CHAPITRE C X XVI II
Nationcule,
La ville de Genève forme une républi- -que , et , pour ainsi dire ? un état séparé 5 x'est un point à peine sensible. Cependant ce^te nationcule , la plus contentieuse do l'Europe , a jeté par-tout une foule d'individus qui ont agité les pays où ils ont été reçus et employés.
La liberté publique doit beaucoup à M. Necker. C'est le comble de l'injustice que de ne pas le séparer entièrement des ennemis des principes républicains.
Ce qu'on peut lui reprocher , c'est ce que presque tout le monde fit alors ; c'est d'avoir essayé de concilier certains prin-
cîpès avec ceux de la liberté. Il eut ensuite un trop grand éclat j un trop beau jour , lorsque tout le peuple de Paris se prosterna, pour ainsi dire, devant lui comme devant un prolecteur: il est de l'essence du gouvernement républicain de ne pas croire avoir été sauvé par Thèmistocle ou Scipion, maisbienpar la nation elle-même, qui porté dans son sein des principes de liberté inextinguibles. On a toujours pensé que M. Necker avoit voulu monarchiser la République , et cette inculpation a fait oublier tous les services anciens qu'il a rendus à la patrie et sous plus d'un rapport.
Quand on songe que Rousseau ,' sorti aussi de la ville de Genève , vivant , eût été conduit à la guillotine , et qu'après sa mort on en a fait un saint politique, il faut rentrer en soi-même pour bien apprécier les éloges et les injures des hommes, et juger à quoi tout cela tient.
Clavière , antre homme éclairé , s'est donné la mort pour prévenir le supplice, et conserver à sa famille une fortune
qui échappa par ce moyen à la confiscation.
L'Helvétien qui descend de ses montagnes, pour aller vendre ses services et son sang aux despotes qui le paient le plus cher , n'est pas digne du titre de républicain , encore moins le banquier calculateur qui entasse For dans ses tonnes , et qui ne vient à Paris que pour cela.
c h a:p itre cxxix,
Vins frelatés.
Parts , dont la superficie contient , entre ses remparts seulement, trois millions soixante-treize mille quatre-vingt-dix toises carrées , et dont la population s'élève au moins a sept cent mille âmes, consomme annuellement quatre cent cinquante mille muids ( 1 ) de vin , non
(i) Le muid contient trois cents pintes.
Compris l'eau- de-vie , la bierre et le cidre.
Ainsi done , que les vignes de la Bourgogne , de la Champagne , du Languedoc et du Roussillon soient ou non battues de la grêle , il n'importe : il faut que la mesure soit la même 5 et suivant le principe des laitières ? on sait le secret d'en faire toujours assez ( pour tout le monde.
Le plus indigne de tous les apprentissages est celui qui se fait chez le fabricant de vins : sa cave est une école - pratique de friponneries et d'astuces de toutes les couleurs : c'est un laboratoire pour la moins aussi redoutable que celui du charlatan.
C'est là qu'un apprenti libertin se forme dans l'art de préparer et de distiller les poisons ; de composer avec les bois de Fernambouc , de Campêche , d'Inde ; avec les betteraves , les carottes , les navets et la litarge , une teinture que son maître lui fait mettre en bouteilles et
cacheter
(4g) cacheter sous les noms pompeux de Ton-* narre , de Bourgogne 3 de Champagne , d'Alicante , de Madère et de Chypre»
Le tableau de ces vins fins et étrangers , vrai chef-d'œuvre de sa compasition , figure , en lettres d'or majuscules, parmi les grappes noires de la vigne de fer qui se courbe en berceau au - dessus de la porte d'entrée de sa taverne. C'est le vocabulaire unique des fameux gourmets du quartier.
On dit, avec autant de finesse que de sens , que la vérité est au fond de la bouteille , qui contient heureusement le vrai jus du dieu de la joie. Il y a aussi une vérité dans la pinte du fraudeur ; elle est terrible : C'est la mort ! oui , la mort qui , comme un ver rongeur , s'enferme dans sa proie , et la corrode lentement.
