CHAPITRE L X
Conciliabules,
Les Parisiens ont voulu imiter les Anglais qui se réunissent dans leurs tavernes et y agitent les affaires d'état les plus importantes ; mais cela n'a point pris, parce que chacun vouloit présider dans ces conciliabules. Il y avoit une incohérence épouvantable j aucune liaison , aucun système n'en caractérisoit les opérations. Un politique à courte vue , sorti de sa boutique ou de son étude tracassière, faisoit un jour un rêve, le lendemain un autre : faut- il s'étonner ensuite des disparates , des absurdités qui en émanèrent ?
Paris, révolté des déprédations et du scandale de ses rois, des prodigalités e? des incestes de Louis xy, crut que là
morale la plus pure alloit régner sans obstacle. Le bonnet rouge étoit l'enseigne de ces nouvelles vertus. Quelle erreur plus profonde ! elle appartint d'abord presqu'exclusivement aux dernières classes parisiennes } et de-là elle se répandit dans les villes du second et du troisième ordre ; et si la baïonnette républicaine n'eût pas effacé l'opprobre du bonnet rouge , la France auroit passé pour n'avoir que des lâches. Mais clans ces jours de honte et de crime , où tout ce qui avoit quelques vertus étoit sur l'échafaud ou dans les prisons, nos grands généraux et nos braves soldats sauvèrent de l'esclavage le sol de la France qui alloit devenir un désert.
Le comité de salut public, dit -on, n'a-t-il pas fait trembler l'Europe?
auroit-on attendu ces effets des hommes qui l'ont la plupart du temps composé?
Non; mais ce n'étoit pas eux qui agissoient : ils ont fait de grandes choses à
leur insu, et, pour ainsi dire, malgré eux. C'étoit l'anarchie qui, heureusement pour la France , se fit un système de réparation , en même-temps qu'elle frappoit de tous côtés pour détruire.
Tous les destructeurs à cette époque horrible croyoient travailler pour eux seuls, et ils ont travaillé pour le salut de la France : poussés par une force irrésistible , avec de médiocres talens , ils ont opéré des prodiges; parce que les populaciers dans tous ces mouvemens tumultueux ne s'apperçurent pas qu'ils n'étoient que des instrumens.
Les deux sanglans comités eurent nécessairement besoin d'un grand nombre de faiseurs : il fallut que ceux-ci travaillassent à raison de l'immensité des objets, et qu'ils gagnassent leur argent. Cette association au gouvernement, tout horrible qu'il étoit, fit sa grande force ; et en le servant du côté des bourreaux , on servit de l'autre la chose publique j car l'on vit marcher,
( i44 ) ce qu'on n'avoit pas encore vu, une armée de lâches geôliers, et une armée d'intrépides soldats.
Voilà ce que l'histoire aura peine à débrouiller mTjour : Paris offrit une multitude d'écrivassiers , un bataillon de coupe-têtes; tout cela étoit cruel, vil , abominable ; mais c'étoit de la force ; et c'est la force qui pousse les hommes et qui en compose peu à peu un tourbillon irrésistible qui enveloppe tout, entraîne tout. Hommes, biens, propriétés, tout fut, pour ainsi dire, enlevé dans ce terrible ouragan qui ébranla le sol entier de la France , mais qui fut devant l'ennemi ce qu'est une trombe qui noie ou brûle tout ce qu'elle rencontre.
Heureux qui put se dérober à l'orage, et qui ne fut pas jeté de place en place par le flot bouillonnant! Les Chaumette et les Hébert dévoient ouvrir des leçons d'athéisme à Paris; et qui n'eût pas été athée, auroit reçu un acte d'accusation
( i45) pour avoir calomnié le peuple et la révolution.