CHAPITRE C L X
Entrepreneurs du service des armées.
On trouve parmi eux des hommes de chicane , d'anciens procureurs , des juifs, des laquais et autres gens de cette farine , qui , ayant su prévoir de loin le discrédit du papier-monnoie , l'ont reçu de toutes mains dans la vigueur de saj eunesse ; puis , avec ce papier-monnoie, ont accaparé toutes les marchandises; puis, par le jeu savant de la hausse et de la baisse, ont fait la rafle des écus et des louis ; puis , fiers de leurs nouvelles richesses , ont formé des associations , se sont présentés pardevant les ministres, et leur ont proposé l'entreprise du service des différentes armées de la République. Ils n'ont pas eu de peine à se procurer des marchés ( i ) , en y in-
(i ) Quand ils eurent négocié lcur^ marches onéreux , ils exigèrent de fortes avances avant de rien fournir j ils les obtinrent; et trouvèrent
( i65) Itéressant certains députés , certains chefs de bureaux à langue dorée ; ils ont obtenu de fortes avances pour les mettre à même de payer leurs fournisseurs 5 mais ils ont eu l'adresse de garder les fonds, qui alors étoient presque toujours faits en numéraire , et ils les ont fait valoir en achetant avec ces fonds , au meilleur marché possible,du papier sur la place ; et ils ont payé en mandats les fournisseurs, et par conséquent fait des bénéfices immenses de l'argent de la trésorerie. Celui gagné de
une partie des magasins , dont on n'eut pas le temps définir les inventaires, pourvus de denrées et de tous les autres objets de consommation, lors de leur entrée en exercice. Ils les distribuèrent donc, sans bourse délier, aux parties prenantes dont ils reçurent les bons, qu'ils représentèrent, et par cette manœuvre subtile firent des gains immenses au préjudice de la chose publique. Aujourd'hui ces superbes tr ai tans se plaiïflpit d'éprouver des retards dans leurs paiemens : et , pour narguer le gouvernement cessent leurs fournitures et compromettant le salut des armées.
( 166 ) longue main , avant d'entrer en exercice , leur a servi également à raréfier le mandat et à le revendre quand il haussoit j ensuite ils se sont vantés d'alimenter le service sans recevoir un sou du gouvernement j comme s'ils avoient pu empêcher de comprendre qu'ils s'étoient dextérément mis en mesure de faire face aux besoins courans , avec les derniers louis arrachés à l'économie de l'indigent par la doctrine de l'agiotage.
Tout l'argent du trésor public s'engouffre dans les coffre-forts de ces traitans avides , qui sans cesse en assiègent les portes ; qui sans cesse se plaignent ; qui sans cesse demandent ; qui bien souvent disparoissent avec les deniers de l'état , sans qu'on n'entende plus parler d'eux.
Aussi les fournisseurs mal payés , ou point payés , ont-ils toujours fourni des denrées avariées et de mauvais aloL Le soldat a nombre de fois été plusieurs jours sans manger de pain , sans recevoir de viande : il a offert le spectacle affligeant
(i67) de la plus hideuse nudité : on lui a délivré des souliers dont les semelles étoient faites de carton , ou déguisées avec de la tôle. Les malades languissans sont morts sans secours dans les hôpitaux dépourvus de médicamensj ou, si par la force du tempérament quelques-uns ont surmonté la violence de la maladie , à peine, en rejoignant leur corps , ont-ils trouvé à l'étape un morceau de pain, qui, dévoré avec avidité , les étoufFoit sans calmer leur faim. On a donné aux chevaux des bottes de roseaux de marécage pour du foin : et même on fut obligé , dans la disette constante du fourrage , de balayer la neige qui recouvroit l'herbe des prairies , pour leur laisser tondre quelques pointes d'herbes incapables de prolonger leur existence : et les chevaux,périssant par milliers, jonchoient les chemins de leurs cadavres (1). Et ce sont les auteurs de tant de maux
( i ) L'on a vu des dragons partager leur pain à leurs chevaux , faute de fourrage,
( i68 5 qui, dans les promenades publiques et aux jours de fêtes nationales, montent si orgueilleusement des chevaux d'appareil, nourris au préjudice des chevaux de combat. Ce sont-là des dévorateurs de la subsistance du peuple , qui dînent avec tant de splendeur et de sensualité , qui font les princes aux bals parés , à qui il ne tient pas d'avoir des pages au-devant de leurs brillantes voitures ; ce sont-là ces fripons déhontés qui, dans les bordereaux de dépense qu'ils produisent au gonvernement, intercallent avec audace de doubles emplois, dont le piège n'échappe à l'attention du vérificateur , que parce que , sans cesse sur ses épaules , et la montre à la main , ils fixent le temps de son travail , afin de ne point manquer l'heure du paiement de leurs mémoires.
Ce n'est là qu'un petit coin soulevé du rideau qui cache le ravage d'une guerre épouvantable. Grand Dieu ! dessillez les yeux des aveugles mortels ; épanchez sur leur cœur endurci les dernières larmes
de
de tant de mères privées de leurs enfans morts dans les combats ; faites cesser Pétonrdissement qui les emporte loin du sentier de la raison. Il est temps que la sagesse et l'humanité reprennent sur eux leur empire j il est temps que chacun s© persuade cette vérité : qu'il est beau , qu'il est utile de sacrifier la gloire au salut de la patrie; que la science mathématique de tuer les hommes, ne vaut pas celle si simple de semer une poignée de blé , de planter un arbre , et de produire son semblable. Il est temps que les hommes recommencent à s'aimer ; alors il ne sera plus nécessaire de les contraindre à jurer d'être fidèles aux lois de leur pays ; alors + la paix universelle planant sur toute la terre , la douce concorde régnera parmi ses heureux habitans.