‹ Le Nouveau Paris (volume 4)Chapitre 14 sur 40 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Renvoi de M. Necher.

Le livre des grands événemens par les petites causes n'est pas encore seulement commencé , et c'est parce que je l'ai long-temps médité, que je ne vais pas chercher bien loin ce qui a engendré un fait quelconque, lorsque le jour d'hier est quelquefois son véritable générateur.

( 55 ) Les ordres privilégiés qui avoient bien voulu, par condescendance, n'employer que la mauvaise foi, la ruse, et quelques petites menées pour répandre dans les provinces la division , la disette , et même la famine , et opérer la dissolution de Rassemblée nationale, voyant qu'elle se familiarisoit jusqu'à vouloir établir les droits de l'homme, résolurent d'associer le plaisir de la vengeance avec l'orgueil de l'empire, d'en imposer tout-à-la-fois à la capitale et de braver l'armée entière. Ils traitèrent de bourgeois six cents pauvres députés presque écrasés sous le poids de la calamité nationale ; et tout étonnés que le tiers-état ne fût point disposé à endurer les humiliations qu'on lui avoit fait tant de fois essuyer dans les assemblées des règnes antérieurs, ils décrétèrent dans leur comité secret que le ministre des iinances seroit ( liasse avec éclat j qu'on se rendrait maître de Paris et de cette bourgeoisie

( 50) assemblée ; que s'il s'y trouvoit des mutins , ils seroient dispersés , n'importe comment j enfin que les mots d'étatsgénéraux , d'assemblée nationale seroient désormais effacés de tous les dictionnaires français. Vingt-cinq à trente mille hommes à cheval et à pied eurent ordre de se rendre aux environs de Paris et de Versailles ; mais étoit-on bien sur des militaires qui raisonnoient le commandement, et qui s'indignoient qu'on ne. voulût faire d'eux que des instrumens de servitude? il fut dit qu'on feroit une répétition de celle sanglante tragédie. On souleva les ouvriers d'une manufacture au fauxbourg Saint-Antoine 5 on y fit mettre le feu , afin d'avoir occasion de faire marcher les Gardes Françaises et les Gardes Suisses contre les prétendus révoltés , et de paroi tre protéger les propriétés et les maisons contre les incendiaires. La répétition se fit à merveille ; on fit ieu , on en blessa autant qu'on en voulut,

( 5? ) et l'incendie des barrières fut aussi ordonné pour servir de prétexte à ta formidable introduction des troupes.

Cependant les grands enfans étoient si appliqués à tromper, qu'ils ne s'apperçurent pas qu'ils se trompoient euxmêmes. Ils n'eurent pas la patience , dans toute cette belle entreprise , d'attendre l'arrivée de toutes les troupes.

Ils précipitèrent le renvoi de M. Necker le samedi au soir du n juillet. Il eut ordre de sortir du royaume sous vingtquatre heures et à petit bruit.

C'étoit donner le signal de la banqueroute , et à la suite de la séance royale et de la cour plénière c'étoit rallier tous les esprits à l'insurrection. I /armée des agioteurs se rassembla au Palais-Royal; l'on vit un homme monter sur une table , animé de cette audace du moment, de cette audace qui fait tout , tirer deux pistolets de ses poches, haranguer le peuple, lui crier : ((Notre K) ruine est prononcée 5 voyez ce qui se

( te )

» passe aux Champs-Elysées : les trou- ))^>es s'emparent de tout l'espace qui se » trouve entre l'étoile de Chaillot et les )) Tuileries ; elles s'y rangent en ba- » taille. Nous avons assez délibéré, dé- » libérons par bras ; nous sommes les » plus nombreux } et nous serons les )) plus forts : armons-nous; que tous )) nos citoyens s'arment, partons )). Et ils sortirent en foule. Il avoit détaché un rameau de l'arbre qui Tombrageoit; ce rameau se transforma en une cocarde verte ; chaque boutonnière d'habit eut un ruban verd ; c'étoit la couleur de l'espérance. Mais bientôt on lit la réflexion que les couleurs d'Artois ètoienl vertes; on prit les couleurs des armes de la ville de Paris: delà, La cocarde tricolore , qui fera le tour du monde, à raison des obstacles qu'on lui opposera. On sonne le tocsin; ou dépouille les boutiques des armuriers et des lourbisseurs; on cherche par-tout des armes j on établit des ateliers j on organise des

districts. Le marteau résonne, étend ou courbe le fer; tous les instrumens de cuisine sont emmanchés; une foule innombrable se porte aux Invalides, y prend tous les fusils, et au grand étonnement des militaires, ne commet point de désordre : on traversa des caves pleines devins, sans y toucher; on ne vouloit que des armes ; on traînoit les canons du plus gros calibre , et ils marchèrent comme par enchantement. Des canonniers experts aur oient demandé deux jours pour opérer ce qui fut fail es trois heures.

Tandis que M. Necker s'-éloignoit tranquillement dans sa chaise de .poste, et que son renvoi avoit décidé le plus grand soulèvement et le, plus rapide dont l'histoire fasse mention , quelle' nuit du lundi ou mardi! Des patrouilles qui se succédoient cl se croisoient de quinze en quinze pas! Lue multitude tée pur la crainte, l'incertitude ,/çt l'indignation ! Ln murmure vague ac-

compagne de coups qu'on frappoit sans objet déterminé sur les portes et les boutiques! Ce son triste, monotone et continu de toutes les cloches d'une immense capitale! Ce tocsin, au milieu des ténèbres, sembloit appeler la colère et la vengeance d'un grand peuple pour briser un trône.... Quelle nuit!... et vous tous, princes, ministres et administrateurs des empires, qui n'avez pas entendu ce tocsin , attendez -vous à l'enteudre sonner au premier attentat contre la liberté.

Eh ! ce tocsin de la capitale se fit entendre d'un bout de l'empire à l'autre.

Une puissance invisible frappoit partout sur cette terre d'oppression , et partout l'on voyoit sortir de son sein des hommes tout armés.

Et à quoi tenoit ce grand mouvement ! le dirai-je? à une divinité qu'on appelle la peur ! La cour avoit épouvanté la capitale par un appareil de guerre : il en naquit cette journée m<

( ii )

morable, qui fut toute grande, -tou Le sublime, et la plus majestueuse dont parlera l'histoire.

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