‹ Le Nouveau Paris (volume 3)Chapitre 44 sur 48 · CHAPITRE CLXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE CLXVII

Tivoli.

J'allai hier à Tivoli ; non pas le Tivoli où Horace alloit accorder sa lyre et son imagination , où. Properce compc-, soit ses jolis vers , et révoit à côté de sa Jbelle Cynthie ; non pas le Tivoli , où, du milieu des plus riantes verdures , un fleuve impétueux s'élance et se divise en cinq fleuves, qui, par cinq routes différentes, ou jaillissent, ou coulent, ou se précipitent :

Me neque tant patiens Lacedemon , Nec tam Larissae percussit campus opimae t

Quant domus Albuneae resonantis , Et prœcepsAnio , et Tibumi lacus , et unda Mobilibus pomario riçis !

Encore une fois , ce nest pas le Tivoli aux charmantes Cascatelles , qu'on doit voir encore aujourd'hui , après avoir passé sous les arbres les plus rians , à travers les mûriers , les figuiers , les grenadiers et les platanes ; c'est le Tivoli, non d'Italie , mais de la rue S. Lazare , connu ci-devant sous le nom de Folie-Boutin* Quelle différence ! Là , on foule les gazons les jilus verts , les fleurs les plus odorantes ; ici , on foule un pavé fort sec , ou quelques ordures fort dégoûtantes. Là, on entend dans les bois voisins les concerts de mille oiseaux , on voit sur le sommet des montagnes, des troupeaux qui paissent et bondissent \ ici , on voit des cheminées blanchâtres et des clochers découronnés , on entend les cris de la misère et les juremens des cochers de fiacre.

Ayez - vous vu le temple de Yesta et celui

de

( 193) de la S'bylle ? — Non. — Avez-vous vu ces belles coloimes qui penchent sur l'abîme ? — Non. — La grande cascade et la grotte de Neptune , ces rochers pendans , ces grottes sauvages, ces arbustes si verts, ces gazons si fleuris ? . . . . — Non , non.

Mais j'ai vu des allées garnies de deux rangs de chaises , éclairées par des lampions jaunâtres , occupées par des femmes en spencer, qui s'amusoient en bâillant, et par des jeunes gens couverts de sacs , qui s'ennuyoient en étouffant de rire.

J'ai vu un temple de huit pieds de large et de douze pieds de haut , illuminé en feux de couleur; j'ai vu un feu d'artifice bien servi, mais trop promptement terminé 'y j'ai vu une danse composée de quatre personnes sous une tente qui en pouvoit contenir cent.

J'ai entendu le bruit d'une douzaine d'instrumens , qui changeoient de place sans changer leur monotone symphonie.

J'ai entendu discuter les droits de la guerre et de la paix , au milieu d'une foule Tome IF, I.

( 19* ) de hannetons , qui venoient se heurter contre les graves dissertateurs.

J'ai entendu louer les délices de Bagatelle et blâmer les plaisirs de Tivoli.

J'ai entendu regretter un affreux régime où ? pour tout spectacle , nous étions réduits aux exécutions de la place de la Révolution — Que diable ! vous n'avez rien vu ni entendu de bien agréable ! vous n'avez pas dû vous amuser. — Je vous demande pardon ; je me suis amusé ; j'ai vu même des choses très-agréables , et j'en ai entendu qui ne Fétoient pas moins. C'est ce nom de Tivoli qui a failli tout gâter ; ce nom m'a rappelé tant de souvenirs , qu'il m'a forcé de faire des comparaisons : elles n'étoient pas à l'avantage du Tivoli français. J'ai donc commencé ma promenade avec beaucoup de prévention ; qui peut se flatter d'en être exempt ? mais tous ceux dont elle règle le jugement y ne sont pas disposés à l'avouer aussi franchement.

Peu-à-peu le nuage s'est dissipé. J'ai

( îtf )

oublié J 'Italie , Properce et les Cascatelîes ; et j'ai vu ce que je de vois voir , c'est-àdire , un superbe jardin anglais , où

Sans contrainte et sans art , de ses douces prémices ,

La nature épuisa les plus pures délices ;

Des plaines , des coteaux le mélange charmant,

Les ondes à leur choix errantes mollement ,

Des sentiers sinueux les routes indécises ,

Le désordre enchanteur , les piquantes surprises;

Des aspects où les yeux hésitoient à ehoisir ,

Varioient , suspendoient , prolongeoient leur plaisir.

Sur l'émail velouté de la fraîche verdure ,

Mille arbres , de ces lieux ondoyante parure ,

Charme de l'odorat , du goût et des regards ,

Elégamment groupés , négligemment épars ,

Se fuy oient , s'approchoient , quelquefois à ma vue

Ouvroient dans le lointain une scène imprévue,

Ou , tombant jusqu'à terre en recourbant leurs bras ,

Venoient d'un doux obstacle embarrasser mes pas.

A cette description , dont il est permis de rabattre quelque chose sans faire tort à la beauté réelle du lieu , vous pouvez ajouter celle d'une troupe foLtre de Grâces et d'Amours , courant, voltigeant, jouant à tous les jeux connus à Cythèrej de cette double haie de jolies femmes regardant, regardées, décemment voilées ,

( 196) «ans rien dérober aux regards , censurant sans amertume la parure de la modeste* bourgeoise , qui passoit devant elles sans turban et sans spencer.

Les voilà j ces légers papillons , dont la ridicule parure ne sauroit déguiser l'élégance 5 mais non plus désarmer la critique ? animant ce tab au par leur gaîté bruyante ; parlant , avec une égale inat^ tention , de leurs chevaux et de leurs maîtresses , de Bonaparte et de Bagatelle , des plaisirs de leurs derniers soupers et des soucis du Directoire , du ballet de Psyché et des horreurs de la guerre ! . . . . Age»

heureux !

L'un d'eux disoit à son camarade : II rfy a personne ici. — Tu es fou , lui répondit l'autre; j'ai compté plus de 800 jolies femmes. — Ah ! répliqua le premier , c'est que je n'ai pas rencontré celle que j'y cherche.

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