CHAPITRE Vil I
Saint-Sulpice. — Saint-Germain -des -Près. — L'Abbiiye. — Les Carmes. — L'Odeon. — Boliino.
On pourrait examiner longuement jusqu'à quoi point I tëcule le Homo est utile aux développements des arts un France ,
LE LUXEMBOURG
mais nous dépasserions les limites que nous avons dû nous imposer. Suivons la rue Bonaparte, terminée en 1852, et arrivons à la place Saint-Sulpice la plus belle de l'arrondissement. En l'ace de nous est le séminaire diocésain, où la célèbre congrégation des sulpicicns enseigne l'hébreu, l'écriture sainte, la morale, le dogme et le droit canonique. A droite est une belle et spacieuse mairie construite pour le XIe arrondissement, et qui est devenue celle du VIe. Au centre s'élève une fontaine composée de trois bassins concentriques, et dont les quatre faces, surmontées d'un dôme spbériquc, sont enrichies des statues de Bossuet, Massillon, Fénelon et Fléchier. A notre gaucho, montent vers le ciel les tours de l'église Saint-Sulpice, un des édifices religieux de Paris qui a subi, dans sa construction, le plus de vicissitudes; commencée en 11)46 sur les dessins de Louis Levau, et contiuuée par Gittard jusqu'en 1078, époque à laquelle les travaux furent, pour la première fois suspendus, on ne commença à bâtir le chœur qu'en 1718, sous la direction d'Oppenard, et le corps de l'édifice fut terminé seulement en 1745, sous celle de Servandoni. Le portail, d'un style hardi et qui pouvait paraître nouveau à cette époque, est entièrement de ce dernier, qui, malgré son talent, ne put mettre les tours en harmonie avec les ordres inférieurs. Une d'elles fut bâtie par un architecte irlandais appelé Mac-Mauriu, et la seconde a été reconstruite en 1707 par Chalgrin. Cette dernière, par sa forme heureuse, fait désirer tous les jours la reconstruction de l'autre sur le même dessin.
Dans les années 1855 et 1850, on a fait de nombreux travaux do restauration à cette église, qui, au premier aspect, parait cependant complètement neuve.
On réparait en 1S5G la partie extérieure de la chapelle de la Vierge, qui est peut-être ce qu'il y a de plus remarquable dans tout l'édifice. La décoration intérieure de cette chapelle appartient originairement à Servandoni ; ayant été endommagée en 1702 par l'incendie de la foire Saint-Germain, l'architecte de Wailly fut choisi pour y faire les réparations nécessaires. Cet artiste a pratiqué une seconde voûte ouverte qui masque les jours pratiqués pour éclairer le plafond qu'on ne voyait pas auparavant, et dans laquelle François Lemoinc a peint une Assomption. La décoration de l'autel a été changée et ornée d'une statue de la Vierge par Pigalle.
Le sculpteur Mouchy est l'auteur de la Gloire et des statues qui l'accompagnent. La seconde voûte, dont il vient d'être parlé, a été peinte par Callet, peintre de Louis XV. Quatre candélabres de bronze de dimension colossale sont placés sur les cotés de l'autel, et complètent cette décoration qui présente une certaine originalité.
L'ornementation de cette chapelle a été plusieurs fois rajeunie depuis sa construction, et bien qu'elle ne soit plus en harmonie avec le style que l'on semble vouloir adopter pour les édifices religieux, elle n'en est pas moins une des plus riches et des plus curieuses de toutes celles de Paris.
L'église de Saint-Germain-des-Prés, première succursale de Saint-Sulpice, mérite également notre attention. Elle a été, au mois de juin 1858, l'objet d'une double restauration extérieure et intérieure qui continue celle qui fut entreprise en 1845 par les soins de l'administration municipale, sous la direction de M. Victor Baltard, architecte.
En 1845, on avait commencé les réparations ou décorations nouvelles par le chœur, où l'on avait prodigué de riches ornementations dans le goût byzantin; on a terminé par la nef, et maintenant tout l'édifice est décoré du même style. Des fresques de M. Flandrin déroulent dans le chœur plusieurs scènes de l'Évangile.
