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CHAPITRE PREMIER

Le Palais-Bourbon. — La Maison de la Révolution. — Le palais du Corps Législatif.

Que la routine est puissante! Nous avons vu comment, malgré toutes ses métamorphoses, et quoiqu'il eût été en réalité bâti par Robert de Harlay-Sancy, le plus beau palais de la rive gauche de la Seine avait gardé le nom d'un petit seigneur insignifiant. De même le palais si admirablement situé en face le pont de la Concorde conserve le nom de palais Bourbon, quoiqu'il ne soit plus depuis longtemps possédé par les princes de cette maison, et qu'ils soieut étrangers à ses principales constructions.

Louis, duc de Bourbon, mort le 4 mars' 1710, avait laissé une veuve amie des arts et du comfortable. Louise-Françoise de Bourbon avait les goûts de Louis XIV, son père naturel. En 1722, elle commanda un palais à trois artistes, Melchior Girardini, Lassurance, Jacques Gabriel.

La duchesse douairière de Bourbon habitait à peine la demeure qu'elle avait ménagée à ses vieux jours, quand elle mourut, le 16 juin 1743. Son fils se contenta du palais maternel; mais son petit-fils, Louis-Joseph, duc de Bourbon et prince de Condé, rêva de nouvelles magnificences. Il chargea l'architecte Matthieu le Carpcntier d'orner l'entrée principale d'un arc de triomphe accompagné de galeries en colonnes isolées. Au centre de l'arc, Pajou avait sculpté les armoiries de

la maison de Coudé soutenues par des figures allégoriques. De beaux péristyles encadraient la cour, et sur l'avant-corps du palais Apollon conduisait son char, dont les coursiers fringants étaient retenus dans la bonne voie par les Génies des saisons. C'était la plus belle oeuvre de Guillaume Coustou.

A ce palais était réuni l'ancien hôtel de Lassay, remanié par l'architecte Bélisard. Le jardin abondait en bosquets, en treillages, en boulingrins ; il aboutissait à de petits appartements, avec salle à manger, salle de billard, boudoir et galerie de tableaux; dans la coupole du salon, Callet avait peint Vénus à sa toilette. Des nymphes cueillaient des fleurs pour la parer, des génies attelaient, des colombes à son char, tandis qu'Adonis partait pour la chasse escorté de divinités champêtres. Au milieu des nuages qui planaient sur cette composition mythologique était cachée une tribune où les jours de fête se plaçaient d'invisibles musiciens. Quand le maître du logis le désirait, une mécanique, artistement combinée, faisait disparaître toutes les fenêtres, que remplaçaient instantanément des glaces de même dimension. Le salon ne recevait alors de jour que par le vitrage central de la coupole.

Que d'ingénieuses combinaisons! Qui eût dit, quand le prince de Condé s'y complaisait, que, quelques années plustard, il fuirait précipitamment pendant la nuit, et qu'il irait commander sur les bords du Rhin une armée de Français liguée contre la France? A son retour, en 1814, quelle dut être sa surprise en voyant son palais augmenté d'une façade sur le derrière et peuplé par des roturiers qui avaient la prétention de représenter le pays !

Paris. — Imprimerie de J. Claye, rue Saint-Benoit, 7.

Par décret il" 27 ventôse an n, la Convention nationale qualifiail le palais ci-devant Bourbon de Maison de la Révolution (titre plusieurs fois justifié plus tard), et l'affectait à la commission des travaux publics, composée des citoyens FIcuriot-Lescot, Dcjean et Lccamus. On y mit aussi l'École polytechnique, qui n'en sortit qu'en 1805; mais les grands appartements de réception furent détruits et remplacés par une salle où siégeait le conseil des Cinq-Cents. En 1806, on arrangea cette salle et ce qui restait de l'ancien palais pour y exposer les produits de l'industrie française.

