CHAPITRE VIII
Rue des Écoles. — Marché des Cavmes. — Entrepôt des vins. Le Jardin des Fiantes.
Descendons la montagne célèbre où nous sommes arrêtés, et prenons la rue des Écoles, ouverte en vertu du 24 juillet 1852. Nous pourrions être encore retenus à Saint-Étiennc-du-Mont par un jubé de dentelles; à Saint-Séverin, par les fresques des chapelles ; à Saint- Médard, par l'histoire de la ■ bulle Unigenitus , du diacre Paris et des convulsionnaires; au Val-de- Grâce, par la coupole de Mignard; à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, par l'admirable tombeau de la mère de Lebrun; à Saint-Julien-le-Pauvre, par un chœur gothique, dont la perfection méconnue doit être hautement proclamée. 11 faudrait aussi ne pas oublier la place Maubert et le marché des Carmes, établi sur l'emplacement de l'ancien monastère des moines du Mont-Carmel qui , en 1254, étaient venus de la Palestine à la suite de Louis IX. Grâce aux libéralités de Philippe IV et de Jeanne d'Évreux, ils avaient édifié au pied de la montagne Sainte - Geneviève un monastère, qui fut considérablement agrandi en 1380; ils jouissaient d'un certain crédit et d'une grande réputation d'orthodoxie : un insensé, âgé de vingt-deux ans, pour avoir arraché la sainte hostie des mains du prêtre qui officiait dans l'église du couvent, eut le poignet coupé devant l'église Sainte-Geneviève, puis il fut pendu et brûlé sur un bûcher élevé au milieu de la place Maubert , le 11 décembre 1353. On fit ensuite une procession générale à laquelle assistèrent le roi , la reine et toute la cour. L'usage des processions générales paraît s'être continué , et l'on en voit plusieurs exemples du temps de la Ligue.
Devenus propriété nationale, l'église et le couvent des Carmes furent supprimés en 1790; l'église ne fut démolie que dans le courant de l'année 1811. Un décret impérial du 30 janvier de la même année, ordonna la translation du marché de la place Maubert sur l'emplacement de l'ancien couvent des Carmes, et traça son périmètre entre les rues des Noyers, de la Montagne- Sainte-Geneviève, et une rue nouvelle à ouvrir sur le terrain du collège de Laon. Un autre décret, du 24 février 1811, ordonna que ce marché serait terminé au 1" juin de la même année.
La première pierre, cependant, ne fut posée que le 15 août. 1813 ; les travaux, qui ont été terminés en 1818, furent exécutés sous la direction de M. Vaudoyer. Les constructions, qui présentent beaucoup d'analogie avec celles du marché Saint-Germain, ont coûté environ 708,000 fr. L'acquisition de diverses propriétés particulières a nécessité une dépense de 200,000 fr. Ce marché, qui a été inauguré le 15 février 1819, en vertu d'une ordonnance de police, du 4 du même mois, occupe une superficie de 2,842 mètres. L'ouverture du boulevard circulaire, qui absorbe dans son parcours la rue des Noyers, modifie complètement les abords de ce marché.
Plus loin, en remontant la Seine, nous trouvons l'Entrepôt des vins, construit sur une superficie de 134,000 mètres. Pour dispenser les marchands en gros ou en détail d'avoir des caves trop étendues dans l'intérieur de Paris, une première halle au vin avait existé à l'angle du quai Saint-Bernard et de la rue des Fossés du même nom, en vertu d'une délibération du bureau de la ville et d'une ordonnance royale du 12 mai 1604. Cette halle fut reconnue insuffisante à la fin du directoire, et le gouvernement conçut la pensée de créer un entrepôt général, qui devait faire de Paris le centre de tout le commerce des liquides avec le nord de l'Europe.
L'ancienne abbaye de Saint-Victor avait été supprimée en 1790; ce fut sur ses vastes dépendances que l'on résolut d'établir le nouvel emplacement. D'après le projet impérial la balle aux vins devait recouvrir tout l'emplacement circonscrit
entre la rue Olivier et se développer jusqu'à la place Maubert, sur une longueur de façade de 1,500 mètres. Un canal creusé à une grande profondeur aurait amené dans cet établissement toutes les marchandises qui devaient y trouver des abris sûrs et commodes. Les événements de 1814 firent abandonner ce projet grandiose; toutefois l'administration ne perdit pas de vue la création d'un entrepôt de liquides. Les plans considérablement réduits donnèrent néanmoins à cet établissement une étendue de près de 14 hectares.