Ces restaurations, faites avec un grand soin et un grand art, étaient bien dues à l'église Saint-Germain-des-Prés, l'aïeule des églises parisiennes, et la plus intéressante peut-être par son histoire qui se relie intimement à celle de l'abbaye célèbre dont l'existence remonte aux premiers temps de la monarchie chrétienne. La tour de la façade est, de l'avis de tous les archéologues, un débris précieux de cette abbaye fondée, vers 540, par Childebert sur l'emplacement d'un temple païen. Il est fâcheux que cette tour ait été taillée en carré lisse, car cette restauration lui a fait perdre son caractère d'antiquité. Les piliers de la nef paraissent appartenir â la même époque.
La seconde église, bâtie en forme de croix, est du xie siècle. Elle avait autrefois trois clochers, dont un au-dessus du portail; deux autres, abattus en 18L21, étaient au-dessus de chacun des cotés de la croisée du transept, éclairé aux extrémités par
deux grands vitraux qui en occupent toute la largeur. Le choeur, placé dans le rond-point, est entouré de huit chapelles dédiées par Hubold d'Ostie vers le milieu du xn' siècle. Le portail, ouvert dans la tour, était orné de huit figures qui ont été détruites pendant la Révolution. Au fond du porche et au-dessus de la porte de l'église, on voit un bas-relief fort ancien représentant la Cène et dont la restauration a été jugée impossible â cause de son état de dégradation.
Le caractère général de l'architecture intérieure de l'église Saint-Germain-des-Prés est tout â fait roman. Quelques parlies cependant, construites au commencement du xu" siècle, appartiennent au style ogival de transition, et non au style ogival proprement dit. 11 suffit pour cela de comparer les nervures de cet édifice et celles de Notre-Dame. Les arcs formerets et les arcs-doubleaux ont la même forme; seulement, au xnc siècle, les faces qui séparent les deux tores sont trèsrapprochées et ne sont séparées que par un filet.
Des réparations importantes furent faites â Saint-Germaindes-Prés au commencement du xvuc siècle. On ouvrit alors les deux bas-côtés, on substitua la voûte au lambris doré qui eu tenait lieu, et dans chacune des nefs de la croisée furent construites les chapelles qui en occupent tout l'espace. Il est regrettable que les artistes chargés de ces réparations n'aient pas su respecter le caractère primitif de l'architecture du monument. Cela jure avec le reste. La superficie de l'église Saint- Germain-des-Prés est de 3,930 mètres y compris les 200 mètres occupés par les deux petits jardins enclavés dans les limites de ladite église.
L'abbaye de Saint- Germain, occupée depuis 1513 par des religieux de la congrégation de Chczal -Benoit, le fut, depuis 1031 jusqu'à la Révolution, par ceux, de la congrégation de Saint-Maur. L'abbé de Saint- Germain était ordinairement prince ou cardinal, et avait des revenus considérables.
La rectification de la place Sainte-Marguerite a nécessité la démolition de la vieille prison de l'abbaye devenue inutile depuis la construction de la maison d'arrêt et de justice militaire de la rue du Cherche-Midi.
Le terrain sur lequel s'élevait l'autiquee prison a été fouillé à différentes reprises depuis sa démolition. Lors des premières fouilles, on a découvert les traces du pilori de l'abbaye, et plus tard une sorte d'ossuaire, ou plutôt des fragments de cercueils contenant des ossements humains. Ces cercueils, tournés vers l'Orient, rappelaient par leur forme ceux qui étaient en usage pour les chrétiens pendant les vic et vne siècles. Ils étaient donc ainsi contemporains de la fondation de l'abbaye.
Des fouilles plus récentes ont amené la découverte d'un banc de sable de rivière qui avait peu de profondeur et une largeur d'environ 15 mètres. C'est en cet endroit que se trouvaient les fossés de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, sur l'emplacement desquels a été construite la rue Sainte-Marguerite. Ces fossés étaient alimentés par les eaux de la Seine, et le canal qu'elles formaient s'appelait la Petite Seine; il allait déboucher dans le fleuve, près de la tour de Xesle, jusqu'à l'endroit où se trouve aujourd'ui le palais de l'Institut.
