‹ Le Nouveau Paris (volume 2)Chapitre 9 sur 50 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Cris nouveaux.

Dès le matin on entend crier les journaux. De simples projets de décrets sont transformés en décrets , et tout un quartier raisonne ou s'épouvante de ce qui ne doit pas avoir lieu. Le peuple mille fois trompépar ces annonces infidèles, n'en écoute pas moins le vociférateur.

Tous les esprits sont en réveil , et si la présence d'un corps législatif se fait sentir avec une sorte d'effroi , c'est dans la bouche d'airain de ces brailleurs infatigables. Le soir ils courent les rues avec d'autres journaux , font le même vacarme ; et il y a des noms tels que ceux d'Etienne Feuillant, du Postillon de Calais, de Poultier , représentant du

(1) Je dois ces observations au cit. Lassus, mon ami et collègue à l'Institut national.

( 66 ) peuple , qui ont été répétés cent fois plus que tous ceux des rois, des empereurs et des grands écrivains de tous les siècles présens ou passés. Le fond des cafés et des tabagies s'ébranle à la voix du colporteur. Le boutiquier saisit la feuille qui court, le hurleur prend la pièce de monnoie en précipitant ses pas. C'est à qui atteindra d'un pas plus accéléré le lointain fauxbourg , où le pauvre rentier, en se couchant sans chandelle , entend qu'on s'est beaucoup occupé de lui, mais pour ne lui rien donner.

Les victoires et les complots , les batailles et les révoltes , la mort des généraux , l'arrivée des ambassadeurs , tout cela se crie pêle-mêle. Le journaliste a tué pour deux sols celui qui se porte bien ; il annonceroit la fin du gouvernement comme Lalande annonce la fin du monde, si on lui ayoit dit de crier la grande trahison du directoire , et regorgement du corps législatif.

La législation , la politique et la diplomatie sont à la merci de ces crieurs qui défigurent les noms , dénaturent les expressions , et font dans les carrefours un historique où la géographie es1*tellement bouleversée que le nord et le midi sont confondus , et que les affaires de Rome se trouvent à Ratisbonne.

Le peuple qui prête Poreiîle à cet épouvantable galimatias , le commente encore en se couchant: et Dieu sait de quelle manière le lendemain la narration des perruquiers devient instructive. Tel ramasse tous ces bruits fangeux ? les confie à la poste ; et toutes les absurdités que le rêve le plus extravagant et le plus anti-politique pourroit créer , circulent dans les petits bourgs des départemens , et n'ont d'autre fondement que les criailleries des rues de Paris.

Vainement a-t-on voulu imposer silence à ces commentateurs. Ils se prétendent des héraults privilégiés : on

enchaîneroit plutôt le son que leurs personnes.

Une multitude de petits détailleurs étale à tous les coins des rues des objets de petite mercerie, crient à l'envi les uns des autres le prix de leurs marchandises : quelques bouts de chandelle que le vent fait fondre, couvrent de suif leurs magasins de trois pieds de long ; et quoique le prix soit modique , vous achetez toujours trop cher, car c'est-là le rebut de toutes les manufactures.

Autrefois , à la porte des spectacles , lorsqu'un faquin sortoit entre les deux pièces, tous les décroteurs crioient à gorge déployée : Votre voiture , M. le chevalier ! M. le marquis ! M. le comte! Actuellement ils y ont substitué les noms de capitaine /de général , de commissaire. Ils sont devenus plus familiers 'y ils présentent la main aux belles dames en les appelant citoyennes ; ils offrent le cabriolet en disant : On y Xkxxt deux, commodément j ils ont une

(69) gaîté insolente , et indifférent à tous les partis, ils se moquent également des oreilles de chien et de la perruque jacobite.

On diroit que l'éloquence de la tribune a formé ou a donné de la hardiesse à tous ces orateurs du coin des bornes , qui parlent entr'eux des grandes motions et du fameux complot dévoilé, qui apostrophent quelquefois les pas^ sans. Les porte- faix appellent tout haut aristocrates ceux qui leur déplaisent.

Ils passent leur temps à politiquer ; et ils ont contracté un air d'assurance qui devient plus remarquable encore quand ils exigent de vous pour le moindre office un triple salaire.

Pour les chansonniers, on peut penser jusqu'à quel point ils ont abusé de leur privilège. L'un d'eux, nommé Pitou, s'étoit fait un si nombreux auditoire que la garde n'osoit l'interrompre dans ses 'fonctions chantantes. Chaque fois qu'il parloit de la république, il

( 7° ) portoit la main à son derrière. Il se fit arrêter $ traduit au tribunal criminel , il répondit à l'accusateur public que dans le geste qu'on lui reprochoit , il n'avoit d'autre intention que de chercher sa tabatière. Après avoir été vingtdeux fois emprisonné pour ses couplets de chanson, il en lit tant, qu'ilfut condamné à la déportation.

Ce Pitou étoitune espèce de Diogène, mais il ne se trouvoit pas à Athènes.

Les proclam ationsd es crieurs de journaux ont failli renverser le gouvernement républicain. Tout est composé d'infiniment petits. fc

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