‹ Le Nouveau Paris (volume 4)Chapitre 4 sur 40 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

f^ues préliminaires.

Je ne marche plus dans Paris que Êviït ce qui me rappelle ce qui n'est plus.

Bien m'a pris de faire mon tableau en douze volumes ; car s'il n'étoit pas fait, le modèle est tellement effacé, qu'il ressemble au portrait décoloré d'un aïeul inort à l'hôpital, et relégué dans un galetas. Personne ne s'est avisé , avant moi, de faire le tableau d'une cité immense, et de peindre ses moeurs et ses usages dans le plus petit détail j mais quel changement !

Un poète grec a dit il y a deux mille ans :

Quand le discord règne dans la cité, Le plus méchant tient lieu d'autorité.

Quand ce n'est pas le plus méchant % hélas! c'est le plus sot. Trente à quarante scélérats, encore plus ineptes que

barbares, sont venus décomposer tout ce que le génie et le courage avoient formé de grand et de solennel. Ces trente à quarante scélérats sont les chefs montagnards. C'est ce que je démontrerai dans la suite de cet écrit. La justice divine et humaine les a châtiés et punis les uns par les autres ; mais il ne faut pas que leurs abominables maximes soient confondues avec celles de la révolution. Car, pour peu que Ton ne distingue plus les époques, les temps et les lieux , on ne tarde pas à confondre les personnages ; et voilà pourquoi il sera peut-être impossible de bien connoître et de bien juger cette mémorable révolution qui a eu tant de faces diverses.

On pourroit dire du nouveau Paris ce que Strabon disoit de la Grèce : c'est dans tous ses points un pays extraordinaire et tragique.

Comment peindre tant de faits et d'événement ? Je dirai ce que j'ai vu.

Porté sur tous les flots orageux , n'ayant pas perdu un coup de vent, mon oeil a distingué dans la tempête quelques accidens particuliers. Non , tous les vents rugissans , déchaînés sous le sceptre d'Éole , luttant entr'eux et bouleversant les lieux qu'ils parcourent, ne sont qu'une image imparfaite et infidelle de ces combats des passions humaines où les philosophes ont été vaincus et terrassés, tandis que tout ce qu'il y avoit de plus vil et de plus méprisable en fait de style et de raisonnement, a dicté des loix impures à cette tourbe , à cette populace de la nation , qui les a prises pour des arrêts célestes.

Chaos épouvantable formé par les écrivains de la révolution, masse énorme de feuilles périodiques, de brochures et de livres , dépôt obscur et volumineux de discours contradictoires , débordement d'invectives et de sarcasmes, amas confus où la calomnie s'est noyée elle-même , dossier effroyable du plus

C4o) opiniâtre et du plus sanglant des procès, cesse d'accabler mes esprits , tuferois reculer jusqu'à un Tacite. Je ne veux point t'ouvrir , je ne veux point te consulter 5 je ne veux plus rien lire , je n'en crois que moi ; eh ! que pourroitil sortir de cette cuve où bouillonnent encore les vagues écumeuses?

Tous, les jouets ou les victimes des opinions qui passoient sur nos têtes, est-ce à nous d'instruire la génération présente , et de travailler pour la génération future? Il viendra, l'historien qui,avecdenouveaux doc u mens, ayant pleine connoissance des actes hostiles et perfides des cabinets étrangers, dira jusqu'à quel point tous les scélérats, et même les hommes de bien , ont été des marionnettes, des pantins obéissans, et qui ne soupçonnoient pas le fil qui les faisoit mouvoir. L'infernale politique des rois coalisés a mis tant d'art dans ses suggestions, a su mettre tellement à profit les idées et les passions de chaque

que homme , que les plus purs et les plus probes ont cherché long-temps où étoient la vérité et la justice, et qu'à travers les déguisemens du mensonge, ils se sont trouvés entourés d'illusions éternelles.

Dans les révolutions , on apprend à connoître les hommes en six mois, mieux qu'on ne feroit en vingt ans dans le cours ordinaire des choses. C'est alors que tous les grands et petits intérêts qu'on cachoit avec tant de soin , se montrent bien à découvert. C'est-là sur-tout que chacun se place sans maître de cérémonie, et qu'on voit bien sa juste mesure, même à travers les calomnies et les libelles dont on s'efforce de le noircir, à mesure qu'il s'élève sur son voisin ; mais ce n'est pas si aisé de former le jugement sur les effervescences populaires ; elles peuvent naître d'elles-mêmes , aussi bien qu'être suscitées par les différons partis.

Paris est une ville unique où Ton Tome 1. A

troure ce qu'on veut , en fait de personnages de toute espèce et de toute couleur. En moins de vingt- quatre heures un familier de l'ancienne police vous ramassera trois cents hommes qu'il distribuera autour d'un édifice, et qu'il fera vociférer sur tel ou tel ton. On sait que dans le temps de la Fronde, le cardinal de Retz et les autres chefs se faisoient tirer des coups de carabine sur leur voiture , afin d'avoir un prétexte pour animer les gens de leur parti contre la reine et le cardinal. De même, la cour , voulant savoir si elle pouvoit compter sur le régiment des Gardes Françaises , fit piller la manufacture de Réveillon , afin d'avoir un prétexte plausible pour faire entrer des troupes. Le régiment des Gardes fit feu sur les pillards, et les massacra ; ce fut comme la répétition de la sanglante tragédie que l'on devoit jouer quelques jours après : mais» la cour tomba dans ses propres pièges. Ce sang versé lit faire de*

(3) réflexions aux soldats ; ils furent instruits , caressés , débauchés ; ils eurent horreur de ce qu'ils avoient fait, et frémirent à l'idée de tuer leurs concitoyens. Un d'eux qu'on vouloit détacher du parti de la cour, écoutoit silencieusement , plongé dans la plus profonde réflexion ; on lui demanda de se décider 5 il répondit : « Pas encore ; je consulte l'ombre du colonel Biron ».

Le fougueux Charles ix tiroit luimême sur les malheureux qui fuyoient.

Pendant ces jours de sang il se promenoit dans la ville accompagné de sa cour ; il admiroit les traces du massacre, imprimées sur toutes les murailles} il alla aux fourches patibulaires voir le corps de l'amiral. Dieux puissans !

au pouvoir de quel prince vous soumettez quelquefois les plus grands empires ! Les frères de Louis xvi avoient fait Je tour de la capitale pour bien voir le plan du siège, par où entreroient les troupes , et se frottoient les

mains de joie. Les perfides ! s'ils avoient pu établir une disette universelle d'argent et de subsistances , ils l'eussent fait avec alégresse ; mais ce fut leur plan homicide, cette grande conspiration chaque jour renforcée , qui donna à la commune de Paris ce mouvement irrésistible qui a décidé la révolution.

Rien de plus réel , de mieux prouvé, de plus constant que la conspiration de la cour, et à compter de ce jour il ne peut y avoir de paix entre des royalistes et des républicains ; et quand le nombre des républicains seroit plus circonscrit que jamais , les républicains n'en seront pas moins vainqueurs,

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