Pendant les affreuses journées de septembre 1792, l'Abbaye fut le théâtre de massacres dirigés par Stanislas Maillard, huissier au Châtelet. Il se fit apporter le registre des écrous dans lequel une colonne constatait l'entrée des détenus, et une autre colonne devait indiquer leur sortie. Trente-huit Suisses et vingt-cinq gardes du roi furent impitoyablement égorgés; puis une espèce de jury s'installa et interrogea les déteint-. Comme le constate le registre des écrous, trente-deux furent condamnés et livrés aux exécuteurs qui attendaient dans la cour; quarante-deux hommes et trois femmes furent mis vn liberté. En marge de l'écrou de M. Sombreuil on lit : « Du 4 septembre 1792, en liberté; » et plus bas, de la même écriture : « Le sieur Sombreuil a été jugé par le peuple, et sur-lechamp mis en liberté, u
En marge de l'écrou de M. et M"' Cazotte, qui avaient été emprisonnés ensemble le 24 août, on lit : « Du i septembre, ont été mis en liberté M. et M110 Cazotte, après leur jugement dudit jour. » Ces noms rappellent des actes de dévouement filial qui ont été souvent célébrés par les historiens ou par les poètes; Dès l'année 1793, dans un recueil monarchique intitulé : Almanach des honnêtes ejens, on publia une complainte en l'honneur de M"" de Sombreuil sur l'air de : 0 ma tendre musette; cette pièce de vers, qui obtint un grand succès, a vingt-quatre couplets, dont voici un spécimen :
9li
Cette fuis, puuv son pore
Elle élevé la voix.
Sur sa conduite austère
Elle appelle les luis
Le ju^e feint d'entendre,
Il la fait approcher;
Mais c'est pour la surprendre,
Au vieillard l'arracher.
Heureusement Adèle, Inquiète eu parlant, Regarde derrière elle :
Quel aspeet déchirant !
Elle voit qu'on l'abuse; Sun père, séparé Par la coupable ruse, Aux bourreaux est livré.
Elle se précipite Parmi les coutelas; Eu vain un les agite, Sun père est dans ses liras.
O pnuvuir invincible D'un amour aussi beau!
Adèle rend sensible Le plus cruel bourreau.
La bande de l'huissier Maillard se porta do l'Abbaye aux (larmes', où friront tués sans pitié cent trente- neuf prêtres, avec François-Joseph de La Rochefoucauld, évoque de Beauvais, son frère cadet, èvéque de Saintes, et Jean - Marie Dulau, archevêque d'Arles. Celui-ci se présenta le premier aux bourreaux, qui lui promirent de lui laisser la vie s'il voulait prêter le serment constitutionnel; niais il aima mieux mourir. Los travaux de terrassement, qui ont eu lieu en 1859 dans les dépendances de l'ancien couvent des Carmes, ont fait découvrir les ossements des victimes du massacre du 3 septembre 1702.
Les carmes déchaussés avaient été autorisés de s'établir rue de Vaugirard, par des lettres patentes du mois de mars 161 1 ; et Marie de Médicis avait posé, le 20 juillet 1013, la première pierre de leur église, qui fut dédiée, le '21 décembre 1025, sous l'invocation de saint Joseph. Le dome, le premier qui ait été construit il Paris, est orné d'une peinture de Berthold Flémale ; elle représente le prophète Élie enlevé au ciel sur un char de feu et donnant son manteau au prophète Elisée. Les carmes déchaussés étaient riches, ce qui ne les empêchait pas d'envoyer des frères quêteurs dans toutes les maisons. Ils méritent une mention honorable pour avoir inventé l'Eau de mélisse, qui se vend toujours sous leur nom.
En 1707, M™0 de Soyencourt, religieuse carmélite, acheta le monastère abandonné et y réunit à ses frais vingt filles de son ordre. L'église, bénie de nouveau le i août 1805, par M. de Maillé, évèque de Saint-Papoul , sert actuellement aux habitants du quartier; mais les Carmélites ont cédé la place à des Dominicains.
