CHAPITRE XXII
La Semaine mémorable.
On appelle ainsi ce court espace de tempfl qui fut marqué par des événemeiis tris qu'on n'en vit jamais chez aucun peuple ni dans aucun pays. La dé?
( Î54 ) lentîon de onze Gardes-Françaises qui, par le refus patriotique qu'ils avoient fait de tirer sur le peuple, avoient encouru la disgrâce de la cour , porta le peuple à s'armer. Les officiers du régiment des Gardes avoient frémi de rage , lorsqu'ils virent ces braves soldats poser les armes. Le peuple reconnoissant forÇa la prison de l'abbaye Saint-Germain- des-Prés, et tous les prisonniers furent élargis. On porta le buste du duc d'Orléans, et l'on ne conçoit pas aujourd'hui , ni quel étoit le plan , ni quel étoit le but de ce prince ; il faut qu'il n'en ait eu aucun, ou bien on doit le considérer comme le mannequin le plus automate qui ait ligure dans aucune histoire. Après avoir été le jouet du cabinet britannique, il le fut de tous les factieux. On eût dit qu'il falloit le violenter et le porter assis sur le trône, afin qu'il fût (lit qu'il y étoit monté malgré lui. Le blasemeni de son corps inlluoil sans doute sur son esprit, puisqu'il se
montra tout-à-la-fois si crédule et si insouciant ; il laissoit agir sous son nom une faction dont il n'étoit peut-être pas , et qui , changeant elle-même de principes et de vues, et sur-tout divisée en tr 'elle, ne manqua point de faire couper la tête à un chef aussi inhabile, qui ,' par avarice, avoit dépensé des trésors, et avoit regardé le diadème comme une métairie que l'on achète à prix d'argent.
Le dimanche 12 juillet, les courtisans marchoient tête levée dans la galerie de \rersailles 3 ils sourioient d'alégresse à la seule idée de la prochaine destruction de la capitale; le dimanche suivant ils étoient humiliés, se parloient bas. Le roi avoit pris la cocarde nationale, étoit venu à Paris, avoit passé sous la voûte d'acier, c'est-à-dire , sou> trente mille piques ou épées croi- SA - dans une longueur de huit cents pas. Les courtisans étoient ébahis de tous ces événement rapides, et si Ton
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eut gardé le roi à Paris , démoli et rasé le château de Versailles, ainsi que je Pavois proposé, jamais un espoir coupable ne seroit rentré dans t*mt de coeurs effrayés, qui se remirent peu à peu de leur épouvante , et qui regardé* rent la révolution comme un torrent qui avoit déjà cessé de couler.
Le château de Versailles resté debout, donna de l'audace à tous Jes esclaves de cour et alimenta leur perfidie; et comme les peuples tiennentsur-toutaux signes, et aux signes appareils, si le domicile des rois eût été détruit , ainsi que l'ordonnoit la prévoyante politique, le monarque et sa cour se seroient dit:
Que l'acte insurrectionnel étoit sérieux et décisif, etilsauroient pris leur parti , et tout le sang qui a coulé seroit resté dans les veines des généreux Français*
Ma voix fut rejetée, parce qu'on dit que je ne faisois cette motion que pour accomplir une sorte de prophétie cpie j'avois faite sur le château de Vct
( &7 ) les, lorsque je peignis dans un rêve l'ombre de Louis xi v arrosan t des pleurs du repentir une dernière colonne à moitié brisée de son orgueilleux et coûteux monument.
J'oserai dire que la vue de ce palais a nourri constamment l'espoir despuissances coalisées en apprenant qu^il étoit soigneusement entretenu et presque dans son ancienne splendeur. Les princes étoient parvenus à faire croire à la multitude , que le roi n^étoit qu'absent et à la chasse.
Il auroifc fallu frapper l'esprit des peuples par cette grande destruction, disperser au loin les matériaux de ce superbe palais, en bâtir une petite ville; et de même que l'oiseau de proie, qui après avoir perdu son nid, ne trouve plu.^ rien à empoigner dans ses serres redoutables, la cour du tyran auroit dit : Nous sommes tout- à- fait vaincus. \ ersailles a'est plus !
La religion elle-même, qui n'a pin s
de temple , erre vagabonde et désolée : qu'eût-ce été de la royauté , lorsqu'arracliée de sa base , isolée, circonscrite , elle eût été forcée de prendre racine sur un pavé qui n'étoit plus de marbre et sous des voûtes qui n'annonçoient plus ni éclat ni magnificence?
Le château de Versailles étoit le vêtement d'un grand roi , d'un roi superbe et puissant ; il ne devoit plus y avoir de roi puissant et superbe j il falloit donc , dans ces circonstances uniques , écouter la voix du rêveur pénétré du profond sentiment du danger réel qu'il y avoit a laisser subsister un château p centre de foules les opérations politiques , et dont le nom réveilloit de près , comme de loin, des idées entièrement discordantes avec un ordre de choses si nouveau , et qui devenoient nécessairement impérieuses ou nulles.
Ce fut la fougue impétueuse du peuple qui détermina tous ces grands mouvemens ; parmi les blessés on compla
( ^9 ) beaucoup de septuagénaires et des enfans de douze ans. En deux jours de tems la ville avoit pris tout l'appareil d'une immense ville de guerre. On ne faisoit que toucher aux murailles, et elles tomboient. De gros canons furent enlevés aux Invalides comme par enchantement, et sans l'avoir appris, chacun savoit faire l'exercice et manier les armes.