CHAPITRE LU
Chevelures blondes.
Par quelle inconcevable combinaison, quelques hommes étoient-ils parvenus non-seulement à paralyser , mais à décimer la convention nationale et *à
s'attribuer la puissance effroyable de mettre en arrestation les membres qui la composoient, sous les yeux et de l'avis de leurs collègues ? Ce qu'il y a de plus inconcevable, c'est qu'il n'existoit à l'ancien comité de salut public aucun ordre de délibération. C'étoient un ou deux, ou trois de ses membres qui arri voient, qui commandoient, qui ordonnoient sans la participation des autres , selon que le hasard les avoit amenés , et toutefois avec l'assentiment tacite de tous , qui approuvoient les décisions avec une confiance réciproque.
C'est peut-être à ce tranchant dans la volonté , à ce défaut de plans systématiques , à ces décisions brusques et précipitées , que l'on doit le spectacle de la vélocité des opérations majeures qui ont eu lieu. Le principe qui faisoit tout mouvoir étoit une tendance perpétuelle aux mesures fortes , vigoureuses et terribles : chacun étoit disposé à tout faire avec emportement et vio-
lence ; et la tête de cette tyrannie nouvelle étoit perpétuellement voilée : il n y avoit point d'amendement à ce despotisme que chacun exerçoit à sou tour.
Les idées dévastatrices étoient les idées dominantes de ces fougueux gouvernans ; et leur élévation au faîte de la suprême puissance fut dans nos orages politiques, ce qu'est l'apparition extraordinaire des monstres inconnus, que les vagues soulevées offrent dans les tempêtes des mers. Plusieurs de ces monstres cependant ressembloient au petit chien de l'un des jolis contes du naïf Lafontaine , qui , en se secouant , faisoit tomber l'or et les pierreries. L'assassin des fermiers-généraux , le législateur Dupin , chargé de surveiller l'inventaire et la vente de leurs riches successions mobiliaires , leur prêtoit des bijoux, des diamans, de la vaisselle.
Ils avoient une maxime favorite à la bouche : c'est que Paris étoit trop grand -3
qu'il étoit à la République, par sa population , ce qu'est à l'homme l'affluence violente du sang vers le coeur, et qu'on pouvoit phlébotomiser ; on en disoit tout autant à Versailles.
Toutes les sentences homicides de l'antiquité leur étoient familières ; et ils disoient sans cesse : Qu'est-ce que la génération actuelle devant l'immensité des siècles à venir ?
Chénier ayant fait dire au théâtre, dans une tragédie :
Des loix, et non du sang,
cet hémistiche fut un ver rongeur lancé au coeur des tyrans ; et ils trouvèrent sur-tout ce vers de la même tragédie très-contre-révolutionnaire :
N'est- on jamais tyran qu'avec un diadème?
Nous ne parlerons pas de l'expression de Barrère : Battre monnoie sur la place de la Révolution. C'étoit Amar qui tenoit le balancier.
Le ridicule se joignoit à tant d'atrocités 5 le 26 floréal on entendit à la corn-»
( i*4 ) mune de Paris un nommé Payan dire :
« Il est une nouvelle secte qui vient de » se former à Paris ; jalouse de se réunir )) aux contre-révolutionnaires par tons » les moyens possibles , animée d'un » saint respect, d'une tendre dévotion » pour les guillotinés 5 ses initiés font )) les mêmes voeux , ont les mêmes sen- )) timens , et aujourd'hui les mêmes » cheveux : des femmes édentées s'em- » pressent d'acheter ceux des jeunes » blondins guillotinés , et de porter sur )) leur tête une chevelure si chérie. C'est )) une nouvelle branche de commerce, )) et un genre de dévotion tout-à-fait » neuf. Ne troublons point ces douces )) j ouissances 5 laissons, respectons même )) les perruques blondes : nos aristocrates » serviront du moins à quelque chose : )) leurs cheveux cacheront les têtes » chauves de quelques femmes , et la » courte chevelure de plusieurs autres ))/ qui ne furent jamais jacobites que par » leurs cheveux».
( 125 ) Qui croiroit qu'un tel discours a été tenu ? Ce fut à cette époque que commença le règne des perruques blondes ; comme si les femmes avoient voulu braver par ces représailles ces ironies sanglantes. A toutes ces atrocités, à ces éj)ouvantables ridicules , on n'opposoit que ces mots : Nous sommes en révolution. Quelle étoit donc la magie de ce mot imposant de révolution ? Le gouvernement révolutionnaire n'auroit du être qu'une suspension sagement calculée de certains droits du peuple , qu'il ne peut exercer dans des circonstances difficiles ; c'est la liberté publique en péril , qui seule nécessite cette institution pour le salut de la patrie. Mais le gouvernement d'alors n'a été que l'or-^ ganisation réfléchie de tous les vices, de tous les crimes destructeurs du bon- 'heur social.
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