‹ Le Nouveau Paris (volume 3)Chapitre 21 sur 48 · CHAPITRE CXLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXLIV

Paris y ville de guerre.

Il ne manquoit à Paris, pour offrir tous les genres de spectacle , que d'être une ville de guerre : eli bien ! l'on y peut jouir de la vue des armes. La générale se bat, les canons sont traînés; le jardin des Tuileries, sans que l'on s'en soit douté la veille , est inondé de régimens de cavalerie ; des tentes sont dressées , le pied des chevaux creuse la promenade des allées ; leur dent offense l'écorce des jeunes arbres : c'est un camp. Chaque arbre a ses huit cavaliers en rond.

On est accoutumé au son du tambour , à voir les habits bleus; on voitgalopper

( 99 ) dans les rues, des dragons , des hussards $

on voit passer des généraux à doubles

épaule ttes, en écharpes , le panache rouge

ornant le chapeau brodé.

On monte sa garde, on fait patrouille; il y a des instituteurs de troupes de ligne, qui sont chargés de montrer l'exercice aux citoyens. Dans toutes les salles publiques , vous voyez des drapeaux ^ des étendards ; et tous les feux d'artifice n'offrent que le bruit des bombes et la détonation de l'artillerie dans un jour de bataille. On brûle chaque jour de la poudre à canon et en quantité ; on jure, on fume comme à l'armée ; l'habit bleu est l'habit de tout le monde , et tel ne se fait plus raser que dans l'éclat de bombe qu'il a fait venir de Lille ou de Yalenciennes.

J'ai vu une armée , une armée redoutable : ce fut le jour que Louis Capet et jYlarie - Antoinette furent ramenés au château des Tuileries. Antoinette avoit passé sous le nom de comtesse de Horlf ;

BIBUOT

Pftaviensis

( ioo ) Louis, pour son valet-de-chambre ; et Elisabeth , pour la cliambrière. Les combattans, sous Xercès, ne furent guères plus nombreux. On eût dit de la garde, non d'un roi prisonnier , mais du plus grand roi de la terre. Le cortège ne tarissoit pas. On peut affirmer que de Strasbourg à Paris il y avoit plus de cinq cent mille hommes sous les armes. Trois personnages étaient attachés sur Pavant-train de la voiture. Jamais la puissance du peupie n'a paru sous un jour plus redoutable, et le peuple, ce jour-là, s'est singulièrement respecté. Tout en armes, il ne s'est pas permis une expression insultante ou dérisoire 5 et le roi lui-même, prenant part à cet extraordinaire spectacle , sourioit au peuple, et disoit, avec une ingénuité propre à exciter le rire de pitié du sage : JS/i bien ! me voilà !

Lorsqu'il éloit environné de cette grande armée parisienne, je me disois : Oui, le voilà, cet être marqué du sceau d'une fatalité particulière : en naissant

( iox ) il fut Toi) jet de la haine de son grandpère qui détestbit toute sa race , parce que son fils avoit voulu le faire assassiner pour régner. Louis XV, à son tour , avoit. empoisonné son lils pour se venger , et il avoit éteint dans ses petits-fds , par une méthode barbare , les sources delà génération. Louis XV , le plus crapuleux des hommes , avoit ouvert , pour ainsi dire \ cette carrière d'humiliation où. étoit tombé s on petit-fils, toujours dominé par Faîtière maison d'Autriche.

Je la voyois à ses cotés , la moderne Frédégonde , ennemie née de la France , courbée sous le poids de sa rage impuissante et trahie , mourant de dépit et d'effroi; elle serroit dans ses bras , comme sa sauve-garde sacrée , l'héritier présomptif delà royauté , qui sembloit être puni par une main divine , des forfaits de ses aïeux. Le parricide, le poison^ l'inceste leur avoient été tout aussi familiers que dans l'ancienne maison d'Atrée et de Thyeste. Toutes ces grandeurs humaines

abaissées ,*me faisoient songer à Bossuer , lorsqu'il tonnoit , au nom de Dieu , sur la iéte des rois.

Il a été donné à peu de mortels d'avoir vu ce que j'ai vu , et sous le jour surtout que je l'ai vu. Le règne de la terreur m'a enlevé et fait disparoître beaucoup de papiers où j'avois consigné mes réflexions. Les uns ont- été bridés par mes proches, dans la crainte qu'ils ne fussent surpris entre leurs mains 3 d'autres ne m'ont pas été rendus.; mais il m'en reste assez pour donner à la postérité un apperçu de ces scènes neuves et grandes.

Je l'ai déjà dit : Louis XVI étoit dévot ; mais comment osoit-il , s'il étoit dévot , se parjurer à la face du ciel et de la terre , et tromper le peuple qui avoit cru à des sermens aussi soiemnels ? c'est parce qu'il étoit dévot : il aj ou toit foi à la puissance d'un être supérieur à lui , à la puissance du Pape , qui pouvoit, à volonté , le relever de son serment. Cette felisse et méprisable idée le conduisit à

( ioo ) ne regarder l'acte, du serment que comme une vaine formule qui ne pouvoit. le lier en aucune manière.

C'est donc, depui^ la révolution une ville de guerre , que cette grande cité ; car elle abonde en soldats qui vont , qui viennent, qui passent, qui restent, qui séjournent ; et c'est un des grands embarras du ministère, que de les discipliner sans trop les contraindre : car une permission pour venir a Paris, est ordinairement une récompense de leur brasure.

Les enfans , au lieu de jouer à la chapelle , font des patrouilles avec des bâtons et des bonnets de grenadier en papier.

Chacun monte sa garde ; le plus étourdi, Je plus sourd, comme le plus sage et ]e plus attentif. Dernièrement tm factionnaire crioit à tue-tète , qui va là ! qui va là ! le passant qui avoit la voix grêle , disoi t en vain , c'est moi , citoyen , c'est moi > l'autre alloit tirer. — Eh! mon ami , ne

( loi ).

me lues pas j cJest toi qui montes la gardé pour moi. — Le factionnaire approche , et le maître reconnoit son cuisinier, portant au lieu de broché ? baïonnette anboufc du fusil.

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