CHAPITRE CXLIL
M. Pince-Maille.
On a oublié dans la fabrication de notre petite monnoie M. Pince-Maille , d'heur reuse mémoire $ on a méprisé les oboles , les deniers , les liards , les pièces de deux liards. La dernière pièce de monnoie est d'un sou. Qu'en est-il résulté ? C'est que le plus chétif objet vaut aujourd'hui un sou; une allumette un sou, une pincée d'herbe un sou, et comme la rave vaut un sou, il n'y a peut-être pas assez de numéraire pour se procurer ces sortes de marchandises. Que diroit aujourd'hui M. Pi nce-Maille? 11 gémiroit de l'avilissement de sa chèie monnoie, et il trouveroit cela
( 9* ) très-impoli tique , très-mal yn. Et ati milieu dès liantes spéculations financières, on n'a point vu que Ton alimentoit l'avidité mercantile , qui s'efforce d'avilir la m on noie de cuivre ?
Le plus pauvre n'est pas dispensé de faire l'aumône ; mais celui qui n'a que dix-huit sous ne le peut plus, parce qu'il donneroit plus du vingtième de ce qu'il possède. Le mendiant se lamente et n'est plus écouté. Qu'est-ce qu'un sou , dit-on ? Ah ! tout est composé d'infiniment petits !
Où. est le temps , où , levé à six heures du matin en hiver, le bras trop court pour embrasser mes dictionnaires latin et grec, je traversois le Pont-neuf, et par supplément de déjeûner , j'achetois un petit pâté de deux liards , large comme une palette à saignée ! en écolier prudent , je n'avois mangé ma semaine , composée de deux sous, que le vendredi matin. L'écolier Pince-Maille m'avançoit, et le vendredi et le samedi , pour l'intérêt d'un pouce et demi de sucre d'orge 3 c'étoit
lin peu plus que le* quart du petit bâton.
Il fauL avoir plus de cinquante ans, pour bien sentir le sublime du mot de St.-Albin dans le Père de famille, lorsqu'apprenant de son père qu'il a quinze cents livres de rente , il se croit assez riche pour avoir et nourrir femme et enfans. Ces joyaux de Tàge viril ont bien augmenté de jnix.
Les regratliers, qui se disent commerçans, et qui s'écrient que le commerce ne va point , ne voudroient pas des kreusers d'Allemagne. Avec la petite monn oie, ont disparu tous les petits gâteaux , la joie de l'enfance et quelquefois aussi de l'adolescence ; faute de petite monnoie , il n'y a plus de ces petites jouissances imprévues , de ces friandes tentations à la yue des fruits étalés ; on ne peut plus y en été , acheter une poire , ni brûler sa poche de marrons en hiver.
Dans nos hautes spéculations financières , nous ne songeons pas aux infiniment petite qui régissent le monde entier y
et les marchands de Paris, qui ne sont ni manufacturiers ni négocians , mais regratiiers , trouvereient que tout iroit bien , si la moindre pièce étoiî de cinq sous, et si chaque pruneau de Tours , qu'ils font venir, se vendoit par eux cinq sous.