CHAPITRE CXLV
Renversement du culte catholique.
L'année précédente on avoit vu encore les processions du S. Sacrement , à la Péte-Dieu , se faire avec la pompe accoutumée. Dieu avoit été escorté par les mandataires de la nation. Rien n'aimonçoit une destruction subite. Le peuple en général sembloit être attaché aux cérémonies du catholicisme ; mais il y a des corps frappés de la foudre, et qui semblent encore conserver la vie ; on les touche , ils tombent en poussière.
Le peuple avoit Papparence de croire à la messe , à la présence réelle , aux dogmes les plus reçus 5 il n'y crôyoit pas.
( îoo ) Tous les sarcasmes de Voltaire contre les prêtres, toutes les plaisanteries de l'auteur de la Pucelle , étoient venus jusqu'à lui. La conduite des évèques qui étoient sous ses yeux , les moeurs des ecclésiastiques , les richesses du clergé , cette espèce de veau - gras qu'on clierchoit à immoler depuis long-temps, la licence 'des idées et des actions, tout avoit amené le terme d'un cnJte qui portoit un caractère d'idolâtrie que la raison réprouve , et qui ne se soutenoit plus que par un certain éclat.
Il n'y avoit plus qu'un pas à faire pour porter la hache révolutionnaire sur les autels chargés d'or et d'argent $ nus, ils auroient pu échapper à la main destructrice.
Ce n'est point le renversement qui doit étonner, mais c'est de les avoir vus tomber en un jour, avec tous les accessoires de la haine ou du mépris le plus pr oibnd.
Les progrès de l'irréligion furent donc
( io6 ) très-rapides parmi cette plébée qui s'arma tout - à ■ coup de leviers et de marteaux , pour briser les effigies sacrées devant, lesquelles elle ployoit le genou six mois auparavant. On lui persuada sans peine qu'il lui étoit utile de transformer les temples en magasins , les calices et les croix de vermeil en monnoie , les grilles en boulets , et les chérubins de cuivre en canons. La plébée s'imagina que,d'après le décret de la souveraineté nationale, a elle seule étoit dévolu le droit de tout pouvoir, de commander à tout et de ne point obéir.
Bientôt , au milieu de la célébration des offices , *eMe entendit retentir avec joie les marteaux des serruriers qui ébranloient et renversoient les balustrades des chapelles.
Des sculpteurs gagés effacèrent laborieusement avec le ciseau, sur toutes les épitaphes, les titrés des familles nobles. L'on ne voulut plus que les archives de la piété filiale, que les souvenirs consa-
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crés par les regrets de l'amitié,appelassent davantage les regards des lioiiÉnes sensibles ; les monumens , les tombeaux furent attaqués ; et d'avares maîtres maçons se présentèrent en foule pour exécuter le plan des comités de démolition.
Il y eut des entreprises pour enlever tous les saints de leurs niches, pour déloger toutes les vierges , pour effacer les armes sur toutes les tombes j on suspendit de périlleux échafauds pour aller gratter, sur des voût s à perte de vue , des figures de papes , que depuis cent années des araignées cachoient sous le noir tissu de leurs toiles héréditaires; que dis-je ? les anges et les archanges furent mutilés 5 Ste. Thérèse en devint camuse , l'enfant Jésus n'eut plus de tète , S. Paul et oit sans bras , les christs étoient tombés la face contre terre ; le sabre, la pique et la lance s'amusoient des blessures portées à tous ces simulacres ; le rire et la folle joie présidoicnt 4 cette guerre imprévue contre ce'
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que la religion et les artsavoient offert jusqu'alofi de plus sacré et de plus inviolable.
On ne procèdent pas à ces destructions avec la fureur du fanatisme , mais bien avec une dérision , une ironie ] une gaîté saturnale , bien propre à étonner l'observateur.
L'on descendit dans les caveaux où.
.la mort rassemble ses paisibles victimes. .Là j un commissaire révolutionnaire , un -flambeau à la main ? chercha curieusement dans ces cendres , quelques vestiges de la féodalité \ ou l'empreinte usée de quelques pièces d'or ou d'ar-
gent.
Des époux, inséparables pendant leur •jie/sembloient Fètre pendant leur trépas. Leurs reliques furent dispersées. Des épitaplies conservatrices du souvenir des actions d'éclat dé nos plus fameux guerriers et de tant de personnages illustres , furent enlevées , parce qu'elles se trou- ■ voient dans un temple , et jetées avec les
( 3ûr) ) débris des autels, dans un dépôt, eomme des moellons informes dans une carrière.
Les menuisiers, les serruriers , les orfèvres , les courtiers , les revendeuses à la toilette même , vinrent mettre à Yenchère tons les objets séquestrés , sortis des églises ou des armoires des sacristies ; et Ton vit dans les boutiques de fripiers,des chasubles qui pendoient à côté de pantalons 5 des marchands de meubles exposoient en vente des crucifix parmi des seringues , et des devants d'autels , à côté de chaises percées.
Quelques jours avant le préliminaire de ce richissime inventaire , l'on avoit vu les prêtres en habit séculier, célébrer la messe avec des calices de verre , ou des coquetiers d'étaim.
On a brisé , on a vendu les grilles resplendissgmtes djor de la métropole , la belle boiserie du choeur des Chartreux \ le magnifique baldaquin du maître-autel de l'église des Invalides , fut renversé dans la poussière»
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Que de châsses , jadis étincelantes du feu des rubis , ont disparu brisées , morcelées , et l'on devine par qui : toutes ces pierres précieuses circulent dans les mains du négociant étranger.
On a vu briller aux doigts de ces présidens de comités révolutionnaires , les émeraudes qui décoroient les soleils ; tel d'entre eux s'est fait tailler des culottes de velours à pleines cliappes ; et plusieurs ont, pour la première fois, porté des chemises faites avec les aubes des enfansde-chœur.
Toute l'argenterie des églises des quatre-vingt-trois départemens , celle de la Belgique est venue s'engouffrer dans les creusets de laMonnoie ; et nous avons effectivement mangé Dieu et les saints d'argent , en blé, car il falloit payer le blé en argent.
Ces dilapidations furent bientôt suivies des fêtes extravagantes dont Paris donna îe premier exemple à tous les départemens de France. Les acteurs qui y figu-
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i èrent , étoient encore ivres de l'eau-devie qu'ils av oient bue dans les calices ? après avoir mangé des maquereaux sur les patennes. Montés à califourchon sur des ânes , dont des chasubles couvroient le derrière , ils les guidoient avec des éloles 5 ils tenoient empoignés de la même main , burettes et S. Sacrement.
Ils s'arrètoient aux portes des tabagies 7 lendoient les ciboires , et les cabaretiers , la pinte à la main , les remplissoient trois fois.
Des mulets suivoient, surchargés du poids des croix , des chandeliers , des encensoirs , des bénitiers et des goupillons my ils rappeloient les montures des prêtres deCybèle , dont les paniers , remplis des instrumens de leur culte -, servoient à-la-fois de magasin, de sacristie et de temple.
C'est dans cet équipage que ces profanateurs s'avancèrent vers la Convention nationale ; ils y entrèrent bizarrement couverts des ornemens sacerdotaux 5 ils