‹ Le Nouveau Paris (volume 3)Chapitre 20 sur 48 · CHAPITRE CXLIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXLIII

Evénement à la plaine de Grenelle,

Un malheur n'arrive jamais sans l'autre. L'incendie de l'Abbaye , et l'événement terrible de Grenelle près Paris 9 semblent justifier ce proverbe. C'est le i4 fructidor , à sept heures un quart du matin , que le magasin de la poudrerie a sauté en l'air. L'explosion s'est manifestée d'abord par un grand coup , puis par plusieurs autres très- éclatans ; et l'on a ressenti comme un tremblement de terre qui a balancé les maisons. A l'instant les fenêtres s'ouvrirentdeshommes et les femmes, pâles d'effroi ; se demandoient d'où venoit

( 9^ ) le bruit. Une colonne immense de fumée , qui s'élevoit du coté du couchant, avec une terrible majesté % donna bientôt le signal d'un malheur extraordinaire.

A neuf heures , on rapportoit sur des brancards , les cadavres mutilés des ouvriers , victimes de l'accident. La rue de Grenelle-St. -Germain , n'offroit aux regards que des femmes jetant des cris lamentables ? et courant' chercher leurs maris morts ou blessés. Il n'y a point de couleurs assez sombres pour peindre le ravage causé par cette explosion. Figurez-vous le terrain , où le magasin et les atteliers étoient placés , enseveli sous une masse de pierres calcinées , sous des débris de poutres, de planches éparpillées en mille morceaux et refoulées confusément l'une sur l'autre ; au milieu de cet affreux désordre , le cadavre d'un cheval foudroyé au moment de l'éruption; des roues de charrettes démontées, de gros essieux coupés par pièces $ la maison , siège du laboratoire , encore debout ,

( 95 ) comme en équilibre , et j clans le froissement de sa charpente , ne conservant d'apparence que pour indiquer la mesure de l'épouvantable force de la poudre.

Des maraichers a voie ut leurs propriétés autour de ce magasin. Tout étoit labouré, bouleversé, dispersé, confondu; on ne voyoit plus que pierre sur pierre ; leurs maisons semb [oient descendues sous terre ; les toits étoient enfoncés , les

tuiles soulevées et presqu'en poudre ; les meubles , les ustensiles de ménage disséminés de tous côtés ; les arbres déchirés , ébranchés ; les fruits des travaux de ces malheureux , tels que melons , potirons , concombres , haricots , à la veille d'être recueillis , dévastés , perdus sans ressource. L'on contemploit, les larmes aux yeux , cette horrible calamité , sans parler , sans oser demander le nombre des morts et des blessés (1). Le malheur

(1) Ils furent enlevés sur-le-cliamp } et transportés aux hôpitaux, les plus voisins.

(96) ëtoit gravé en caractères de feu et de sang sur le sol. Les remparts du Champ- :1e- Mars ont été en partie renversés ou reculés de leur base. Les arbres plantés autour , étoient blanchis par des torrens de poussière ; d'autres , fendus de haut en bas ? n'avoient plus de feuilles. Sous des amoncèlemens de pierres , on cherchoit et l'on découvroit des lambeaux de chair , des tètes humaines broyées.

Cette vas Le enceinte qui , dans les beaux jours de la révolution, offrit le spectacle ravissant de la réunion du peuple français libre, ne présentoit plus, dans cette fatale journée , que l'image effrayante de la destruction et de la mort : elle n'étoit couverte que de planches noircies , de grosses solives et de pierres ; l'on eût dit du vomissement du Vésuve.

On a remarqué que peu de gens d'un extérieur aisé , ont été voir ce désastre. Cependant les secours ont été aussi prompts que le mal a été subit. Tous ceux qui ont traversé le Gros-Caillou ,

ont

( 97 > f>nt cru y reconnoître les traces d'un grand bonibardement.il n'y avoitpas une vitro entière à une seule fenêtre. Les vitraux du dôme des Invalides et ceux de Pé-^ glise, ont été saccagés ; PEcole-Militairà a souffert un dommage plus considérable* La commotion a retenti à Versailles , S. Denis, Gonesse , Luzarclies , et beaucoup d'autres lieux. Des vêtemens , des bonnets de police ont été trouvés au haut de Montmartre.

Riches comme pauvres, se sont empressés de donner des matelas pourtrans»

porter les blessés aux hôpitaux du Gros- Caillou , des Invalides. Le nombre des morts a été malheureusement trop considérable. La majeure partie des citoyens s'en est convaincue par ses propres yeux; et l'on a été scandalisé du lâche mensonge de certains députés à la représentation nationale qui pub lioient dans les rues de Paris, que le malheur n'é toit pas tel que la malveillance se plaisoit à le dépeindre.

L'histoire dira un jour qUe ces deux Tome IF. E

evéncmchs désastreux n'ont pas cîé l'ouvrage du hasard. O Paris ! que de coups divers et ténébreux t'ont portés les en* menus de ta splendeur ? et comment subsistes-tu encore ?

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