CHAPITRE CLXX
Apperçus physiques et moraux*
L A grande cité peut être comparée à un grand pays , et ses différentes sections sont autant de provinces dont les liabitans ont leur physionomie propre , leur caractère particulier , leur genre de beauté ou de laideur ? leurs maladies ? leurs préjugés , leurs penchans , leurs habitudes et leurs usages.
C'est sur-tout sous l'empire absolu de îa religion catholique , que ces nuances étoient plus faciles à saisir ; car les prêtres , par l'ascendant de leur morale ? ou la di-
versité de leurs opinions, amollissoien't les têtes des individus presqu'en naissant , et les pétrissoient comme de la cire.
Par exemple ; voul oit-on voir des mi** nois saintement jansénistes, des Magde* laines pénitentes , des harpagons à faces blêmes , des usuriers retirés , marchant à pas comptés , de peur d'user leurs souliers? l'église St.-Etienne-du-Mont offroit un, grand nombre de pareils originaux.
Vous transportiez - vous à l'abbaye St. -Germain ; là, vous ne trouviez point de ces fronts sévères qui se plissoient à l'aspect d'un ruban ou d'un portrait enmédaillon ; vous éliez dans le séjour des .Bénédictins, frais, gras, et par-tout studieux. CTétoit la vraie cour d'amour, lo rendez -vous assidu de la voltigeante jeunesse; là, l'odeur de leurs bouquets de roses se marioit à celle de l'encens. L'orgue , par ses sons variés et harmonieux , appelai t le sourire sur toutes les lèvres ; il donnoit au chant des filles une sorte d'exaltation qui les rendoit plus belles
et plus piquantes. Enfin, il-sembloit que leurs yeux reflettoient l'air jovial des moines à triples mentons ; et si tant de jolis enfans-Cupidons se ressembloieht entre eux , en voyant ees bienheureux pères , on en devinoit sans peine la cause (i).
Quel contraste dans la paroisse voisine ! L'austère Sulpicien imprimoit à ses prosélytes son air rude et farouche. Pas un visage de jeune fille ou de jeune garçon, que la peur du confessionnal ne rendît triste , inquiet, maigre, morose et pleureur. Pas un homme fait qui osât seul affronter les ténèbres , qui ne tremblât d'y rencontrer le diable, ou de voir l'enfer s'entrouvrir sous ses pas. La noblesse , si nombreuse sur cette paroisse , renforçoit la fausse dévotion pour mieux dominer ses esclaves ; c'étoit précisément autour d'elle que pulluloient les hypocrites , les fourbes , les
( i ) Ce temple de Vénus, est maintenant un attelier de salpqtre.
( 2o4 ) mcnlenrs et les fripons. Le curé sycophante , qui avoit refusé d'enterrer Voltaire, se préparoit à marchander la sépulture à tout écrivain.
A S. Médard , le fanatisme armoit de ses torches incendiaires des hommes d'autant plus superstitieux , qu'ils étoientplus ignorans. Aussi , c'est de ce redoutable faubourg que se sont élancés les forcenés qui ont bu avec délectation le sang humain.
D'autres églises étoient , pour ainsi dire, les climats du luxe de la capitale. Dans celle des Quinze-Vingts se réunissoient les fermiers généraux , les agens-de- change y les commis des finances. Superbes comme des paons, ils étinceloient d'or, de rubis et de diamans. Il ne leur manquoit que des diadèmes. Le pauvre même , dans ce lieu de magnificence , ne demandoit l'aumône qu'en termes choisis.
Aujourd'hui encore , l'on retrouve à S. Gervais quelques traces de Pancienne splendeur des orfèvres et des échevins de riXôtel-de-Ville, C'est là que les femmes.
comme jadis les marchandes de modes des Charniers des Innocens, viennent se montrer chargées de rubans et de dentelles. Mais l'aisance presque générale des Parisiens , fait que leur piété est tranquille; leur chant est doux et mesuré ; et c'est là aussi où l'on retrouve des beautés vraiment angéliques.
On peut conclure de ces différentes citations, que l'éducation des collèges , celle des ccuvens , des catéchismes et des écoles de paroisse , ont eu une influence bien funeste sur le caractère des Parisiens.
Dans les collèges , la jeunesse puisoit des leçons de vanité , d'orgueil, de mépris et d?égoïsme ; dans les couvens , celles de la débauche raffinée; dans les catéchismes, celles de la duplicité jésuitique, de la perfidie , de la fourberie et de l'intolérance; dans les écoles de charité, celles de l'ingratitude, de la paresse, du mensonge et de la brutalité.
Voilà pourquoi les nobles , qui ont lâchement donné l'exemple de l'émigration >
( 2oG J
ont été presque tous dénoncés par leur» laquais ou leurs portiers.
Voilà pourquoi, dans les assemblées sectionnaires , les motions les plus extrava* gantes , les projets les plus atroces , les mesures les plus vexatoires , ont été proposés et exécutés avec une opiniâtreté cruelle , par le plus grand nombre des cordonniers, des tailleurs, des menuisiers , des manoeuvres , des serruriers , des perruquiers , et même des chirurgiens.
L'insolence des nobles et des riches , qui ne les pay oient pas , avoit exalté leur haine.
JYlais on ne trouva ni assommeurs, ni révolutionnaires parmi les bons charbonniers , les bouchers', les forts de la Halle, les commissionnaires, les savoyards, parce que, plus dépendans des habitans, à cause de leurs besoins domestiques , ils n'éprouvèrent pas , comme d'autres , le manque d'argent; et que , d'ailleurs, par leur caractère pacifique, ils étoient moins accessibles à la corruption.
Toutes ces nuances ont été effacées par
le renversement du culte catholique ; il avoit donné une empreinte remarquable à chaque quartier , au point que dans la Cité on saluoit un prêtre parce qu'il avoit l'air noble , l'air d'un chanoine de Notre- Dame, tandis qu'ailleurs un prêtre n'étoit qu'un cuistre.
Tous ces chanoines, gros curés, vicaires , gras presbytériens , faisoient des emfans dans le quartier ; des aides-de-camp , des gendarmes ont pris leur place.