l'affluence est si grande qu'on ne trouve plus de place après sept heures. La Bibliothèque renferme environ cent cinquante mille imprimés, quoiqu'elle ait été dévastée par des déprédations scandaleuses dont les tribunaux ont retenti.
Les conservateurs sont MM. de Bretonne, Ferdinand Denis, Cucheval-Clarigny, Xavier Bernard et Avencl , connu par la curieuse collection des lettres du cardinal de Richelieu, qu'il a publiées dans la série des Documents relatifs à l'Histoire de France. La classification de cette Bibliothèque est familière aux habitués : à droite, en entrant, sont les ouvrages de littérature moderne; à gauche, la jurisprudence; derrière le bu-
reau central se trouvent la théologie et l'histoire ecclésiastique. D'autres parties de la salle sont affectées à la médecine et à la philosophie, à la littérature ancienne, à l'histoire, aux mathématiques. A chaque section veille un sous -bibliothécaire ou un employé, et nous devons constater que MM. Alfred des Essarts, Henri Bornier, Chalamel, Larchey, Picard, Castan, Roussy, rivalisent d'empressement pour servir le public et faire les honneurs de la Bibliothèque, à laquelle on peut reprocher de ne pas posséder assez de livres modernes ou contemporains.
La porte du collège Sainte-Barbe touche presque à celle de la Bibliothèque Sainte-Geneviève.
La fondation du collège Sainte-Barbe remonte à une époque assez reculée. Ce fut le 30 mai 1430 que Jean Hubert, docteur et professeur en droit canon, acheta des religieux de Sainte- Geneviève un terrain planté de vignes et voisin d'une chapelle de Saint-Symphorien. C'est dans cet emplacement qu'il résolut de fonder un collège sous l'invocation de Sainte-Barbe , patronne de sa mère. Jean Hubert fit donc construire une vaste maison composée de quatre corps de logis. Un principal et deux régents furent désignés pour diriger le nouvel établissement. Ce fut seulement sous le règne de Henri H, en 1550, qu'il commença à être connu. Jusqu'en 1792, époque à laquelle la maison fut fermée chaque année, par un sentiment de pieuse gratitude, on disait une messe en commémoration du roi Henri II qui étendit sa protection sur les barbistes. Un professeur de droit canon, Robert Dugast, s'efforça de contribuer à la prospérité du collège; grâce à ses ressources personnelles, il entretint dix professeurs , un chapelain , un procureur, et fonda quatre bourses.
En 1690, un ami de Rollin, Thomas Durieux, réforma entièrement l'organisation de Sainte-Barbe et y fit appliquer un nouveau plan d'études. M. Louis Lazare, auquel nous emprun-
tons des détails relatifs à cet établissement, raconte en ces termes quelle fut la fin tragique du dernier supérieur de la communauté de Sainte-Barbe, le Père Baduel. « Voulant, dit-il, se soustraire aux persécutions dirigées contre les ecclésiastiques, il cherchait a sortir de Paris, emportant ce qu'il avait pu réunir d'argent; mais il fut attaqué, volé et assassiné, la nuit, sur le Cours-la-Reine, aux Champs-Elysées, a C'est à cette époque que se place l'expulsion violente des barbistes par les jésuites, qui les accusaient de jansénisme. On raconte même que lorsque les jésuites prirent possession du local, le cuisinier des barbistes, qui avait été conservé, refusa énergiquement, malgré les menaces dont il fut l'objet, de faire à itner aux nouveaux venus. Cette noble résistance constitue un acte de courage civil dont on doit tenir compte à l'artiste culinaire, qui sut se montrer, même dans l'exercice de ses humbles fonctions. Le collège resta fermé sept années. Un homme honorablement connu dans l'enseignement et dont le fils, M. Adolphe de Lanneau, a dirigé pendant longtemps l'institution impériale des Sourds et Muets de Paris, M. Victor de Lanneau fut placé à la tète de Sainte-Barbe. En acceptant cette nouvelle tâche, il avait quitté le Prytanée français, devenu depuis Collège royal, et actuellement Lycée impérial Louis-Ie-Grand. Il loua les bâtiments du vieux collège de Sainte-Barbe qui étaient devenus la propriété de M"" Champagne, femme du directeur du Prytanée, et auparavant veuve de Lebrun, ministre de la justice sous la Convention. Le 4 décembre 1798, Victor de Lanneau inaugura le nouveau collège qui alors ne comptait que quelques élèves. Bientôt l'établissement fut en pleine voie, de prospérité, et Napoléon, dit-on, eut un moment la pensée de l'ériger en lycée.
