CHAPITRE XIV
Travaux du Champ - de - Mars.
On ne vit peut-être chez aucun peu* pie cet étonnant et à jamais mémorable exemple de fraternité ; je n'y pense janrais sans admiration : e'est-lù que j'ai vu cent cinquante mille citoyens de toutes les classes , de tout âge et de tout sexe, formant le plus superbe tableau de concorde , de travail, de mouvement et d'alégresse, qui ait jamais été exposé : oh ! quels sont les monstres qui ont effacé ces couleurs si riantes ? quels hommes que ces bons et braves citoyens de Paris, qui surent transformer huit
( 69 ) jours de travail en des jours de fête la plus touchante, la plus opinée et la plus neuve qui fût jamais ! C'est un genre de spectacle si original, qu'il est impossible que les hommes les plus blasés n'en soient pas remués. Dans un espace iftimense rempli de citoyens vraiment actifs, et qui dévoroient le travail, s'of fi oient tout à-la-fois les scèn'es les plus variées. Ici ils s'attendrissoient à la vue de leur général, qui venoit prendre part au travail de ses concitoyens : là c'étaient des acclamations et des cris de joie à l'arrivée de la maison du roi : plus bas c'étoit une «musique militaire qui annonçoit les Suisses, ces enfans de la liberté, qui venoient partager la fête avec leurs anciens amis et alliés. A coté des garçons jardiniers, distingués par des fleurs et des laitues attachées à leurs instrumeus, étoient les élèves de peinture, qu'annonçoit une bannière représentant la France. A leur suite venoit Vespoir des races futures ,
(70) les rejetons de nos législateurs , qui passoient gaîment des exercices du collège au travail du Champ-de-Mars. A travers un groupe de moines, de femmes , d'abbés et de charbonniers , j'app(*çus le brave eapitaineKersaintavec une physionomie toute radieuse de liberté, poussant la brouette avec la même gaîfcé qu'il înonloit la Belle-Poule , ou qu'il iroit combattre les ennemis delà patrie.
Le résultat d'une aussi belle et aussi étonn an te fraternité mérite d'être transmis à la postérité la plus reculée. Lorsque les fédérés furent arrivas, on vit la plus solennelle des fédérations, le plus beau triomphe des peuples, un jour enfin d'alliance, d'étonnement , d'admiration et d attendrissement.
Dans ce jour solennel ce fut comme une expérience d'électricité. 'Fout ce qui louchoit à la chaîne dut se ressentir de Ja commotion; elle fut grande, elle fut universelle, elle fut (elle enfin que
relsouvenir est propre à rallier tous les jl Vunçais \ si les ennemis du dehors, jaloux de notre liberté , venoient nous assaillir. Ce seroit encore un montent de crise heureuse, un effort national qui reconstruiroit subitement l'édifice
-de la liberté.
On ne sauroit trop le répéter ; jamais la cour des rois n'a offert un spectacle aussi majestueux; et puisque Louis xvi a été infidèle à cet auguste serment , et qu'il a pu oublier qu'il l'avoit prêté à la face du ciel et devant un peuple généreux, il ne sauroit être plaint des maux qu'il a fait tomber sur sa tête par
. le plus détestable des parjures.
Hé ! qu/avoit-il de si beau dans son Versailles y dans ceUç espèce de forteresse où tes courtisans et associés, fant< u^ l< l'e&lavage le retenoient comme pri.soimier? Jamais ils ne le perdoient i\i -ils i-obsédoierit, etle
tout pour lui faire signer tout ce qui pouvoit servir leur ambition ou accrox-
( 72) tre leur intérêt avec l'asservisse) clu! de la nation. Louis xvi s'est détrônefiSfcmême, et par sa fuite honteuse , vingt millions d'habitans qu'on appeloit francs par une sorte de dérision, d'esclaves qu'ils étoient, se sont trouvés \\^ Lres comme par une espèce de prèstige.
Il est impossible de donner une description de ces travaux , qui ne soit beaucoup au-dessous de la réalité. Tous les citoyens de tous les âges ont brigué l'honneur de préparer de leurs mains le lieu où ils vont jurer de défendre la constitution et de vivre ou mourir libres. La multitude du monde, la vivacité des mouvemens, la bigarrure 1 des habits, tout concouroit à la variété pittoresque de ce spectacle. Ici ce sont les charbonniers, là les perruquiers, les forts de la halle , les porteurs d'eau ; les colporteurs n'ont pas voulu demoui rer oisifs ; les invalides ont prouvé que leurs bras étoient encore aussi vigoureux:
(?3 ) reux que leur aine étoit courageuse, On a vu même des femmes parées des ornemens de leur sexe en oublier la foiblesse , et voiturer des brouettes.
Les étrangers qui arrivoient par Versailles disoient, les yeux baignés de pleurs : Quels hommes que ces Pari* siens ! Il falloit voir cette vaste fourmillière de citoyens occupés aux plus rudes travaux ; il falloir voir la longue chaîne qu'ils formoient, attelés à des charrettes surchargées. Des pierres énormes cèdent à leurs efforts j il semble qu'ils en trahi eroien.t des montagnes : il n'est point de corporation qui ne veuille contribuer à élever l'autel de la patrie. Une musique militaire les précède. Tous les individus se tiennent quatre à quatre, portant avec gaîté la pelle et la pioche ; leur cri de ralliement est ce refrain immortel d'une chanson nouvelle, qu'on appelle le carillon national; tous chantent à-la-fois : ^4h ça ira ! ça ira ! ça ira ! Oui, pardieu ! ça ira! répètent