‹ Le Nouveau Paris (volume 3)Chapitre 26 sur 48 · CHAPITRE CXLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CXLVIII

Caves des émigrés.

Qu'ils avoient d'esprit ces émigrés I ils jxous ont débarrassés de leurs personnes a

( 1=6) et ils nous ont laissé leurs biens , leurs meubles et les vins de leurs caves !

Qui les a bus , ces vins fins ? vous le «avez , mes amis ! D'abord les présidens et les membres de comités révolutionnaires ; mais comme il y avoit des caves où. se tr envoient quinze à vingt mille bouteilles, on ne pouvoit non raisonnablement , mais non physiquement tout boire.

On les a. mis en vente , ces vins délicieux , comme compris dans le domaine de la République. Qui les a achetés ? les agioteurs , à qui le Gouvernement achetoit lui-même des louis et des écus pour alimenter le service des armées , qui étoient dans Une crise épouvantable.

Des gosiers qui ne buvoient que de l'eau, ontbu les vins de Beaune , de Nuits, de Rivesaltes , de Jurançon , de Paille , de Roussillon , de Paquaret , de Rancio , du Cap , de Hongrie ; ils en avoient seulement entendu parler, ils ont fait avec eux une connoissance intime et profondément joyeuse et sentie.

On ne pouvoit rencontrer un plus bel ordre que celui qui règn oit dans ces caves. En voyant ces rangs de bouteilles , il n'y avoit plus que le tire-bouchon à y appliquer. Comme il résonnoit en sautant !

comme la mousse du Champagne pétilloit tirais de larges verres à bierre l car on ne buvoit point dans d'autres vases , si ce n'étoit par fois dans des écuelles de terre ; l'on n'étoit pas difficile sur le cristal plus ou moins net y plus ou moins limpide.

Figurez-vous tous les commissaires de sections faisant l'inventaire de ces richesses , dressant procès-verbal en présence de Bacchus , procédant à la dégustation, dérangeant quelquefois les étiquettes ; mais se trouvant toujours en pied, pour la plus- grande exactitude et pour la perfection du procès-verbal , on recommençoit l'épreuve ; car comment faire un faux dans un procès-verbal de cette importance ? l'examen se prolongeoit, et la clôture ne se faisoit qu'après avoir épuisé les dissertations des gourmets.

Il étoit donc impossible de tromper 3e public , lorsqu'on lui annonça la vente de tous ces vins. Ce ne fut pas le ramoneur qui y mit l'enchère ,, ni le gagnepetit; ni le porte-faix, m même le tonnelier ; mais bien îê courtier universel , îe trafiquant de gros sous , les agens pve-* posés à la vente des domaines nationaux ; mais bien encore les Flores des quatre saisons , et les Déesses panachées des cavernes du Palais-Royal.

Autrefois les riches seuls buvoientpar privilège ces vins rares ; ils furent disséminés , entrèrent dans toutes les maisons,et devinrent pendant,quelque temps, aussi monnoie courante que les ballots d'étoffes et de livres.

Tel gosier n'aur oit jamais connu un vin étranger, qui, grâce à la révolution , s'humecta de sa saveur, tandis que celui qui avoit pris la peine d'amasser et de soigner ces bouteilles précieuses , faisoit la grimace , au fond de l'Allemagne , en buvant d'une petite bière aigre , qu'il

( i29 ( étoit encore trop heureux de rencontrer. Dans toutes ces commotions , on n'a point oublié les caves ; il est du droit des vainqueurs de trinquer à la victoire. Je me rappelle qu'après la journée du 10 août , on a marché , pendant plus de quinze jours,sur les débris d'innombrables bouteilles, et que les fragmens en étoient tellement semés dans le jardin des Tuileries , qu'on eût dit qu'on avoit voulu faire des routes de verre pilé.

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