‹ Le Nouveau Paris (volume 3)Chapitre 34 sur 48 · CHAPITRE CL VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CL VII

Fouquier - Tinville.

Pour donner un libre cours à ses attentats, ce n'étoit pas assez que Robespierre fût puissant , et soutenu même par une municipalité audacieuse 5 il falloit encore qu'il rencontrât une ame atroce et docile , un de ces hommes qui se font , avec orgueil , valets de tyrannie , et à qui les crimes ne coûtent rien : le blême dicta-

( i55 ) leur rencontra Fouquier-Tinville, ancien procureur au Châtelet , et se l'attacha • jamais association entre les héros du crime ne fut plus égale.

Si une sage prévoyance eût enseveli dans un oubli éternel l'histoire des révolutions des empires , l'hypocrite Robespierre peut-être , n'eût pas, comme César , aspiré à la dictature ; et l'horrible Fouquier-Tinville , prenant pour modèle le confident de Néron , n'auroit point perfectionné la science de l'accusation.

Exista-t-il un homme d'un esprit plus profondément artificieux, plus habile à supposer le crime , à controuver des faits ? Chacune de ses paroles étoitun piège que l'accusé ne pouvoit prévoir ni éviter; elles enchaînoient sa langue et sa pensée. En vain une épouse en pleurs le conjuroit , à deux genoux , d'entendre jusqu'à la fin la justification de son mari; le tigre , sourd aux accens de la douleur , prononçoit fermement la condamnation de l'innocent.

La justice , lente à punir, a saisi enfin

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cet accusateur inique ; il montre dans sea interrogatoires , une présence 'd'esprit imperturbable. Placé sur le premier gradin , au tribunal où il avoit condamné tant d'innocens , deux gros cartons lui servoient de pupitre. Il écrivoit sans cesse , et sa plume sembloit suivre la parole. Tout en écrivant, pas un seul mot, soit du président, soit d'un accusé y d'un témoin , d'un juge ou de l'accusateur public, ne lui échappoit. Il étoit comme l'Argus de la fable , tout yeux et tout oreilles. Son attention, dans le cours de cette longue affaire, ne parut pas se re 1 lâcher d'une minute : il est vrai qu'il affecta de sommeiller pendant le résumé de l'accusateur publie; mais ce sommeil simulé n'étoit que pour donner le change aux spectateurs. Il vouloit avoir l'air calme , lorsque déjà l'enfer étoit dans son cœur. Son regard fixe faisoit , malgré soi , baisser les yeux : lorsqu'il s'apprétoit à parler , il fronçoit le sourcil , et plissoit le front. Sa voix étoit haute , rude et menaçante 5 elle passoit soudainement

( i5? ) de l'aigu au grave , et du grave au ton le plus rémisse. Il s'écoutoit parler quand il propos oit une question. On ne pouvoit mettre plus d'assurance dans les dénégations , plus d'adresse à dénaturer les faits , à les isoler , et sur-tout à placer à propos un alibi. Quand un juge lui présent oit un jugement en blanc , signé de sa main , il nioit d'une voix ferme sa signature , et ne trembloit pas devant le témoin accusateur. Lorsqu3 la preuve étoit péremptoire , il couvroit tout l'auditoire d'épouvantables rugissemens. L'imposture , l'audace , l'opiniâtreté , la colère étoient les seules armes qu'il opposoit à la puissance de la vérité ; toutes les passions criminelles s'échappoient à-la-fois dm fond de sa conscience , et le mettoient , pour ainsi dire, à jour aux yeux des spectateurs.

Ce monstre à figure humaine, avoit la tête ronde, les cheveux noirs et unis , le front étroit et blême , les yeux chat oy ans, ronds et petits ? le visage plein et grêlé ?

( i58 ) le regard tantôt fixe , tantôt oblique , la taille moyenne, la jambe assez forte.

Sous le règne sanguinaire de ce second dictateur, nous ne pouvions plus appeler la patrie notre mère ; elle n'étoit que le tombeau de ses enfans. Pas un être , excepté celui qui avoit mis sous les pieds toute espèce de sentiment , qu'on y vît sourire une seule fois. Des familles entières passoient les jours et les nuits à pleurer, à gémir , à trembler , dans l'attente des satellites que ce tyran relançoit dans les maisons opulentes.

Ceux qui ont heureusement échappé à son pouvoir tyrannique,l'ont,à leur tour,vu dans le tombereau qui l'a conduit au supplice. Les vastes degrés du Palais de Justice étoient couverts d'une foule immense de spectateurs qui , au premier aspect de ce grand coupable, jetèrent un cri unanime d'indignation. Leurs voix accusatrices furent autant de flèches qui frappèrent àdafois sa poitrine découverte. Son front impénétrable, comme le marbre, défia tous

( i59 ) les regards ; on le vit même sourire et proférer des paroles menaçantes. Mais au pied de réchafaud ? lorsqu'il sentit les serres de la mort , il parut ne comprendre qu'en ce moment terrible, qu'il étoit coupable.Ce terroriste sans entrai] les,trembla^ à son tour sous le glaive impitoyable ; et sa vie s'éteignit dans le sang du panier où étoient déjà les têtes de Benoît de Foucault y de Duponnier et de Dix- Août j ministres de sa barbarie.

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