Différents corps de magasins au nombre de huit furent construits ; ils sont séparés par six rues et deux grands préaux. Trois de ces magasins sont exclusivement réservés aux eauxde-vie et alcool, quatre aux vins et vinaigres, et le dernier aux huiles d'olive. On y trouve 183 caves au niveau du sol, deux vastes magasinssubdivisés en 52 parties, 116 celliers et 93 caves souterraines. On estime à un million d'hectolitres de vin, 100,000 hectolitres d'eau-de-vie, et 6,000 hectolitres d'huile d'olive les liquides pouvant être renfermés à la fois dans cet entrepôt qni est desservi par 63 fontaines qu'alimentent les eaux du canal de l'Ourcq.
Autrefois le port aux vins était étroit et souvent encombré. Un port annexé a été construit devant l'Entrepôt. Ce port, dont le développement est de 800 mètres, est un port li breet franc. C'est le plus beau et le plus commode de Paris. L'entrepôt général des liquides avec la construction du port annexé a coûté plus de trente millions a la ville de Paris. Des travaux de raccordement y ont été faits à différentes époques, notamment pour l'établissement des grilles du côté du quai Saint- Bernard. On s'occupait au mois de juillet 1856 de la reconstruction ,de la rampe en maçonnerie du magasin dit de la
Seine.
L'hôpital de la Pitié, l'un des plus importants de la capitale, doit son origine à l'édit de Louis XIII qui, en 1612, donna l'ordre de renfermer les pauvres et les mendiants dont le nombre était considérable au commencement du x\ a' siècle. Cet établissement, qui était affecté aux vieillards pauvres, reçut le nom de l'Hôpital de la Pitié, parce que la chapelle était sous l'invocation de Notre-Dame de Pitié. Cet hôpital contient aujourd'hui 000 lits disposés dans 23 salles.
Nous voici au Jardin des Plantes, un des établissements caractéristiques de la capitale : promenade chère aux Parisiens, et dont ils font les honneurs à leurs amis des départements avec un plaisir toujours nouveau. On se plaît â montrer aux visiteurs les belles avenues plantées par Buffon, la ménagerie, les cerfs enfermés dans leurs clos, les oiseaux aquatiques qui s'ébattent dans les bassins; un des premiers soins de quiconque arrive à Paris, est de parcourir ces lieux charmants où l'on trouve à la fois le plaisir et l'instruction. Qu'il soit ou non initié aux sciences naturelles, il s'extasie devant les richesses des serres, des galeries de zoologie, de minéralogie, de botanique, d'anatomie comparée. Qui n'aime à suivre les sinuosités de ce labyrinthe où les enfants s'imaginent qu'il est possible de se perdre, et dont le belvédère porte ces mots circulairemcnt écrits sur la corniche : Horas non numéro nisi serenas. Inscription bien vraie pour les habitués de ces verdoyantes retraites, pour les petits rentiers , les anciens commerçants, les anciens militaires qui se réfugient dans les pensions bourgeoises , dont Balzac a tracé avec un talent si dramatique la caricature plutôt que le tableau. Inscription non moins vraie pour ceux qui, fatigués des affaires et du tumulte central , viennent se délasser à l'ombre des massifs, où le micocoulier, le néflier parasol, le gincko biloba marient leur verdure exotique à celle des arbres indigènes.
Dans les belles journées, tous les arrondissements de Paris fournissent leur contingent au Jardin des Plantes; ils envoient des représentants pour défiler devant la cage des lions et des tigres, admirer l'envergure du condor, attendre patiemment que le caméléon change de couleur, et s'étonner que de Jussieu ait pu rapporter dans son chapeau le cèdre du Liban, qui lui avait été donné en 1734 par le docteur Collinson. Rarement, ils oublient de se rafraîchir dans le café trop négligé dont le principal ornement est le premier pseudo-acacia rapporté en Europe en 1635 parVespasien Robin, arboriste de Louis XIII.
