CHAPITRE XLI
Nouveaux voleurs.
Au milieu de ce débordement de toutes les passions humaines , et lorsqu'on avoit agité et battu l'étang , il étoit impossible que le limon ne montât point
(71) à la surface, et ne troublât point la pureté des eaux.
Il y eut donc des voleurs , des bandes de yoleurs , et dont le nombre s'accroît tous les jours avec leur audace. Des vols immenses se font 5 je dirai plus, des complots se forment : cependant la police veille ; mais elle a eu comme les autres institutions ses alternatives de force et de foiblesse 5 elle fut corrompue elle-même.
Les comités révolutionnaires n'avoient pas grand intérêt à poursuivre ces scélérats qui, sous différens costumes, s'insinuent dans les maisons, y prennent desrenseignemens, et se rendent ensuite à leur rendez-vous , où ils se font part des vols qu'ils préméditent.
Les nouveaux voleurs sont beaucoup plus hardis que les anciens ; ils recommandent à celui qui doit entrer le premier en cas d'enfoncement de porte, de ne pas s'occuper de minuties, comme du linge et autres effets 5 mais bien des
(72 ) bijoux , argenterie et objets de valeur ; car, disent-ils entr'eux, il faut laisser cela aux petits paigres , c'est-à-dire , les petits voleurs. Ils n'oublient pas de faire les menaces les plus fortes à celui qui seroit assez lâche pour manger le morceau \ c'est-à-dire , découvrir le larcin.
Ils ont sous leurs ordres des citoyens actifs (c'est ainsi qu'ils les appellent par dérision), qui se mêlent aussi du soulèvement des porte -feuilles qu'ils nomment lues ; et pour cela ils vont aux portes des spectacles où ils font foule. Le plus adroit est en avant; suivi de ses aides-de-camp , il va tâtant les poches qu'il veut soulager '$ et lorsqu'il trouve un lue qui a suffisamment d'embonpoint et qu'il croit aisé d'escamoter , il le saisit par un art qui lui est particulier et que je ne saurois décrire -, il le passe très-adroitement à celui qui est derrière lui ^ afin qu'étant par hasard arrêté, on ne puisse pas le con-
vaincre du délit ; et dans ce cas , il y en a même eu qui ont poussé l'audace jusqu'à faire arrêter et conduire le malheureux plaignant au comité de la sec* tion, où dans les beaux jours de Robespierre, le voleur trouvoit camarades^ sûreté et j:>rotection.
Ils ont des endroits qu'ils nomment tapis francs , où ils partagent le fruit de leurs travaux. Ils ont aussi des receleurs j tels que Juifs, orfèvres; et prêteurs sur gages, qui leur achètent à vil prix les vols qu'ils ont faits , et les changent sur-le-champ de nature.
Doutez -vous de l'existence de ces coquins ?. Allez à l'audience publique du tribunal criminel ; vous les reconnoîtrez-là; immobiles, silencieux, examinant l'attaque et la défense, remuant lés lèvres et suggérant, pour ainsi dire, à l'accusé ses réponses. C'est-là qu'ils font l'étude de notre code criminel , en mettant à profit tout ce que l'inscience de la profonde perversité du coeur hu~
( 74 ) main a pu dicter à dds législateurs trop philosophes.
Quand le camarade succombe sous le jour terrible de la conviction et de la vérité , son silence est récompensé , et on ne l'abandonne point. La peine de mort n'ayant plus lieu , il est assis sur le tabouret. Mais là , supérieur à l'af-' front, dédaignant la honte publique , il reçoit les tendres œillades de ses corn-* pagnons et de toutes les coquines, leurs complaisantes maîtresses ; quand je dis complaisantes, c'est qu'elles ne sont pas étrangères aux larcins de la bande.
C'est un axiome reçu , que l'on se sauve des fers très- facilement; qu'on en est quitte pour un petit voyage ; ce, qui fait que les nouveaux voleurs sont plus pervertis que les anciens, qu'ils ont poussé l'effronterie et l'insolence jusqu'au dernier excès , qu'ils ne donnent aucune marque de repentir, qu'ils bravent la mort avec impiété.
On a vu des femmes condamnées au
( 75) tabouret, première punition que la loi inflige et qui précède la réclusion ou la peine des fers pour les hommes ; on a vu , dis -je , ces femmes lever leurs j upes, insulter aux passans qu'elles faisoient fuir d'épouvante par leurs propos obscènes $ et comme cet écart de la raison humaine alloit devenir une habitude , il fut enjoint au bourreau de lier leurs jupes et d'assujétir leurs mains.
Ayant exercé trois fois les fonctions de juré de jugement au tribunal criminel du département de Paris , je n'en suis jamais sorti que le sein gonflé de douleur sur la perte de cet instinct moral dont il ne restoit plus aucun vestige chez plusieurs criminels. Non, il n'y a plus d'hypocrisie ! Le vice et le crime ont leurs apologies et leurs apologistes. Les défenseurs officieux par inattention, par métier, ou pour faire les beaux parleurs, ont dénaturé tous les mots qui servoient à la morale. Eh !
comment pour quelque service pécu-
( 76 ) maire se déterminent-ils à aiguiser le poignard qui peut se tourner contre la société et contre eux-mêmes !
Un surcroît de douleur et d'affliction , c'est que les gradins ( c'est ainsi que l'on nomme les bancs du tribunal criminel ) sont fréquemment couverts de femmes hardies devant les juges; elles ont pris l'audace des hommes $ il ne leur manque qu'un, gros bâton à la main. Nous nous plaisons à croire que c'est un reste impur de ces femmes qui passoient la matinée à hurler dans les tribunes ou à influencer le tribunal révolutionn aire , qui l'après-midi insultoient au malheur des victimes que le déc empirât envoyoit à l'échafaud, et qui le soir couronnoient leurs hauts faits en se rendant aux jacobins.
X*e peuple est donc susceptible de toutes les impulsions ! La fréquence des supplices, la vue du sang ont porté l'homme à mépriser non -seulement la mort, mais encore l'infamie. On plai-
( 77 ) santé dans les cachots sur la guillotine, on en fait la répétition avec des éclats de rire ; et les cinquante-sept jours que j'y ai passés avec les malfaiteur s ^lorsqu'on m'y plongea parce qu'il n'y avoit pas de place ailleurs, ces cinquantesept jours où j'ai cru habiter un autre univers, ne seront perdus ni pour l'histoire ni pour la connoissance du coeur humain. O abominables décemvirs , si vous n'eussiez tué que des hommes !