CHAPITRE CL IV
Louis d'or.
* Il a valu jusqu'à 18000 liv. assignats.
L'on ne s'étoit accoutumé à parler que par millions et par milliards. On ne sauroit croire combien ces fatales dénominations ont influé sur la cherté des denrées.
Il est remarquable qu'elles ont augmenté progressivement avec la bouffissure de l'assignat. Ce sont les départemens qui les premiers ont méconnu ce malheureux papier, comme monnoie cornante, et qui n'ont plus voulu admettre que du numéraire dans leurs transactions commerciales. Alors tout le monde se souvint de Pagiot et de ses déplorables effets. Le papier tomba avec la scélérité de l'aérostat qui crève 5 et pour honorer son décès , on lit une gravure qui représentons tous les signes de papier dont on avoit usé pendant la révolution. L'un n'av oit aucun reproche à faire à l'autre.
Cette allégorie sur le papier-monnoie rappela celle faite en 1720 par le célèbre Picard sur la banque de Law.
Ce graveur avoit représenté la folie en juppes de baleine , conduisant le char des actions à l'hôpital des fous , des gueux et des malades. Une renommée bouffie , sonnant de la trompette , vole au-devant pour annoncer leur arrivée. La Fortune 3
( i4a ) debout , sur le char , sous la figure d'une femme , distribue à pleines mains des actions sur le Sud , sur le Mississipi. Le Mississipi ayant une jambe de bois, et le Sud un large emplâtre à la sienne , tirent ce char, et les actionnaires de ce nouveau système poussent à la roue et écrasent dessous les vrais négocians , que l'on reconnoît à leurs registres sous le bras. Un diable dans un nuage fait des bouteilles de savon sous toutes les nuances , emblèmes de tous les billets de banque. Des serpens , des bonnets de fou , voltigenè parmi les figures du désespoir, de l'insomnie , du remords. Une tête à deux faces, l'une riante, l'autre affligée et larmoyante donne la clef de ce tableau singulier.
Il nous auroit fallu un nouveau Picard pour immortaliser l'incroyable assignat.
Mais il n'y a pas eu de quoi rire. Qui n'a pas perdu? le sorcier, le devin ; car Fon ne s'attendoit pas à une chute totale et dans un clin-d'oeil.
Depuis cette époque, combien de chambres obscures, inconnues, sont devenues des monts-de-piété , des dépôts secrets d'objets de toute espèce , que le besoin , l'indigence , le mal-aise y ont entassés ! et de -là vient que chez presque tous les particuliers vous découvrez un ameublement bisarre, discordant ; des secrétaires 'd'acajou , et des fauteuils de velours devant une tapisserie de Bergame ; un pétrin grossier à côté d'un clavecin élégant , et des chenets dorés dans une vieille cheminée de plâtre , sans plaque.
Un cordonnier , un tailleur , vous invitent à boire le petit verre ; c'est le marasquin , c'est la liqueur des îles qu'ils vous servent. On diroit qu'un esprit fantasque s'est plu , dans une nuit , à mêler les meubles les plus riches avec les meubles les plus pauvres , et a fait sortir des caves les meilleurs vins, pour les placer dans les greniers. C'est depuis quatre ans un mélange si extraordinaire , qu'il échappe au pinceau, et que je ne fais ici que l'indiquer
à l'oeil , qui, pour se réjouir, vouclroit l'observer après moi.
Un marchand de salade habite en ce moment un de ces jardins anglais plantés avec leurs saules pleureurs, leurs allées d'ifs et leurs sapins lugubres qui semblent étendre un crêpe funèbre sur les fleurs , et pîacer , pour ainsi dire , la nature sous un catafalque. Eh bien ! mon marchand de salade a placé tout au milieu un gros buste en. cuivre de Louis XIV, qu'il avoit acheté à la livre ; il lui cherche un pendant.
Toutes les ligures , copies de l'antiquité, se retrouvent dans des recoins déniaisons; et une blanchisseuse vient me proposer de me vendre une Niobé et un Charlemagne, dont les noms lui étoient absolument inconnus.
Fortune ! ce sont-là de tes jeux ; mais, qu'ils sont variés , qu'ils sont piquans! comme ils forment la petite pièce , la farce, la comédie, après l'an°reuse,l'épouvantable tragédie dont nous avons été tous témoins !