Bientôt survint pour Sainte-Barbe le temps des épreuves et des persécutions. Quelques barbistes ayant obtenu du célèbre tragédien Talma qu'il donnerait une représentation de Manlius, on menaça de faire fermer la maison si le directeur ne se faisait remplacer. Tel fut le prétexte de mesures violentes qu'on exerça contre la maison de Sainte-Barbe qui, h ce moment, passait pour être entachée de libéralisme et de philosophie. M. Victor de Lanneau prit d'abord pour successeur M. Adam. Quelques années plus tard, son fils aîné, M. Adolphe de Lanneau prit la direction de la maison. « Ces persécutions, « raconte M. Louis Lazare, qui venaient attrister la vieillesse « d'un homme vénéré de tant de jeunes générations, donnè- « rent un élan nouveau, une force plus grande au dévouement « de ses anciens élèves, à la prospérité de sa maison. Le 4 dé- « cembre 1816, jour de la Sainte-Barbe, les anciens barbistes, u voulant protester contre les injustices dont leur maître bien- « aimé était l'objet, se réunirent et formèrent une vaste assoie ciation, qui confond dans son sein les barbistes de tous les « temps, de toutes les conditions, de toutes les opinions. C'est « une association d'assistance mutuelle contre le malheur. La « politique est étrangère a cette société, qui distribue ses seu cours entre tous les membres malheureux de la grande « famille barbiste. Voilà bientôt quarante ans que cette assoit ciation amicale, bienfaisante, pacifique, existe et embrasse la u France entière. »
Pendant quelques années, il a existé à Paris deux maisons de Sainte-Barbe, l'une rue de Reims, au siège même, sur le sol de l'ancienne Sainte-Barbe, et l'autre rue des Postes. Quelques élèves de l'ancienne communauté de Sainte-Barbe avaient eu la pensée d'établir de leur côté, et sous le même nom, une maison rivale. Ce fut la maison que fondèrent rue des Postes les abbés Nicollc, Cotteret, Linguay, Parmentier, etc. Les barbistes de la rue de Reims protestèrent; leurs protestations furent vaines, surtout devant l'avis longuement motivé de l'éminent avocat Dupin, qui repoussait leurs justes prétentions dans une savante consultation. La Restauration protégea la nouvelle fondation. Il y eut donc pendant quelques années le collège Sainte-Barbe-Nicolle de la rue des Postes, et l'institution Sainte-Barbe de Lanneau de la rue de Reims. Enfin, après la révolution de 1830, on maintint à Sainte-Barbe de la rue de Reims son droit a la propriété exclusive du nom de Sainte- Barbe, et la maison de la rue des Postes devint le collège municipal Rollin. Sous l'habile direction de M. Defaucomprct, le collège municipal est devenu l'un des établissements d'éducation les plus recommandables de Paris.
En 1838, le directeur, M. Adolphe de Lanneau, remit la direction du collège a une société d'anciens barbistes qui s'étaient réunis dans le but d'acheter les bâtiments de Sainte-Barbe
pour les restaurer et y fonder une maison d'éducation. L'un d'entre eux en accepta les fonctions de directeur. Les statuts de la nouvelle société ont été approuvés par une ordonnance royale en date du 17 mars 1841. Le 8 août 1840, le directeur, M. Labrouste, assisté du conseil des anciens barbistes, a posé la première pierre du nouveau collège, et le 4 décembre 1853, jour de la Sainte-Barbe, il en a posé la dernière.
La vieille abbaye de Sainte-Geneviève, agrandie par un corps de logis construit sous le règne de Charles X, est occupée, depuis 1S02, par le lycée Napoléon, qui perdit son nom pendant la Restauration, et qui le reprit seulement en vertu d'un arrêté du 14 ,'août 1840, signé par M. de Falloux, alors ministre de l'instruction publique. Dans une rue voisine est l'École polytechnique, que la Convention organisa par décrets du 21 ventôse an n (11 mars 1794), et du 7 vendémiaire an ni (28 septembre de la même année). On n'est admis à cet établissement qu'après l'âge de seize ans et avant l'âge de vingt ans révolus, à la suite d'un examen sévère sur les sciences exactes et avec le diplôme de bachelier es sciences.
On reçoit annuellement une moyenne de cent élèves qui, au bout de deux années d'études, entrent, suivant le rang que leur donne l'examen de sortie, dans les ponts et chaussées et les mines, les poudres et salpêtres, l'artillerie, le génie, le corps des ingénieurs-hydrographes, le corps d'état-major (partie de géodésie), l'administration des tabacs et des lignes télégraphiques.
Un petit nombre dont le travail a été jugé insuffisant n'est pourvu d'aucun emploi public, et constitue ce que l'on appelle la catégorie des fruits-secs.
Le fruit-sec est celui qui échoue, et son triste état se nomme la fruit-section. Les élèves de l'École polytechnique ont. un vocabulaire spécial, qui n'est pas compris par les profanes, et qu'ils ne comprennent peut-être pas eux-mêmes, lorsque grâce, à leur talent et à leurs efforts, ils sont arrivés plus tard à l'apogée des honneurs dans le génie civil ou dans l'armée.
Ainsi le candidat à l'École est qualifié de toupin la colle ; l'examen qu'il subit avec succès le transforme en conscrit tangente à l'absorption. Autrefois, les anciens rentraient une semaine avant l'arrivée des conscrits, et passaient plusieurs jours à absorber leurs nouveaux camarades que l'on soumettait à des épreuves morales, et auxquels on posait divers problèmes saugrenus. On commençait par leur lire des règlements facétieux :
Ton ancien tu tutoieras, Et ton co-cons pareillement.
