CHAPITRE VIII, Les quatre' tourbillons
Une de ces grandes erreurs consacrées par l'irréflexion, et par l'ascendant que les mots ont toujours eu sur les choses , c'est d'avoir regardé la France comme une des plus anciennes monarchies du monde. La France a été constamment gouvernée par l'aristocratie la plus ancienne, la plus adroite et la plus entreprenante qui fut jamais.
Les grands, le haut clergé et la magistrature étant tout, et la nation n'étant rien , la noblesse partageoit la nation en trois classes; celle des hauts vilains, des riches vilains et des pauvres vilains.
On s'étonne de ce qui se passe aujourd'hui ; niais la démence et la durée de l'ancien régime est une chose encore bien plus étonnante.
Il faudrait marier la plume de in vénal à celle de Molière pour exprimer ce que cette arrogance des grands avoit d'odieux et de ridicule. Elle fut telle qu'il faudra à la France plus de mille ans de constitution et. de liberté pour se laver delà honte d'avoir été si longtemps opprimée et injuriée par de& hommes pareils.
Oui, ce qui doit le plus étonner celui qui connoît l'histoire de France , c'est que cette révolution , qui changea la face de la France et qui doit occuper toute rLurope, se soit opérée au mo-
ment où l'aristocratie sembloit avoir perfectionné son système d'insolence.
Les encyclopédistes et les économistes avoient bien des opinions qui appeloient de grandes réformes. Mais si la noblesse ne s'étoit pas divisée, si le parlement n'avoit pas mis plusieurs fois le feu à la maison de son voisin , le clergé ; si la haute noblesse n'avoit pas triomphé de la petite avec la plus imprudente politique , jamais on n'auroit pu ébranler ce colosse exempt d'impôts et de toutes les charges de l'état. Les parlemens étoient le foyer de l'aristocratie française, et celle-ci > ne sachant pas distinguer le vrai courage d'avec l'orgueil et la fierté féodale , humilia tellement la robe, que celle-ci ne s'opposa plus à la convocation des étatsgénéraux.
Ce fut vers le temps de la destruction des parlemens que se firent les mariages des trois princes de la famille royale. Ils furent traités en souverains, et cer-
tainement ils n'eurent rien à envier à aucune tête couronnée de l'Europe, tant pour leur maison que pour leur suite.
Il s'agissoit d'un mariage entre la maison d'Orléans et la famille royale":
celle-ci trouva que d'Orléans n'étoit pas assez noble, et le traita à-peu-près comme il traitoit lui-même un simple gentilhomme. Ces folies tournèrent au profit de la nation , qui s'émancipa au milieu des singulières querelles de la cour.
Cette cour, partagée en quatre, formoit quatre tourbillons, qui depuis ont entraîné tous les ministres et toutes les affaires; de là quatre conseils, où l'on ô'étoit habitué à regarder le roi comme le titulaire du royaume qui leur apparte- Boiten propre. La France n'étoit qu'un héritage.