CHAPITRE CL
Vive la Montagne !
Quiconque n'a point vu , n a point entendu toutes ces sections populaires défiler et hurler en la manière accoutumée ,
( t5i ) tlans la salle de la Convention nationale , ne peut se former une image de ce qu'étoit ce peuple vociférant vive la Mon" îagne ! Il n'étoit pas conduit , il étoit déchaîné dans tout ce que la licence peut imaginer de plus absurde et. de plus violent. Les discours de ses orateurs , les réponses des présidens , les Jr^wies patriotiques , les chants de liberté", les cris perçans , les clameurs , le cliquetis des armes , le brandissement des piques , la danse des écriteaux , deux mille femmes du haut des tribunes , tendant ou se tordant les bras ? et joignant leurs glapissemens de Mégères à tous ces sons discordans j voilà l'harmonie qui environnoi^t accompagnoit le misérable Chaumette , quand il venoit à la barre.
Qui n'a pas entendu ce Chaumefte , procureur-syndic de la Commune , lorsqu'il entretenoit la Convention , et qu'il parloit des pauvres , des malheureux , des estropiés et des vieillards , et de tout ce qu'il faisoit pour la splendeur de la Répur
blique, pour rabaissement des trônes , pour la ruine du fédéralisme, n'a pas une idée de l'insolence d'un démagogue , et des choses bizarres que ce rôle lui inspire.
Ces farces burlesques auroient provoqué le rire inextinguible des dieux d'Homère, si la sanguinaire férocité n'y eut pas joint ses menaçantes paroles. Amar, qui n'ou^bit la bouche que pour demander le meurtre de ses collègues,' et qui sembloit n'être venu à la Convention que pour devenir leur bourreau, complimentoit et félicitoit Chaumette ; et toute la multitude de porter les vociférations et les menaces à la plus atroce énergie , à cette énergie infernale qui annonçoit la dépopulation de laFrance et regorgement des Français ! A ce cri de vive la Montagne , on croyoit voir tous les tigres déchaînés sortir de leur repaire pour dévorer sans faim.
Témoin et victime de ces scènes insen^ sées et violentes , je le répète , qui n'y a pas assisté; ne peut conaoître l'histoire de
( tfg )
tes jours à jamais déplorables ,* encore moins en rendre compte à la postérité; qui n'y a pas assisté, ne peut dire jusqu'à quel point une populace, mue par des scéléral s, déploie une physionomie tout à-la-fois extravagante et barbare. Musique du Tartare ! Opéra des enfers ! cris des démons ! exaltation des êtres foudroyés par laDivini» té et devenus ennemis de l'homme ! accens du crime et de la noire méchanceté ! oui, je vous ai entendus sur la terre ! tous ces cris infernaux et oient renfermés dans le vive la Montagne !
Et lorsque le Verres de Nantes écrivoit à la Convention sur une noyade de cinquante-huit prêtres, et qu'il ajoutoit gaîment : Quel torrent révolutionnaire que la Loire ! l'Assemblée couvrit par des applauditeemens universels l'horrible rapport de Carrier ! !
( i34 ) CHAPITRE CLI.
Dépit aristocratique.
Une vieille comtesse disoit , en parlant à un cercle de nobles : Vous méritez bien, messieurs , tout ce qui vous arrive. J'ai pj%èdit que la noblesse étoit perdue ># quand j'ai vu que vous abandonniez des femmes comme nous pour courtiser des filles du Tiers - Etat. La même disoit : J'ai bien vu dans V histoire , qu'on a quelquefois été la couronne à un roi , mais voilà la première fois qu'on parfile le diadème sur sa tête , comme on fait en France. L'expression du moins étoit saillante.
Ce seroit un recueil assez curieux , que tous les mots que le dépit aristocratique a enfantés. Il y en a qui reAntent la fureur , et qui, par-là même, sont moins ingénieux. On ne sauroit imaginer les ridicules qu'ils ont donnés au ministre Necker, qui, mis en parallèle avec l'aimable Calonne le déprédateur , sembloit un
ours arrivé des Alpes. Ils ne virent pas que tous les argentiers et tous les créanciers du royaume .ne pourroient aimer le charmant Calonne.
La réunion des ordres fut célébrée par trois jours d'illuminations. On avoit alors la prétention de nous mesurer une dose de liberté partielle.
Les femmes perdirent toute leur influence , après la grande explosion : vainement s'imaginèrent-elles que le Français reviendroit au goût de leurs frivolités; l'empire de l'opinion publique et de sa force croissante est incalculable. L'esprit parisien él oit dispos à l'établissement de toutes les théories politiques et de tous les systèmes de législation : il falloit donc courir avec lui.
Lorsqu'il s'agissoit d'une touchante et sensible harmonie entre les voeux du roi et ceux de la nation , le puéril et détestable orgueil des femmes l'emporta sur le bien public. J'ai entendu discuter longuement ? pour prouver que le parlement
( i36 ) devoit assujettir le monarque à choisir pour modèle la composition des Etats assemblés à Paris en i6i4, tandis que le voeu national et les lumières du siècle s'élevoient invinciblement contre cette forme.