‹ Le Nouveau Paris (volume 3)Chapitre 24 sur 48 · CHAPITRE CXLVL · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXLVL

Fêtes de la Raison.

Elles ont eu des témoins qui n'en laisseront pas perdre le souvenir. On doute presque de ce qu'on a vu et de ce qu'on a entendu.

La Raison étoit ordinairement une divinité , une fille choisie dans la race des sans-culottes ; le tabernacle du maîtreautel servoit de marche-pied à son trône ; les canonniers , leurs pipes à la bouche, lui servoient d'acolytes. Les cris de mille voix confuses , le bruit des tambours les rauques éclats des trompettes , le tonnerre de l'orgue , laissèrent croire aux

spectateurs qu'ils étoienfc transportés parmi des Baccliantes , sur les monts de la Thrace.

Ce que c'est qu'un peuple subitement licencié du joug politique et religieux ! il n'est plus peuple ; c'est une populace effrénée , dansant devant le sanctuaire , en hurlant la Carmognole , et les danseurs (je n'exagère rien) presque déculottés, le col et la poitrine nus , les bas ravalés, imitoient , par de rapides tournoiemens , ces tourbillons , avant-coureurs des tempêtes , qui portent par-tout le ravage et la terreur.

La femme de Momoro , ce vil et plat orateur des Cordeliers 5 la chanteuse Maillard , l'actrice Candeille , voilà les déesses de la Raison , portées en triomphe , presque adorées , et qui se laiss oient faire*

On avoit masqué le devant des chapelles collatérales de la nef, avec de grandes tapisseries , et non sans projet. Du sein de ces réduits obscurs , partoient des ris aigus qui attiroient des aventuriers :

( "7 ) en soulevant nn coin de tapisserie , ils laissoient entrevoir aux passans des scènes, pour le moins aussi pittoresques que celles de la tentation de S. Antoine.

La même fête dans l'église de S. Eustache , offrit. le spectacle d'un grand cabaret. L'intérieur du choeur représentoit un pajrsage décoré de chaumières et de bouquets d'arbres. On dis tin gu oit dans le lointain, des bosquets mystérieux 5 il y avoit effectivement de petits sentiers pratiqués dans les escarpemens figurés de grandes masses de rochers: Les précipices de sapin n'ét oient point inaccessibles ; des troupeaux de filles , qui suivoient effrontément à ]a file , couroient après les hommes . et l'on entendoit le continuel craquement des planches sous leurs pas précipités.

Autour du choeur , l'on avoit dressé des tables surchargées de bouteilles , de saucissons , d'andouilles , de pâtés et d'autres viandes. Sur les autels des chapelles latérales, on sacrifiait tout-à-la

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fois à la luxure , à la gourmandise ; et l'on vit sur les pierres consacrées , les traces hideuses de l'intempérance.

Les convives affluoient par toutes les portes ; quiconque se présentoit prenoit part au festin ; des enfans de sept à huit ans , tant filles que garçons , mettoient la main au plat en signe de liberté ; ils buvoient à même les bouteilles 5 et leur prompte ivresse excitoit le rire des êtres* vils qui la part ageoient. Oh! combien est déplorable Faveugle impétuosité du peuple qui obéit si stupidement à la bride des conducteurs de factions !

AS* Gervais, la cérémonie se lit sans banquet 3 les femmes du marché S. Jean y< entroient avec leurs éventaires; toute l'église sentoit le hareng. Des marchands de tisanne tintoient leurs gobelets, pour appaiser la soif du mets salé. Il y avoit bal dans la chapelle de la Vierge ; quelques lumignons , qui répandoient plus de fumée que de lumière, servoient de lustres. En effet , pour ne point laisser un seul

( H9 ) instant à la. pudeur, on ajouta la nuit à la dépravation, afin qu'au milieu de la confusion de ces assemblées , les abominables désirs , allumés pendant le jour , s'assouvissent librement durant les ténèbres.

De l'église S. Gervais, on descendoit à la place de Grève, où une multitude de spectateurs se cliauffoit à la flamme des balustrades de chapelles et des stales des prêtres et chanoines.

Touf Paris a contemplé , sans souffler le mot, ces processions delà ligue Jacobite. Ivres de vin et de sang , revenant du spectacle des échafauds , les prêtres et prêtresses de la Raison suivoient d'un pas chancelant le char de leur divinité impure. Un autre char vcnoit après ; c'étoit un orchestre ambulant, rempli d'aveugles-musiciens, image trop ridelle de la raison du temps d'alors.

On vit encore un char portant un rocher tremblant , au haut duquel un acteur de l'Opéra ,> transfiguré en Hercule , sembloit, avec sa massue de carton, vouloir

assommer tout ce qui n'éioit pas Jacobin, L'air retentissoit des rngissemens de ces tigres ; les mots de Guillotine > de rasoir national , de mettre la tête à la petite fenêtre > de raccourcissement patriotique , termes mignons des Montagnards , frappoient tour-à-tour toutes les oreilles ; et les spectateurs pâles, glacés d'effroi à 1 aspect de ces bonnets rouges , de ces inscriptions menaçantes, portées audacieusement par les barbares stipendiés des tyrans , ne trouvoient plus de langue ni de voix, lorsque des espions apostés les forçoient à se prosterner devant l'image de la Liberté.

Ces mascarades, déjà si incroyables, furent suivies de celles de l'affreux , de l'exécrable Marât. Dans toutes les places publiques on lui érigea des temples, des mausolées et des arcs de triomphe.... Au Carousel, on bâtit à sa gloire une espèce de pyramide, dans l'intérieur de laquelle on plaça son buste , sa baignoire , son cornet et sa lampe de cuisine. On y posa une sentinelle ,

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nelïe, qui une nuit mourut de froid ou d'horreur. Le nombre de ses bustes égala le nombre des tètes qu'il vouloit couper.

Les fossoyeurs du cimetière des InnQcens portèrent triomphalement ce buste adoré ; ils avoient des sabots aux pieds 3 des culottes criblées' de trous, mais dont les goussets bien cousus regorgeoient d'assignats ; ils .lançoient des regards de basilic sur les passans qui ne s'humilioient pas devant l'idole.

Qui l'eût pensé. , cependant , qu'après la journée du 9 thermidor , ce nouveau Moloch recevroit les honneurs du Panthéon? Mais ce jour-là même fut plutôt celui de son jugement dernier, que de son triomphe. On eût dit que l'on craignoit de respirer l'air par oùparoissoit sa charogne.

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