‹ Le nouveau ParisChapitre 90 sur 441 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Origine du nom du Luxembourg. — Musée de Jlédicis. — Par qui le palais fut successivement habite. — La prison du Luxembourg. — Les He'bertistcs et les Dantonistes. — Les fêtes du Directoire executif. — La Chambre des pairs. .

On peut se demander pourquoi le palais du sénat, qui donne son nom au VIe arrondissement , porte le nom d'une ville hollandaise'? Quoique ce soit depuis longtemps une habitation royale, il doit son origine ;\ un riche gentilhomme du xvr3 siècle, qui s'appelait Robert de Harlay de Sancy. Ce propriétaire vonaitdc faire construire, sur l'emplacement du palais actuel, une belle maison entourée de jardins, lorsque la mort le frappa, en l'an 1504. Sa veuve vendit la propriété à François de Luxcmbourg-Limbourg, créé duc de Piiiey en Champagne, au mois de septembre 1570, et prince de Tingry en 1587, mort le 30 septembre 1013.

Le duc de Luxembourg acheta des pièces de terre voisines pour étendre ses jardins déjà considérables; leur beauté, leur situation avantageuse séduisirent Marie de Médicis, à laquelle le duc céda son domaine, par contrat du 2 avril 1012. La veuve de Henri IV y fit bâtir par soit architecte ordinaire, Jacques de Brosse, un palais dont la façade sur la rue; existe intégralement, avec ses colonnes accouplées, ses bossages, sa terrasse élégante et son dôme surmonté d'un lauternon. Cette demeure princiére fut léguée à Gaston de France, duc d'Orléans. La duchesse de Montpcnsier hérita de la moitié,

et obtint l'autre moyennant 500,000 livres. Quoique la façade du côté de la rue de ïournon portât le titre de Palais d'Orléans, les Parisiens continuèrent à le nommer le Luxembourg. Elisabeth, duchesse de Guise et d'Alençon, en devint propriétaire, et le céda au roi, au mois de mai 1004. Il fut tour à tour habité par la duchesse de Brunswick, la reine douairière d'Espagne et Louis-Stanislas-Xavier, comte de Provence, auquel Louis XVI le donna par lettres-patentes du mois de janvier 177'J; mais ce fut toujours et invariablement le Luxembourg.

A la fin do 1792, le Luxembourg fut converti en prison; on y mit principalement des nobles du faubourg Saint-Germain : le président Nicolaï, le duc de Lévis, le comte de Mircpoix, le marquis do Fleury, M. de La Forte, M. de Laborde de Mérévillc, etc. « C'est un spectacle assez divertissant, écrivait un suspect incarcéré au mois de frimaire an n, que de voir arriver dans un misérable fiacre deux marquis, une duchesse, une marquise, un comte, un abbé et deux comtesses, qui s'évanouissent en descendant et qui ont la migraine en montant. »

Ce beau monde était entassé dans des chambrées de dix ou douze personnes chacune, et le plus grand seigneur n'avait que, comme le plus grand de ses compagnons d'infortune, qu'un lit de. sangle, un matelas et un traversin. Par intervalles on appelait un des détenus, et, sauf de rares exceptions, chacun s'en allait à la mort avec un courage héroïque. Le général Claude-Victor de Broglie, condamné pour avoir, étant à l'armée du Rhin, refusé de reconnaître les décrets de l'Assemblée législative après le 10 août , écoutait la lecture d'une pièce de vers de Vigée au moment où il reçut son acte d'accusation.

