‹ Le Nouveau Paris (volume 2)Chapitre 14 sur 50 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Statue de Henri 1 v.

Les statues des rois étoient tombées ; celle de Henri iv restoit debout. On fut indécis si on Tabattroit : le poëme de la Henriade militoit en sa faveur 5 mais

il étoit aïeul du roi parjure. Cette statue , jusqu'alors vénérée , subit le même destin. Ce qui m'étonna le plus , c'est que j'entendis dire autour de moi : Si Ravaillac a tué Henri iv , c'est parce qu'il avoit engrosse sa sœur, et qu'il l 'abandonna ensuite. Le peuple, à la longue, sait donc tout ! Ce fait-là étoit consigné dans un manuscrit delaBibliothèque nationale.

Il eût passé pour sacrilège , celui qui auroit insulté naguère à cette effigie ; c'étoit une image , pour ainsi dire , sacrée ; et la voilà honteusement mutilée et foulée aux pieds ?

Mais les rois de France n'étoient plus que des sultans, des empereurs de Perse, et ils avoient éteint cet enthousiasme que les Français avoient pour leurs rois.

On devoit élever sur cejt espace un monument digne de la régénération, et consacrer par une figure colossale l'insurrection la plus éclatante qu'on

( 9? ) ait vue chez aucun peuple. Les vandales qui scélératisèrentce grand et beau monument, aimèrent mieux bâtir d'énormes polichinelles de bois, vils emblèmes du fédéralisme terrassé ; et le peintre David prêta ses crayons à ces infamies , doublement déshonorantes pour les arts et pour la vérité.

En érigeant ces colosses de bois , en dénaturant à la fois l'humanité et le goût, en apothéosant les plus vils des humains, ils n'en répétoient pas moins d'une bouche emphatique : les arts , les beaux arts ; comme s'ils eussent fait sortir de dessous leurs ciseaux la J^énus deMédicis et Y Apollon du Belvédère.

On a remarqué que les comédiens et les peintres avoient joué dans la révolution les rôles les plus absurdes et les plus sanguinaires.

David s'étoit écrié à l'assemblée de la section du Louvre, qu1 on pouvoit tirer à mitraille sur les artistes , sans craindre de tuer un seul patriote. Il vouloit

( £ ) boire la ciguë avec Robespierre, parce qu'il avoit fait un mauvais tableau de la mort de Socrate. Ses extravagances n'en furent pas mt)ins homicides 5 et j;avoue que le nom de David , marié à la peinture , me fait voir dans celle-ci ce règne de terreur qu'on diroit quelle s'est plue à consacrer dans tous ces tableaux où l'on ne voit que martyres , décollations , chevalets , fournaises ardentes , en face de ces anciens décemvirs que David n'a que trop imités dans ces jours de crimes. O mânes des Trudaines !

Tribunal révolu tionn aire.

De voit-on penser que l'on verroit naître à Paris un tribunal plus odieux mille fois que celui de l'inquisition , plus inconcevable que tous les tribunaux de sang qui ont couvert le monde

dans des siècles de ténèbres ? Ce contraste entre nos écrits en faveur de l'humanité , où nous relevions les doctes erreurs des jurisconsultes, où nous tracions un plan neuf et raisonnable de procédures criminelles , et entre ces juges atroces que nous n'avions pas même apperçus en idée dans tout le cours de notre vie ; cette théorie qui étoit faite pour hâter les progrès de la raison et amener la réforme de notre code, mise en opposition de ce tribunal révolutionnaire , le rend plus inconcevable encore. Il fut l'ouvrage de la faction des anarchistes ; elle vouloit une autorité illimitée , qui retomba sur la tête de quelques-uns de ses fondateurs.

Il faudroit un volume pour peindre tant de scènes sanglantes. Nous avons manifesté plus d'une fois notre horreur contre ceux qui avoient plaeé l'image de la liberté au milieu des piles dè\ cadavres , des massues ensanglantées , et de ces juges-bourreaux iont ils vou-

loient faire les premiers ordonnateurs d'une république. *

Ces brigands , long-temps et toujours déconcertés par les regards de l'homme de bien , n'ont osé l'assassiner qu'avec ce tribunal , qui attestoit autant la lâcheté des décemvirs que leur férocité.

Ces barbares étoient encore les plus ignorans des hommes $ ils n'a voient aucune idée de la république des Etats- Unis ; et ils marquèrent du sceau de la réprobation un livre intitulé , le Fédéraliste^ parce qu'ils ne savoient pas que le Fédéraliste est précisément un ouvrage fait contre le fédéralisme, en ce qu'il tend à ramener toutes les parties d'an état à l'unité du gouvernement, à cette unité que Brissot vouloit, ainsi que nous tous, qui avons signé la proclamation aux départemens pour la sûreté extérieure de la France et pour son union interne.

C'est d'après cet équivoque, probablement involontaire, qu'ils soulevé-

( 96 ) rent les esprits contre les plus purs républicains , en les appelant fédéralistes; tandis qu'en caressant leur populace, ils vouloient donner à la municipalité' de Paris le gouvernement de la France.

C'étoit avec cette unité insolente et séditieuse que le tribunal révolutionnaire , qui se multiplioit de fous côtés , devoit courber tous les départemens sous le sceptre de la guillotine, et ils y seroient parvenus, car tous les sansculottes dévoient être délateurs , juges et bourreaux.

Ainsi Ton fit Brissot chef d'une faction qui n'existoit pas, tandis qu'une bande d'assassins sous le nom de comités de surveillance, commandoit le pillage et le meurtre. Il s'opposa au pouvoir révolutionnaire de la commune de Paris : dès-lors il n'étoitplus un bon jacobin ; il falloit le tuer, et c'est ce qu'on a fait.

Roland échappa à ce tribunal de sang.

Tous ses écrits portent l'empreinte

(97 ) d'une ame.pure. Il eut la passion d'écrire pour le bonheur de ses semblables ; et fut calomnié comme Brissot, parce qu'il sut résister comme lui à la faction des anarchistes , parce qu'il ne sut pas mentir, parce qu'il ne sut pas trembler, parce qu'il fut loin de s'associer au crime par foiblesse. Son épouse, douée d'un grand caractère , femme extraordinaire qui partageoit les travaux de son époux et qui soutenoit ses vertus, fut peut-être la plus intéressante victime qu'immola ce tribunal.

On la vit aller au supplice l'ironie à la bouche et le dédain sur les lèvres, au milieu d'un peuple incapable de Papprécier. Regardant de dessus l'échafaud la statue de la liberté , elle s'écria : O liberté 7 que de crimes en ton nom !

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