Napoléon y plaça le Corps législatif : l'architecte Poyet, de ISIH à 1807, édifia le vaisseau qui, depuis, a subi tant de remaniements intérieurs. Le long du quai, sur des piédestaux, fuient majestueusement assises les figures colossales de Sully, par Bonvalet; du chancelier de L'Hospital , par Desenne ; du chancelier d'Aguesseau , par Foucou, et de Colbert, par Dûment. Un perron, large de 33 met., haut de 8 met., conduisit au portique, dont les douze colonnes corinthiennes soutenaient no fronton où Chaudet représenta Napoléon remettant aux députations du Corps Législatif les drapeaux conquis à Austerlitz. Aux deux côtés de l'escalier, comme pour inspirer ceux qui le montaient, se tenaient Minerve et Thémis, œuvres de lloudon et de Rolland. Dans la salle des séances, à côté de députés qui ne les imitaient pas souvent, étaient Solon, Lycurgue, Démosthène, Cicéron , Caton et Brutus.

Le tout , par droit d'accession , devait appartenir au prince de Coudé, auquel une loi du à décembre 1814 restitua son ancienne demeure; mais il fallait compter avec les institutions modernes, et le prince voulut bien admettre les députés à titre de locataires, moyennant la redevance annuelle de 124,000 fr. On refit le fronton où Fragonard composa une allégorie analogue aux circonstances : la Loi s'appuyait sur les tables de la Charte que lui présentaient la Force et la Justice. A sa gauche, la Paix, couronnée d'olivier, ramenait le Commerce; à sa (Imite, marchait l'Abondance, suivie des Sciences et des Arts. Les angles étaient occupés par la Seine, la Marne et le Rhône, personnifiés au moyen de symboles plus ou moins reconnaissables.

Voici d'après la Biographie pittoresque des députés, publiée en 1820, quel était à cette époque l'aspect de la salle des séances : « De forme demi-circulaire, elle reçoit d'en haut ou le jour, ou la lumière d'un lustre qui descend avec beaucoup de majesté par des moyens invisibles au milieu des séances qui se prolongent. Les membres siègent sur des banquettes placées en gradins dans un hémicycle; deux vastes passages entre ces sièges isolent le centre au milieu de la gauche et de la droite,' et trois autres petits passages subdivisent ces trois grandes divisions. Entre la première et la seconde section, se dessinent deux figures assises représentant l'Histoire et la Renommée. Le pourtour des murs est revêtu de stuc et orné de lances de métal doré. Les deux portes latérales qui servent au passage ixclusif des députés sont en acajou plein, rehaussé d'étoiles d'or. Le pavé de la salle, qu'on dit orné d'attributs allégoriques, est habituellement recouvert d'un riche tapis.

« Les ministres occupent les deux bancs du centre qui sont le plus près de la tribune et en face du président. Des galeries supérieures à toute l'enceinte des députés sont réservées aux journalistes et au public; ces galeries sont séparées par les espaces réguliers d'une vaste colonnade, et supportés par des pilastres où s'attachent des draperies vertes, rehaussées de courounes de pampres. Derrière le bureau du président sont les bustes des trois derniers Bourbons. Le riche bureau du président domine la tribune revêtue de marbre blanc. Cinq tableaux d'artistes français ornent la salle qui précède de gauche et de droite l'enceinte des discussions, et qu'on nomme Salle des conférences. Le plus remarquable est celui de Thouvenin : OEdipe et Antigone, singulier sujet à méditer pour les députés d'un peuple que la cécité du roi Thébain! »

Les représentants qui parlaient au nom de la nation, les orateurs qui passionnaient la foule, ne pouvaient être constamment exposés à se trouver sans asile à la suite d'un congé donné par leur propriétaire. Après la mort de Louis-Joseph de Coudé, en ISIS, des négociations furent entamées avec son héritier; mais ce fut seulement le 20 juin 1827 que l'État acquit la portion du palais nécessaire à la Chambre des députés pour coordonner les constructions du \i\c siècle avec celles du xvui". Joly, architecte du palais, commença une salle nouvelle, qui l'ut