Ce fut ce roi qui autorisa la création du Jardin des Plantes, par des lettres patentes (pie le Parlement s'empressa d'enregistrer eu ces termes, le 6 juin 1620 :
« Veu par la Cour les lettres patentes données à Paris au mois de janvier 1626, par lesquelles le dict seigneur (le roi Louis XIII) veut et ordonne qu'il sera construit un Jardin royal en l'un des fauxbourgs de cette ville de Paris, ou autres lieux proches d'icelle, de telle grandeur qu'il sera jugé propre, convenable et nécessaire par le sieur Herouard, premier médecin du dict seigneur, pour y planter toute sorte d'herbes et plantes médicinales; du quel Jardin ledict seigneur accorde la surintendance au dict Herouard et à ses successeurs premiers médecins et non autres, etc. La dicte Cour a ordonné et ordonne que les dictes lettres seront enregistrées au greffe d'icelle, pour jouir par l'impétrant de l'effect et contenu en icelles. »
Sous la surintendance des docteurs Guy deLabrosse etFagon, les premières serres chaudes furent instituées, les premières collections organisées, les premiers cours professés par l'anatomiste Duverney, le chimiste Geoffroy, les botanistes Tournefort et Jussieu. Grâces soient rendues à Buffon qui, en 1782, restaura un vieux mur au bas duquel coulait la Bièvre, entoura le Jardin de grilles, fit planter des allées et construire le grand amphithéâtre sur l'emplacement de l'hôtel Maguy ! Grâces soient rendues à la Convention pour avoir, à la date du 10 juin 1793, donné une constitution au Jardin national des Plantes et au Muséum d'histoire naturelle !
En 1793, la ménagerie de Versailles fut transférée à Paris, et, depuis cette époque, les animaux du Jardin des Plantes sont devenus populaires. On s'y intéresse; le journalisme annonce leur arrivée, donne le bulletin de leur santé, s'apitoie sur leur décès prématuré. La mode leur emprunte des dénominations; et l'on a vu, en 1828, des étoffes à la girafe. Si l'hippopotame est enrhumé, tout Paris en est prévenu; si le lion de l'Atlas meurt, c'est un deuil général. On sait l'époque précise où les serpents mangent des lapins, et où de petits boas sont nés au cabinet d'herpétologie. On espère les naturaliser.
11 a été question, pour donner plus de développement aux plantations du Muséum, de transporter les animaux dans le •bois de Vincennes. Ne serait-ce pas une barbarie? Qui donc se déplacerait pour leur rendre visite? Qui stationnerait devant leurs cages? Quelques curieux clairsemés. Ces bêtes parisiennes pourraient - elles s'habituer à une condition comparativement solitaire? Elles ont besoin de voir du monde; à Vincennes elles mourraient d'ennui. Que deviendrait l'immortel ours Martin s'il n'entendait une foule de badauds lui crier : monte à l'arbre! en lui offrant l'appas d'une brioche attachée au bout d'une longue ficelle? Que deviendraient les cerfs, si, pour se consoler, ils n'avaient parfois devant eux les trois types qu'un auteur populaire a réunis dans le titre d'un de ses meilleurs romans? Les caresses et les offrandes des enfants ne sont-elles point nécessaires aux brebis d'Astracau, aux mouflons de Corse, aux chèvres du Thibet? Les singes, qui périssent sous notre ciel brumeux, ne seraient -ils pas atteints plus vite de phthisie, s'ils ne donnaient, pendant les beaux jours d'été, leurs représentations gymnastiques devant un public hilare et enthousiasmé? La nourriture de l'éléphant serait-elle suffisante s'il n'allongeait sa trompe pour saisir les brioches qui lui sont offertes?
En outre, toutes les collections scientifiques du Jardin des Plantes sont indivisibles : elles forment une encyclopédie d'histoire naturelle dont les parties se relient les unes par les autres; les collections d'animaux vivants et d'animaux empaillés, de plantes, de minéraux, de fossiles, d'ossements, sont le complément nécessaire des cours de géologie, de chimie appliquée aux corps organiques et inorganiques, de physiologie et d'anatomie comparées, de zoologie, d'anthropologie, de botanique et de physique végétale; qui peut songer à diminuer ces trésors? Au contraire, on les augmente; chaque jour se développent l'école de culture, l'école des plantes économiques, l'école de botanique, l'école des arbres fruitiers, le jardin de semis et de naturalisation. L'étendue de 29 hectares à laquelle les décrets de la Convention avaient borné le Jardin des Plantes, ne suffit plus en 1860. A côté du Jardin proprement dit, circonscrit aujourd'hui par la Seine, l'Entrepôt des liquides et les constructions particulières, on a organisé, sur un terrain situé à l'angle des rues Cuvier et de Jussieu, une sorte de pépinière, où l'on a planté, en 1857, de nouveaux arbres indigènes et exotiques.
FIN DU CINQUIÈME A IV RON D I S S Iî M E NT.
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