Imprimerie de J. Claye, rue Suint-Benoit,

« Monsieur, dit-il au poète en tirant sa montre, l'heure approche, je ne sais le temps de vous entendre jusqu'à la fin, mais, n'importe, continuez toujours en attendant qu'on vienne me chercher. »

Le président Wcolai, qui souffrait d'une douleur à l'épaule, était invité à voir un médecin. « C'est inutile, répondit-il, le mal est trop près de la tête, l'une emportera l'autre. » Lorsqu'un gendarme le demanda pour le conduire au supplice, il dit à ceux qui s'informaient de ce qu'on lui voulait : « Ce n'est rien; ce n'est qu'une levée de scellés. »

Les hébertistes et les dantonistes furent incarcérés au Luxembourg : en y entrant, Danton rencontra Thomas l'ayne, auquel il dit avec un rire forcé : « Ce que tu as fait pour le bonheur de ton pays, j'ai en vain essayé de le faire pour le mien; j'ai été moins heureux, mais non pas plus coupable... On m'envoie à l'échafaud; eh bien! j'irai gaiement. »

Camille Desmoulins était plus wmbre; il portait sous son bras les Nuits d'Young et les Médiations d'Harvey, ce qui provoqua cette apostrophe de Real : ( Est-ce que tu veux mourir d'avance? » Lorsque les accusés inpliqués, dans la conspiration du comité de clémence, revinrent du Tribunal révolutionnaire, le. dialogue suivant s'établit cuire Danton et Lacroix, dont les chambres étaient voisines :

« Eh bien, Lacroix, qu'en d.s-tu? » — « Que je vais me couper les cheveux pour que Simson n'y touche pas. » — « Ce sera bien une autre cérémoiic, quand Samson nous démentibulera les vertèbres du coi. » — « Je pense qu'il ne faut rien répondre qu'en présence êtes deux comités. » — « Tu as raison ; il faut tacher d'émouvoir le peuple. »

Le 9 thermidor, on coiduisit au Luxembourg Robespierre et ses amis; mais le concierge refusa de les recevoir. Peu de jours après, la prison était évacuée ; de nombreux ouvriers restauraient les appartements, peignaient les lambris, rafraîchissaient les dorures, et Barras, président du Directoire exécutif, appelait à ces fêtes les incroyables et les merveilleuses de la réaction thermidorienne. Le palais de Marie de Médicis, autour duquel erraient naguère des femmes éplorées, où l'on n'entendait que des lanwntations et des menaces , retentissait de chants, de musiqae et de propos joyeux. Des bals splendides, des soupers fins, auxquels présidait M™c Tallien, réunissaient les parvenus de la jeunesse dorée. Les hommes y venaient en habit vert-bouteille à boutons historiés; ils avaient d'amples cravates de mousseline, des gilets rayés, des culottes courtes à rosettes, et des bas tirebouchonnés. Les femmes, demi-nues, coiffées à la Vénus ou à l'Aspasie, chaussées de cothurnes, choisissaient les étoffes les plus diaphanes pour y tailler des robes à la Diane ou des tuniques à la Minerve. Au milieu des salons, Barras se pavanait avec son habit bleu chamarré d'or, son panache tricolore, son jabot de dentelle et son grand sabre de vermeil, tandis que ses collègues, effacés, tentaient vainement d'imiter ses grands airs, son impertinence et ses manières renouvelées de l'ancienne cour.

La cour nouvelle disparut au 18 brumaire. Bonaparte, vainqueur, fit écrire sur la façade du Luxembourg : Palais du Consula1 , mais il dédaigna d'y résider.

Par une résolution en date du 3 nivôse an vm (24 décembre 1799), le conseil des Cinq-Cents affecta le Luxembourg au service du sénat conservateur.

Louis XVT11 plaça dans son ancienne demeure, par une ordonnance du i juin 1814, la Chambre des pairs; la garde du palais, ainsi que celle des archiver, fut confiée à un grand référendaire, qui ne pouvait s'absenter sans la permission expresse du roi. La salle des gardes, la salle des messagers d'État, la salle de réunion, la salle des séances, furent enrichies de peintures par Callet, Robert Lefèvre, Lesueur, Barthélémy, Vauchelet. Les bancs destinés aux pairs étaient rangés en amphithéâtre dans un hémicycle; en face, pour le fauteuil du président, et le bureau des secrétaires, ou avait ménagé un enfoncement cintré devant lequel était la tribune.

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