complète le 21 septembre 1832, avec vingt colonnes ioniques, nue voûte semée de caissons et deuv rangs de tribunes publiques. Tout, dans cet hémicycle, était combiné pour glorifier la monarchie naissante. Les grisailles de Fattiquo représentaient l'Histoire et la Renommée, la Paix et la Concorde; elles portaient des couronnes d'olivier et de laurier, au milieu desquelles étaient les dates des 27, 28, 29 juillet et 9 août 1830; elles déroulaient sur une banderole ces mots : Charte de 1830. Au-dessus du bureau, Louis-Philippe prêtait serment à. la Charte revue et corrigée; entre les piédestaux des colonnes, deux bas-reliefs, de MM. Ramey et Petitot, le montraient distribuant des drapeaux à la garde nationale, et acceptant cette même Charte qui, personnifiée dans un troisième bas-relief, protégeait les arts, les sciences, le commerce et l'agriculture. Pradier posa entre deux colonnes : d'un coté, la Liberté; de l'autre, l'Ordre public ; c'était la traduction en marbre de la devise inscrite alors sur tous les monuments.

Que de beaux tournois oratoires il y eut dans cette enceinte 1 Que de grand problèmes y furent abordés, sinon résolus! Que de députés devaient, en traversant la salle d'entrée, se comparer in petto à Mirabeau, au général Foy, à Casimir Périer, dont les statues y veillaient ! Elles y sont toujours.

La salle des Conférences, où les députés s'entretenaient, lisaient les journaux, écrivaient, se communiquaient leurs pensées, n'avait conservé pour ornements qu'une statue d'Henri IV; les Bourgeois de Calais, par Scheffer; Jacques Mole, par Vincent, et Sncrate buvant la ciguë', composition sévère et émouvante de Jacques-Louis David. Un artiste d'un talent froid, mais correct, François-Joseph Heim, eut l'honneur d'entreprendre une décoration d'ensemble en rapport avec le régime constitutionnel. Il peignit Charlemagne, entouré de leudes et de prélats, faisant lire devant le peuple les Capitulaires; Louis VI, avec ses ministres Suger et Garlande, présidant une. assemblée d'évêques, de comtes et de barons, où l'on rédige une ordonnance favorable aux communes; le peuple applaudissant à la promulgation des Établissements de saint Louis; Louis XII instituant la chambre des comptes. Sur un fond d'or se dessinèrent la Prudence et la Justice, qui doivent guider les législateurs; la Vigilance et la Force, qui assurent l'exécution des lois. Dans des médaillons soutenus par des génies exécutés en grisaille, furent placés les portraits des plus illustres légistes et des ministres qui ont le mieux mérité de la patrie, tels que L'Hospital, Montesquieu, Suger, Sully, Colbert, etc. Dans les angles, huit figures allégoriques : l'Agriculture, les Arts, les Sciences, l'Industrie, le Commerce, la Marine, la Paix et la Guerre, représentèrent les grands intérêts auxquels les législateurs ont a veiller pour maintenir la prospérité de l'État.

Sur la cheminée, en marbre vert de mer, Antonin Moine jeta deux figures accroupies, conçues dans le style du xvt= siècle.

C'est du règne de Louis-Philippe que date la décoration de la Bibliothèque et du salon de la Paix, par Eugène Delacroix. L'allégorie y domine, comme dans les autres parties de l'édifice; l'aimez-vous? On en a mis partout. Il importe d'être prévenu, de crainte d'erreur, qu'on a devant les yeux la Justice, la Gnerre, l'Agriculture, l'Industrie, l'Océan, la Méditerranée, la Garonne et la Seine, la Loire et le Rhône ; mais ces mers, ces lleuves, ces personnages mythologiques, vivent, marchent, respirent, animés par une brosse fougueuse qui prodigue les tons les plus riches et la plus poétique harmonie.

Dans un nouveau fronton, qui fut découvert en 1841, Jean- Pierre Cortot déploya toute la vigueur, d'un talent parvenu à sa maturité. Au milieu est la France, entre la Liberté et l'Ordre public, appelant à elle les génies du Commerce, de l'Agriculture, de la Paix, de la Guerre, de l'Éloquence. Les détails de ce bas-relief sont un peu sacrifiés; mais il s'harmonise bien avec le reste de l'édifice, l'artiste s'étant moins inquiété de chaque figure en particulier que de l'effet général des lignes.