A l'ancien le punch tu paieras, Et la prune pareillement.
Si , par hasard , étant en omnibus.
De loin tu voyais, peuibus.
Ton ancien , tu l'appellerais, Et ta place lui offrirais.
Venaient ensuite les problèmes : on demandait, par exemple, aux conscrits le moyen de peupler un pigeonnier avec un jonc. La réponse était qu'il fallait décrire une circonférence ayant le jonc pour rayon, et que l'on obtenait alors 2 ■k joncs. On prouvait algébriquement que l'ancien n'avait jamais pu être conscrit. Si l'ancien, que tout le monde reconnaît pour nue tête à x, avait été conscrit , on pourrait poser l'égalité f i = ex-conscrit; en divisant par x, il resterait 6 = e conscrit; en
divisant ensuite par e, on aurait - = conscrit, ce qui serait
absurde, puisqu'un conscrit ne saurait être une tête assurée.
En 1850, le gouvernement décida que les conscrits entreraient avant les anciens, et, depuis ce temps, l'absorption se réduit à un banquet colossal et pantagruélique, donné à l'Estaminet Hollandais, et dont la dépense ne s'élève pas à moins de 5 ou b,000 fr. Une fois l'absorption consommée, les élèves de la première et seconde année vivent sur le pied de la plus cordiale fraternité.
Puisque nous avons parlé du vocabulaire spécial de l'Ecole, nous allons en donner quelques échantillons :
Berry, capote de petite tenue.
Binôme, celui avec lequel un élève travaille habituellement.
Corio, fontaine établie par M. Coriolis, directeur des études, pour faciliter les travaux de lavis.
Cornichon , le néophyte qui étudie encore les premiers éléments des mathi'matliiques.
LE PANTHEON
Elbeuf, habit de grande tenue.
Frits, c'est sous ce nom que l'on désigne les salsifis. Les pommes de terre s'appellent frites ou frites femelles.
Gigon, supplément : du nom d'un élève qui a laissé une réputation d'appétit ; on dit un gigon de frites pour une portion supplémentaire de pommes de terre.
Laius : lorsqu'on créa en 1804 le cours de composition française à l'École polytechnique, le premier sujet donné était relatif à l'époux de Jocaste. Laïus signifie toute espèce de discours, et particulièrement un discours un peu emphatique; on dit d'un orateur qu'il pique un Laïus.
Longchamps, cour ohlongue hordée de. cabinets peu inodores, où l'on va pendant les heures d'études se promener, fumer, deviser, et prendre quelques instants de distraction.
Pfoire-Fontaine, encrier : du nom d'un colonel qui fit établir à chaque table des encriers fixes.
Payerner, hésiter, du nom d'un élève nommé Payerne dont l'indécision est devenue proverbiale. Il arrive assez souvent aux élèves de mettre aux voix certains projets, par exemple celui de demander au général commandant la levée des consignes ou d'ouvrir une souscription. L'élève qui ne veut voter ni pour ni contre se contente d'écrire sur la circulaire qu'on lui transmet : je payerne.
Piocher le bouquin, c'est lire un roman ou un ouvrage étranger aux études de l'école.
Piquer un chien, sommeiller pendant les classes.
Piquer l'étrangère, s'abandonner à la rêverie, donner audience à la folle du logis.
Bat, on désigne ainsi tout individu qui est en retard. Lorsque le tambour a réveillé l'école, la porte du casernement, la ratière, est fermée une demi-heure après, et les rats sont punis par une consigne. L'élève qui se présent;?, trop tard à la table commune est un rat-de-soupe: celui qui désirait entrer dans les ponts et chaussées et que son numéro case dans l'artillerie est un rat-de-ponts.
Ripatonner, raccommoder des vêtements. Ce. mot vient du nom d'un petit tailleur, M. Ripaton, qui fut longtemps logé aux frais de l'État dans les combles de. l'établissement.
Itosto, bec de gaz que le général Rostolan a fait placer dans un coin de la cour, et qui permet aux fumeurs d'allumer leurs pipes, leurs cigares ou leurs cigarettes pendant les récréations.
Sublimer, travailler clandestinement après l'heure marquée pour l'extinction des feux.
Suçons, sucres d'orge que débitent les tambours de chaque division.
Tangente au point q, épée. .
Topo de vivres, c'est le menu du repas, affiché au bas de l'escalier par les soins des deux élèves sous-officiers de chaque division qui sont commis à la réception des subsistances.
Les élèves de l'École polytechnique ne se bornent pas à pâlir sur les logarithmes et les exponentielles. Ils ont. une bibliothèque d'environ trente-cinq mille volumes, dont le catalogue a été imprimé en 4841. Il s'y trouve des ouvrages de littérature, d'art, de musique, qui les délassent de leurs arides calculs.
11 est question de transférer l'École polytechnique au pied de la montagne de Chaillot. Les bâtiments qu'elle occupe depuis le 1" vendémiaire an xtv (23 septembre 1805) sont ceux du collège de Navarre augmentés de plusieurs pavillons.