‹ Le Nouveau Paris (volume 2)Chapitre 13 sur 50 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Maximum.

La ville étoit tourmentée de plus en plus par la pénurie des subsistances , à mesure que Boissy-d'Ànglas élevoit la voix pour rassurer les esprits ; c'étoit, après Barrère, le menteur le plus intrépide. On s'arrachoit le pain à la porte des boulangers après avoir attendu cinq à six heures au moins la médiocre portion qui étoit destinée à chacun. Mais ce n'étoit pas seulement de pain qu'on craignoit de manquer : l'immense consommation des armées qui se replioient sur la France, faisoit aussi appréhender qu'on ne manquât bientôt de viande.

Pour prévenir cette disette, on proposa un carême patriotique , misérable parodie du jeûne de Londres, afin que l'espèce des animaux eût le temps de se renouveler. Le département de Paris,

qui sembloit avoir juré la ruine de la cité, ne fit par ses placards qu'augmenter les alarmes et doubler dans les marchés le prix des grains. Il vint enfin demander qu'on fixât un maximum des prix des comestibles dans toute l'étendue de la République, la suppresion du commerce des blés, la suppression de tout intermédiaire entre le cultivateur et le consommateur , enfin un recensement général de toutes les récoltes après chaque moisson.

Malgré la pente naturelle qu'avoit la convention à consacrer toutes les mesures qui pouvoient la perdre et la France avec elle , en obéissant aux vociférations des tribunes , la dangereuse pétition du département de Paris fut assez «mal accueillie.

La famine , comme la guerre de la Vendée, avoit été prolongée par ceuxlà même qui paroissoient vouloir la terminer. Il n'y avoit pas de pain après des moissons abondantes 3 ainsi le vou^

( 88 ) lut l'audace toujours croissante de la puissance démagogique. La convention , tourmentée par elle , obsédée par une multitude qui à chaque instant menaçoit de la dissoudre , décréta un ^za^i/7Zz//7zdécroissantduprixdes grains, en attendant qu'elle fût forcée à maximer toutes les autres marchandises.

Le maximum flatta la multitude ; il ne lit point disparoitre ces longs rassemblemens,, depuis appelés queues par les Parisiens, toujours disposés à rire des choses les plus tristes ; car ils ont duré plus de deux ans , et se sont étendus à presque tous les objets d'une consommation journalière.

Les pétitionnaires des subsistances assiégeoient journellement la barre; ils y débitoient les plus grandes impertinences 5 c'étoit le parti de la montagne qui les envoyoit pour exciter un mouvement ; mais ils n'en yinrent pas à bout : le peuple souffrit patiemment la (amjne ei la guillotine. Il ne fit mine de

( «9 •) se lever qu'en prairial et en vendémiaire ; c'est qu'il ne se lève que quand il est mu, soudoyé et dirigé.

Le maximum fut dans toutes les bouches, orna les conversations des coins des rues 5 et après une foule d'interprétations, il signifia de Veau -de* vie que îa multitude boit sans ménagement.

Cette boisson n'a pas laissé de faire dans les moeurs- du peuple un changement notable 5 une voix enrouée en est devenue le premier signe physique.

Les paroles de Boissy-d'Anglas à cette époque rappellent ce médecin qui , consulté sur l'état d'un malade en danger, répondit : « Ce n'est rien ; demain il n'y » paroîtra plus )) . Et le malade mourut le lendemain.

On a remarqué que lorsque le drap coûtoit plus de 3ooo livres l'aune , on profita de la circonstance pour jouer plus fréquemment V avocat Patelin ; on y enseigne la manière d'escamoter une pièce de drap à un marchand. Ja-

(90) mais les spectacles ne furent plus suivis que dans ces temps de disette. On y mangeoit des noix et des noisettes ; et Ton disoit en sortant : J'ai épargné le bois et la chandelle ; il m'en auroit coûté tout autant pour me chauffer et pour m'éclairer.

Une course en fiacre coûtoit 600 liv.

c'étoit 10 livres par minute. Un particulier rentrant chez lui le soir : Combien , dit-il au cocher ? — 6000 livres. — Il tire son porte-feuille , et paie. ■

Tout le monde étoit riche en imagination 5 on ne fut malheureux que lorar qu'on fut détrompé.

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