Tome I. D
(74) ions ceux qui les entendent. Les habitans des villages, même éloignés, accoururent ayant à leur tête leur maire avec son écharpe , et la pelle sur l'épaule.
Mais ce qui surprend le plus, c'est Tordre qui régne parmi un si^grand nombre de citoyens de toute condition.
Pas un propos injurieux, pas la plus légère querelle. On comptoit dans le Champ-de— Mars plus de deux cent cinquante mille hommes, et pas une sentinelle.
Un grand nombre de députés pour la fédération vinrent aussi travailler; diflérens membres de rassemblée nationale les àcèômpagnùient : on distinguoit parmi eux le père Gérard, qui, comme un ancien romain, passe de la charrue au sénat, et du sénat à la charrue. On a vu MM. Sieyes et Beauharnois, attachés à une charrette; on a remarqué qu'ils tiroient plus à gauche qu'à dioite. I/abbcMaury auront tiré à droite.
Le 9 , les charbonniers train oient derrière eux leur bannière ; un d'entre eux, en manteau court, en rabat, et enchaîne, étoit l'aristocratie personnifiée par ce J. F. Maury. Les collèges et les pensions ont pris part à ces travaux. Un pensionnaire de Vincennes, échauffé par un travail opiniâtre, s'écria : a Je ne )) puis encore que donner ma sueur â » ma patrie, quand viendra l'heureux » moment où je verserai mon sang pour )) elle )) ?
Les bouchers avoien t sur leur flamme un large couteau, et on lisoit dessous : Tremblez , aristocrates > voici les garçons bouchers! D'énormes monceaux disparoissoient sous leurs bras nerveux; des ouvriers de la Bastille ont amené dans des charrettes tous les instrumens qui ont sçrvi à renverser l'horrible forteresse. Les imprimeurs sont accourus mettre la main à l'oeuvre patriotique : il étoit écrit sur leur drapeau: Imprimerie, premier drapeau de la liberté \
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Plusieurs communautés de moines se rendirent aussi au cirque de la fédération ; un jeune ecclésiastique, bien frisé, bien ambré, bien lustré, sembloit regarder cette belle scène en pitié .... ; .A la brouette ! à la brouette ! cria-t-on autour de lui ; il en prend une nonchalamment. Un vigoureux patriote, qui, pour faire plus d'ouvrage, avoit sur lo dos une hotte remplie de terre, et rouloit une brouette, passe près de lui , et lui dit : Laissez 9 laisse z-là cet instrument que vous profanez. Il quitte sa brouelte , s'empare de celle de M. l'abbé, va vider la terre hors du Champde-Mars pour qu'elle ne le souille pas, revient, reprend son fardeau et continue son ouvrage.
On a vu toute une famille travaillant au même endroit; le père piochoit, la mère chargeoit la brouette, et leurs enfans la rouloient tour-à-tour^ tandis que le plus jeune, âgé de quatre ans, porté dans les bras de son aïeul , qui ci*
( 77 ) avoit quatre-vingt-treize , bégayoit en riant : udh y ça ira ! ça ira !
Une chose vraiment remarquable clans cette foule immense de gens inconnus les uns aux autres, c'est l'extrême confiance qui régnoit parmi eux : un jeune hortrme arrive, ôte son habit!, jette dessus ses deux montres , prend une pioche et va travailler ait loin ; on lui crie : Et vos deux montres? — On ne se défie point de ses frères , répondit-il en s'éloignant; et ce dépôt fut religieusement respecté.
On a remarqué un honnête citoyen ^ suivi d'une brouette chargée d'un tonneau de vin ; il tenoit des verres , et offroit à boire gratuitement aux travailleurs. Mes frères > disoit-il, ne buvez -point y si vous n'avez pas soif } pour ne point épuiser si-tôt le tonneau ; et on ne voyoit en effet se présenter à cette buvette, que des hommes épuisés de fatigue, et dont l'altération n'étoit point équivoque. Le roi vint jouir do
( 7« ) ce spectacle nouveau ; soudain , là pelle et la pioche sur l'épaule, les citoyens lui formèrent une garde d'honneur.