CHAPITRE LXXXIX
^inacharsis Clootz.
Il nous étoit venu de Prusse; il s'étoit intitulé l'orateur du genre humain.
(69 ) Cosmopolite factice , il parloit de la république universelle ; il promettait au monde cette république universelle. Un plaisant disoit à ce sujet que le mont Athos en eût été la tribune, et les Cordilleras les gradins sur lesquels eussent été assis les représentans de l'univers. ïi fit des discours plus extravagans les uns que les autres : on eût dit d'un persifflage envers le corps législatif. Mais il est à penser qu'il suivoit des leçons qui lui avoient été données, et qui tendoient à ridiculiser les idées républicaines par l'extension bizarre qu'on leur donnoit.
Au reste le citoyen Grégoire , évêque de Blois, a écrit à don Ramon-Joseph de Arce , archevêque de Burgos, grand inquisiteur d'Espagne, qu'il eût à se convertir à l'humanité ; et je suis persuadé qu'il l'a fait de bonne foi et dans la sincérité de son ame. Je ne sais s'il s'anéantira à la voix de Grégoire , ce tribunal affreux , ce trône de la cruauté et de l'intolérance, dont la base est à
( 70 ) Madrid, et qui étend son horrible puissance à Lima, à Mexico. La république de Clootz fit sourire dans un temps où. Ton étoit très-peu disposé à rire. La lettre de Grégoire frappera-t-elle Famé du grand inquisiteur? Son ame serat-elle assez chrétienne pour provoquer lui-même la suppression du tribunal dont il es t le chef, ainsi qu'il en est invité? C'est ce que l'avenir nous apprendra.
Anacharsis Clootz fut décapité, quoiqu'il eût suivi long-temps les étendards jacobites ; et si le bon Grégoire alloit à Madrid, je ne répondrois pas qu'il ne fût point traîné dans les cachots du Saint-Office; cela dépendroit des circonstances. Les auto-da-fés peuvent se rallumer encore; et plus d'un Torquemada est vivant dans ce beau pays où l'ignorance et le fanatisme auront leur dernière et invisible retraite.
République universelle ! Quelle est l'acception de ce mot? Si l'on entend que l'univers entier aura les mêmes
( 7i ) loix , il est évident que , quoique les principes de la nature et la déclaration des droits soientdetous les lieux comme de tous les temps , leur application est subordonnée à une foule de circonstances locales qui nécessitent des modifications.
Veut- on nous dire que les peuples ayant des constitutions différentes , les fonderont toutes sur les principes de l'égalité et de la liberté, et se chériront en frères ? C'est le cas d'appliquer le conseil d'un ministre à l'abbé de Saint* Pierre, Envoyez préalablement des missionnaires pour convertir le globe.
Plusieurs contrées de l'Europe et de l'Amérique agrandiront bientôt le domaine de la liberté, mais quelques centaines de peuples seront encore longtemps étrangers aux vrais principes 5 et il est douteux qu'ils soient de si^-tôt adoptés parles écumeursbarbaresques^ les voleurs de l'Arabie , et les anthropophages de la mer du Sud.
( 72 ) Veut-on nous dire enfin que les divers états du globe formeront des alliances ? Cette hypothèse ne s'applique guère qu'à ceux qui sont rapprochés par des relations commerciales. Ainsi bien du temps doit s'écouler encore, avant que les Français signent un traité avec les Tschoudes et les Pepys ; et sous ces divers aspects , la République universelle est en politique , ce que la pierre philosophale est en physique.