La douce et tranquille hilarité n'épanouit pas le front du laborieux artisan condamné à faire usage de cette traîtresse Tome IV. Q
liqueur. Une tristesse noire assombrit au contraire son visage ? tandis qu'il la boit •sans défiance. Bientôt le poison pénètre dans ses veines comme un serpent de feu , et le met en fureur. Les excès qu'il commet dans son fougueux délire , n'accusent que la perfidie du cabaretier.
Ce n'est pas de son vin ? lui , qu'il a soif, c'est de voire or. Il ne vous fera pas grâce d'un denier. Il tinte vo I re argent , il y passe et repasse le pouce. Trompeur et fripon par principes , il ne reçoit que la monnoie de bon aloi, et ne vous rend bien souvent que des pièces fausses ou ajtérées.
Voyez-le , une main sur la clef de son comptoir en tombeau , et l'autre sur le broc intarissable ; sa tête est mobile comme celle d'un renard aux aguets. Il accueille d'un sourire coquin la foule qui entre. «A quel prix^, messieurs? » leur ditil d'abord : « est-ce à vingt-cinq ou à trente sous ? ))Son oeil attentif examine et
distingue tous ses buveurs à-1 a-fois".
Plus malin encore que le filou , il sait le mettre en défaut , en numérotant à la craie, sur son ardoise , le nombre de bouteilles qu'il se dépêche de vider à la dérobée, avec ses turbulens compagnons.
Il y a trois espèces de #in pour les trois principales parties du jour. Le vin du matin est altérant : c'est le plus cher ( 1 ) Le cabaretier mélangeur sait bien que le matin est l'heure des peintre» en bâtimens , des menuisiers , des maîtres maçons et des serruriers. La toise à la main , ils escaladent l'escalier chancelant de sa ténébreuse soupente , qui n'offre souvent aux yeux pour toute pein-
(1) Le prix du vin est scandaleux. Un ouvrier paye la mesure d'un gobelet la valeur desajournée : trop heureux encore, quand il n'est pas réduit à boire celui qui se débite aux cochers do fiacre, au peuple des ruelles, de la Grève, ou ai-x metidians vagabonds du faubourg Saint- Marceau.
i are , que les attributs du dieu de Lampsaque , dessinés au charbon.
Les bouteilles donc se vident rapidement , et la dernière venue est toujours la plus petite ; car la pinte se réduit à quelques lignes de plus qu'une chopine , dans ces bouteilles , qui toutes semblent choisies pour résoudre le problème de la divisibilité de la matière à l'infini.
Le vin de midi est alongéavec de l'eaU de rivière en quantité suffisante , parce que celui du matin a ferré le gosier.
Celui du soir est spiritueux , aiguisé avec de Peau-de-vie ou de l'esprit-devin f et quelquefois travaillé avec du chat mort , pour lui donner de la pointe.
C'est la classe moyenne qui en boit pour se réconforter après le travail forcé de la journée ; et comme il brûle plutôt qu'il ne réchauffe l'estomac , elle le vante partout j et c'est sur cette erreur de goût, que plus d'un cab arêtier fonde sa renommée.
Que je plains l'homme de peine 7 qui ,
( 53 ) courbé sous le fardeau , et les membres ruisselant de sueur , s'arrête à la porte de ce sacrilège profanateur , pour demander un pauvre demi-setier ! quand il approche de ses lèvres le terrible rougebord , je crois voir un homme prêt à avaler la ciguë ( 1 ).
Il ne suffit pas de connoître la superficie de cette ville immense. Les caves des cabarets occupent les trois quarts de sa topographie souterraine. C'est dans leurs tortuosités qu'il faudroit pénétrer pour surprendre le fabricateur au milieu de tous ses ingrédiens.
Vainement rétablira-t-on les droits d'entrée , il défiera les plus subtils observateurs. Son vin , de même que l'eau d'Arcueil , arrivera dans Paris par des canaux invisibles.
( 1 ) Les marchands de vin de nouvelle date ne mixtionnent pas encore leurs boissons, parc© qu'ils ne sont pas initiés dans le secret des anciens. •
( 54 ) C'est l'âprelé du gain ? encore plus que l'insuffisance des lois , qui inspire tant d'intrépidité à tous ceux de sa trempe , lesquels , possédant le même secret , fabriquent par-tout le même vin , bravent la sentence du pèse-liqueur et l'épreuve du chymiste (i).