Pauvre branche cadette, comme elle avait choyé ses députés! Comme elle les avait environnés de luxe et de splendeurs! Et pourtant, lorsque sonna l'heure du péril, quelle subite désertion ! Quand le 24 février, le duchesse d'Orléans, en habits de deuil, accompagnée du comte de Paris et du duc de Chartres, vint s'asseoir au pied de la tribune, qu'elle trouva peu de défenseurs! Les élus du suffrage restreint disparurent, après avoir entendu ce mot terrible : Il est trop tard ! La salle qu'ils avaient occupée se trouvant trop petite pour les élus du suffrage universel, une autre fut improvisée, en charpente et en canevas

LE PALAIS BOURBON

peint, au fond de la cour d'honneur. On laissa intacte la façade du coté du quai. Ce fut du haut du perron que les représentants acclamèrent dix-sept fois de suite la République. Ce fut par la que, le 15 mai, le gros des envahisseurs fit irruption dans le sanctuaire ; ce fut d'un amphithéâtre construit devant les marches, qu'après les journées de juin, l'Assemblée constituante vit défiler les gardes nationales accourues à sa défense.

La salle de bois fut détruite le 2 décembre 1851, et le Corps législatif a repris possession de l'ancienne salle, dont les voûtes et. la coupole sont établies en fer. Le palais tout entier a été consolidé; on y a fait, du reste, peu de changements, sauf la suppression de la tribune.

Au mois de janvier 18G0, on a posé sur les piédestaux de l'escalier d'honneur du palais du Corps législatif deux statues colossales en marbre français, dues au ciseau de Gayrard. L'une représente la France votant, l'autre la Force légale. La première avait figuré avec succès au Salon de 1852; la seconde allait être achevée quand la mort a arrêté le bras du sculpteur. Elle a été terminée sous la direction de M. Despretz.

La place du Palais-Bourbon est une création du prince de Condé. Par lettres patentes données a Fontainebleau en novembre 1775, il fut autorisé à former une place demi-circulaire au-devant de l'entrée de son palais. Ces lettres patentes furent enregistrées au bureau de la Ville le 20 janvier 1776 et au Parlement le 28 mars suivant. En 1778, la place reçut un commencement d'exécution.

Cependant quelques années après on jugea convenable de substituer à la forme demi-circulaire une place rectiligne formant évasement du coté du palais, et les constructions riveraines furent établies d'après cette disposition qui a été maintenue par une décision ministérielle du 2 thermidor an v, et par une ordonnance royale du 7 mars 1827.

Dans l'origine cette voie publique porta le nom de place du Palais-Bourbon . Par un arrêté du 29 nivôse an vi, le conseil des Cinq-Cents décida qu'elle prendrait le nom de cette assemblée. Sous l'empire on l'appela place du Corps-Législatif. Dix années plus tard un arrêté préfectoral du 27 avril 181 i lui a rendu sa dénomination de place du Palais-Bourbon. Enfin depuis 1852 elle a repris le nom qu'elle portait sous le gouvernement impérial.

Vers la fin du règne de Charles X, on songea à décorer cette place, et on construisit au centre un piédestal qui devait recevoir la statue du roi Louis XVIII. La révolution de juillet fit avorter ce projet, et le piédestal de la place du Palais-Bourbon demeura veuf de l'auteur de la Charte de 1814. Après la révolution de février, on lui substitua une figure colossale de la République dont le modèle en plâtre fut seul exécuté. Il fut décidé qu'elle serait remplacée par l'image de la loi. Cette nouvelle statue présente quelques rapports avec la figure de la Loi qui décorait le tympan de l'ancien fronton du Corps législatif du coté du quai.

Sur le piédestal est gravée une inscription latine qui rappelle l'époque où la statue fut érigée.

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