Le \1" arrondissement abonde en couvents et en souvenirs religieux ; mais ses annales se rattachent aussi à celles du Théâtre-Français. Jean Bach e a vécu pendant quarante ans et est mort dans la maison n» 19 de la rue des Marais-Saint-Germain. La cour est à peu près telle qu'elle était en 1001, et. la vigne, dont les murs sont tapissés, a même nue plus haut'' antiquité. A l'endroit où le marché Saint-Germain a été construit, de 1813 à 1818, était une foire célèbre, établie par
Louis \I en 1182, et où de nombreux spectacles attiraient la foule. Après la mort de Molière, une partie de ses camarades vint jouer dans un jeu de paume de la rue Mazarine. Leur troupe, à laquelle se rallia celle de l'hôtel de Bourgogne, acheta, rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés, un autre jeu de paume, dit de l'Étoile, et deux maisons adjacentes. Là fut construite, par François d'Orbav, une salle dont le fronton mutilé existe encore en face du café Procope, où se réunissaient les gens de lettres, au xvin0 siècle.
Le prix des places était de six livres aux premières loges, à l'amphithéâtre et sur le théâtre; de trois livres aux secondes, de quarante sols aux troisièmes, et de vingt sols au parterre.
Les architectes Peyre et de Vailly élevèrent, sur remplacement de l'hôtel du prince de Coudé, un nouveau théâtre qui fut ouvert le 9 avril 1782. « Les gens qui trouvent tout bien, écrivait le lendemain Bachaùmont , disent que la salle est très-belle, qu'elle a plu généralement pour la noblesse de sa construction, pour l'élégance de ses ornements, et pour l'intelligence avec laquelle les places y sont distribuées. Tout le monde ne pense pas de même, et surtout les femmes, pour qui les loges sont fort incommodes, indépendamment de beaucoup d'autres défauts.
« La pièce nouvelle (l'Inauguration du Théâtre-Français par Imbert) s'est ressentie du mécontentement général. Elle a reçu un si mauvais accueil que, 'malgré la présence de la reine, venue avec Mm° Elisabeth, le tumulte croissant considérablement, il a fallu l'abréger, de crainte qu'il ne devint plus fatiguant et plus insupportable. »
En 1780, le Théâtre-Français prit le titre de Théâtre de la Nation; mais, par suite de dissensions intestines, Talma, Grandménil , Dugaxon , Monvel , allèrent occuper au Palais- Royal la salle des Variétés amusantes ; celle du faubourg Saint- Germain , délaissée, et fermée en 1703 après une réparation orageuse de Paméla ou la Vertu récompensée, ne se rouvrit qu'en 1708. sous le titre d'Odéon. Pendant la clôture, un coup d'État s'y était, accompli ; le conseil des Cinq-Cents s'y était réuni le 18 fructidor an v (i septembre 1707) pour voter la déportation de Càrnot, de Barthélémy et de cinquante-trois députés.
L'Odéon a été brûlé deux fois, le 18 mars 1799 et le 20 mars 1818; mais ses murailles solides ont résisté aux flammes qui en dévastaient l'intérieur. Après s'être appelé tour à tour Théâtre de l'Impératrice et Second Théâtre-Français, il a fini par garder son nom d'Odéon. On y a joué pendant quelque temps des opéras, entre autres Robin des Bois et Marguerite il' Anjou. En 1830, les jeunes gens des écoles y applaudissaient Christine à Fontainebleau, d'Alexandre Dumas, et la Maréchale d'Ancre, d'Alfred de Vigny. Ponsard et Emile Augier y ont obtenu leurs premiers succès. Les directeurs de l'Odéon , depuis Auguste. Lireux jusqu'à Charles de la Bounat, semblent s'être donné pour mission d'encourager les débutants ou do faciliter les tentatives d'innovation.
Rue de Fleuras est un théâtre plus modeste fondé par un nommé Saix, surnommé Bobino. On n'y joua d'abord que des pantomimes entremêlées d'exercices acrobatiques; mais après 18:il), Bobino aborda audaricuseinent le vaudeville et le mélodrame. La salle s'est considérablement embellie depuis deux ans, mais elle a perdu de sa physionomie, la grisolle n'ose plus s'y montrer en bonnet; on y a mi des étudiants en cravate blanche! L'entrain qui régnait dans la vieille salle enfumée ne se retrouve pas toujours dans les loges dorées de la nouvelle.