CHAPITRE CLV, Fermiers de campagne
Du temps de la ligue, lorsque Paris é toit assiégé , les assiégeans troquoient. pardessus les murs un alo}^au contre une fille ; au mois de frimaire 1795, pour un pain de quatre livres , pour une poularde , plus d'un commissaire de section obtint par reconnaissance les faveurs de certaines jolies femmes; car elles ne vouloient pas mourir de faim. Alors chacun vendoit ses plus beaux meubles pour avoir de la farine , des lentilles , des haricots et du beurre. On mangeoit ses armoires en galettes. Les granges des fermiers de campagne furent transformées en magasins de tapissiers.
Ces fermiers se montrèrent durs, inexorables, rioient des souffrances des Parisiens , et en tiroient tout le parti que peut inspirer la plus ardente et la plus détestable avarice. La révolution , qui leur a restitué une si grande dose de liberté , çt ' Tome IF. G
qui fait leur richesse , ils ne savent ni la connoître, ni jouir de ses bienfaits avec reconnoissance. Leurs femmes ont acheté toutes les nippes des bourgeoises ; elles mangent sur des assiettes d'argent ; elles ont la migraine , et disent à leurs maris : Je ne me lèverai pas aujourd'hui; qu'on dise que je suis malade. On voit des meubles de damas et des tables d'acajou, tout à côté dés charrues, des chevaux, du fumier , et de l'attirail de la ferme. On n'entend plus résonner les gros sabots sur les marches des escaliers de bois ; elles sont recouvertes de tapisseries.
Une mesure de farine à ]a main , lo fermier enlève tout ce qu'on lui présente. Il a fait rafle des bagues , des croix d'or , des dés et de tous les bijoux des habitans des faubourgs. Il alloit se placer au balcon des spectacles ; et là , se pavanant avec un gros rire , il méditoit de faire venir toute la comédie dans sa grange.
Tandis qu'il mangeoit à volonté , le menu-peuple , dont la classe est si nom-
( i47 ) breuse en cette ville , se réunissoit en tas , dès les six heures du matin , aux portes des boulangers et des bouchers 5 il se pres soit , il s'agit oit : la crainte de revenir les mains vides , assombrit le visage de cette mère de famille intéressante , qui semble , de ce lieu où elle se morfond , entendre les vagissemens de ses enfans. La pâleur , l'inquiétude de l'avenir , la tristesse f étoient peintes sur tous les visages; on ne rencontroit , dans la matinée , que des individus des deux sexes revenant tristement , leur ration de pain sous le bras , et le mangeant d'avance. La faim a cave les joues de cette jeune adolescente , dont les attraits dévoient croître avec l'amour et pour l'amour.
La livre de jambon valoit deux cents francs. Elles avoient disparu , ces fontaines de fer - blanc pleines de café dont le menu - peuple , les marchandes de poissons , les porteurs et porteuses de choux , prenoient le matin , sous les piliers des halles , chacun une bonne tasse ; le sucre
( i48 ) et le café etoient divisés , entassés dans les caves , les greniers , et les maisons à louer.
Les privations des choses de la plus abr soîue nécessité furent endurées patiemment par ce grand peuple; il ne se souleva point; il respecta. tous les dépôts où le comité de salut public avoit emmagasiné toutes les denrées de première nécessité , jusqu'au drap,
Les boutiques fermant à la nuit tombante, ne s'ouvroient que fort tard le lendemain; c'étoit à qui ne vendroit pas : les individus, dans tous leurs marchés, avoient peur les uns des autres. Celui qui sut prévoir de longue -main le discrédit des assignats , trouva le secret de s'enrichir. Déjà la cherté du vin avoit rendu le caractère parisien , flegmatique et. froid ; il perdoit peu-à-peu sa légèreté.
Le faubourg S. Marceau, qui dans tous les temps a été 'le refuge des ouvriers de toutes les classes , confondus avec le chiffonnier, le vidangeur, Fécureur de puits .
( i4g ) le débardeur , le tondeur de chiens \ le marchand de tisanne , le symphoniste ambulant , la marchande de châtaignes \ le mendiant , n'olTroit plus qu'un vaste et douloureux silence ; et cependant le peuple demeura paisible. Quelques paniers de pommes de terre , semées de porte en porte , avec quelques rations de pain , le sauvèrent de la famine.
Il est difficile d'expliquer aujourd'hui ce qui a contenu la vengeance du peuple , et jusqu'à ses murmures. Ainsi , l'histoire rencontrera des faits dont elle ne pourra assigner la cause , puisque les contemporains et les témoins de ces singuliers événemens ne peuvent en rendre un compte fidèle.