‹ Le Nouveau Paris (volume 2)Chapitre 21 sur 50 · CHAPITRE LI, Présence d} esprit d'un jeune homnie · texte numérisé non relu

CHAPITRE LI, Présence d} esprit d'un jeune homnie

Je l'ai connu ; c'étoit dans l'horrible nuit du 2 septembre qu'il attendoit la mort. Déjà quelques cris plaintifs s'étoient fait entendre : sur les onze heures du soir les chiens aboyoient avec force ; la voix rauque des guichetiers retentit 5 il se fait un silence : il étoit dans la prison du Châtelet : on entend crier dans la rue : V~ive la nation ! Ce cri fait naître la joie la plus grande parmi les prisonniers qui se mirent dans la tête qu'on les envoyoit aux frontières , et ils crient de toutes leurs forces : T^'we la nation ! allons aux frontières !

Un nouveau silence règne : tout-à-

coup les aboiemens des chiens redoublent ; les assassins iyres ouvrent le guichet et entrent tout sanglans dans la cour le sabre à la main : on entend rouler les énormes verroux ; sept à huit fantômes paroissent ; ils sont couverts de sang , ainsi que les glaives dont ils sont armés ; d'une voix effrayante , ils ordonnent à leurs victimes de sortir.

Un guichetier se promenoit l'air rêveur, le jeune homme se jette à ses pieds, en lui demandant grâce : cet homme, quoique naturellement dur, frémit et ïie put s'empêcher de verser quelques larmes. On traîne le prisonnier entre les deux guichets 5 c'est- là que d'un coté on voyoit des cannibales armés de sabres et de piques toutes rouges, la rage peinte sur la figure , et qui n'attendent que le moment de frapper ; de l'autre, un comptoir garni de brocs de vin et de verres ensanglantés. Les commissaires étoient debout et demandoient aux prisonniers leurs noms 5

( "9) après quoi on les faisoit passer à la porte où ils étoient assassinés; et leurs derniers gémissemens étoient toujours suivis des cris répétés de vive la nation ! Leurs cris déchirans yen oient accabler les malheureux qui attendoient leur tour. Quelquefois on ne leur donnoit rpas le temps de s'expliquer ; la voix terrible du commissaire prononçoit ces mots : Qu'on le conduise, . . . Mon jeune homme alloit être frappé ; mais il dit aux assassins qu'il étoit-là pour dettes , et que si on lui ôtoit la vie > on lui ravissoit en même temps la douce satisfaction de payer ses créanciers ; tous ces meurtriers alors s'écrièrent : a C'est )> juste , il ne faut pas le tuer », et il fut mis de côté, avec le petit nombre de ceux qui échappèrent à leur rage.

Mon jeune homme m'a dit qu'ils continuèrent jusqu'à quatre heures du matin à égorger , et qu'il entendit un des chefs des assassins abordant le concierge 5 lui dire en lui montrant son

sabre encore tout fumant : « Tiens , il » en a mis bas plus (Tune centaine , et )) si tu nous caches quelqu'un , il va te » servir à toi-même )). Le concierge lui répondit avec calme : « Je sais que ma )) vie est entre tes mains, mais Je ne )) cache personne ». Mon intéressant jeune homme sortit aux acclamations des spectateurs ; et à peine eut-il fait dix pas, qu'il apperçut, sur le Pontau- change , trois cents cadavres plus ou moins horriblement mutilés. Sur trois cent cinquante prisonniers , il n'en échappa guère que trente dont la moitié étoit des voleurs.

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