‹ Le Nouveau Paris (volume 5)Chapitre 11 sur 40 · CHAPITRE XC · texte numérisé non relu

CHAPITRE XC

Grande disette.

C'est pendant l'hiver de 1794 que la disette de la viande s'est fait sentir à Paris. On vit affluer à-la-fois et en même temps dans les boutiques des bouchers , les femmes de ménage, les cuisinières, les domestiques, etc. La livre de bœuf s'éleva tout-à-coup depuis dixhuit sols jusqu'à vingt-cinq sols. Les

citoyens

• ( 73 ) citoyens murmuroient et ne songeoient pas encore que la consommation de cette denrée par une armée de douze cent mille hommes, jointe à l'extrême rareté des fourrages et à la guerre de la Vendée, occasionnoit ce surhaussement de prix. Depuis lors les envois de bestiaux â Paris diminuèrent insensiblement. Les manœuvres de la malveillance en augmentèrent aussi la pénurie, A cette époque, la commune sanguinaire lit placarder presqu'à chaque porte de maison cet arrêté trop mémorable qui réduisoit chaque bouche à une livre de viande par décade ; et les membres des comités révolutionnaires furent autant de docteurs Sangrado qui modérèrent impitoyablement tous les appétits. Combien de mères de famille j'ai vu pâlir, et essuyer leurs, larmes à la lecture de ce sinistre mandement sur le jeûne universel ! Derrière ïa foule des nombreux lecteurs, une marchande de choux, sa hotte sur le dos, s'écrioit Terne III. D

( 7* ) d'un ton dolent : Ils sont partis y les bœufs y ratissons-nous les boyaux l Cependant on voyoit arriver de la pro=vince des bandes de vaches laitières \ les dévorateurs du peuple coramençoient ainsi l'exécution du pacte de famine, et ils travailloient rapidement à anéantir la reproduction des espèces. Déjà les précurseurs de l'armée révolutionnaire, semblables à des loups affamés, parcouroient les campagnes en dardant des yeux étincelans sur les fermes et les métairies. Ils s'y précipitoient armés de fourches et de baïonnettes , empoignoient les moutons, les volailles, in^ cendioient les granges , délioient les boeufs dans les étables à la face des propriétaires , et vendoient leurs larcins à d'infâmes spéculateurs. Ces* atroces brigandages firent disparoître subitement le beurre et les oeufs. Dès neuf heures du matin,la Halle, jadis ce vaste et riche" dépôt de toutes les productions de la nature ? se trouvoit dégarnie. Bientôt il

( 75 ) 6e forma de longues files de femmes, qui, depuis minuit, bravant l'inclémence de l'air, attendoient patiemment chacune leur tour pour conquérir, au péril de leur vie, trois œufs et un quarteron de beurre. La cavalerie et la force armée des sections, détachées par les animaux ravissans des comités révolutionnaires , augmentoient le tumulte et le désordre. Que de femmes enceintes ( Ton a eu depuis plus d'égards pour elles ; et elles prennent leur tour avant tous les autres expectans) ont été victimes de ce malheureux temps ! Que de précieux gages de l'amour conjugal ont été étouffés dans leur germe et anéantis à la source de la vie ! Oh l quel homme sensible a pu voir sans pleurer de douleur, des milliers d'individus de l'un et de l'autre sexe poursuivre, en courant dans les avenues étroites de la Halle aux boucheries, les porteurs qui, courbés sous lepoids énorme de moitiés de boeufs, couroient eux-mêmes poiur

( 76 ) n'être pas assaillis par la foule qui se ruoit sur eux , et sembloit dévorer des yeux la viande crue ! Quels cris déehirans se faisoient entendre de toutes parts ! Le chagrin assombrissoit tous les visages ; on maudissoit la vie et les exécrables inventeurs de la famine : cependant on voyoit les gendarmes faisant courir au galop leurs chevaux entre les étaux qui n'ont point trois pieds de large; ils culbutoient le monde , multiplioient les accidens sous prétexte de les prévenir , et favorisoient par une astucieuse tactique les plus honteux trafics. Des scélérats aux appointemens de la commune faisoient ranger les femmes à la file; mais tandis qu'elles attendoient leur tour en grelotant de froid, des porte - faix , formant de leurs larges épaules un rempart impénétrable devant les boutiques, enle voient les boeufs entiers-, et quand le partage du lion étoit fait , les femmes rangées deux à deux n'avoient point avancé d'un pas ,

( 77 ) et se retiroient par centaines les mains rides.

D'un autre côté 'l'on se jetoit sur le poisson qui se vendoit à l'enchère aux marchandes ambulantes. Ce poisson étoit corrompu ; la* disette du beurre en avoit suspendu le débit ; la famine lui redonnant de la valeur, il causa de graves maladies.

Au quai de la Vallée, on vendoit l'agneau 1 5 francs la livre ; la vente s'en continua long -temps avec une scandaleuse profusion. Les paysans circuloient alors dans les rues avec des paniers de volailles au bras. Les Parisiens achetoient à l'envi les poules et les poulets , que faute de grains mis en réquisition il n'étoit plus possible d'élever dans les campagnes. Cette abondance factice d'une denrée qui ne fut jamais que le partage de la richesse, dura peu , et fit place uniquement aux herbages, Ce que l'on appelle légumes secs, tels que riz, lentilles, haricots, étoit amon-

/ ( 7«) celé clans les magasins .militaires ; et l'on regardoit comme une félicité, la découverte d'un litron de cette denrée que plus d'un ménage se vit réduit à manger à l'«eau pure.

A cette désolante pénurie de subsistât! ces,se joignoit la difficulté plus désolante encore d'avoir du pain. Dès deux heures du matin , les femmes se rangeoient deux à deux sur une longue ligne, que le peuple désigna depuis sous le nom de queue. Les jeunes filles n'étoient point les dernières à se mettre en rang. Leurs propos agaçans , leurs ris immodérés se faisoient entendre de loin , et réveillèrent plus d'un adolescent. L'obscurité de la nuit, les portes des allées en tr'ou vertes à propos, favorisèrent des tête- à -tètes adroitement concertés, et la luxurieuse audace de* la jeunesse qui ne sait point aimer. On voyoit aussi des hommes sexagénaires, des valets , des garçons de boutique , qui , s'arrêtant sur chaque rang , fai-

( 79 ) soient le signalement des visages et choisissaient leurs dulcinées. D'autres plus déliontésjseruoienten taureaux sur les femmes qu'ils embrassoient toutes l'une après l'autre. Rien n'étoit sacré pour leurs mains complices visibles de leurs fougueux désirs ; et voilà comme ces rapprochemens dangereux achevèrent de pervertir la morale et d'éteindre toute pudeur. Les sentimens de fraternité s'anéantirent aussi dans tous les coeurs. Chacun se fit une maxime de se préférer ouvertement à son semblable.

La ruse devint une qualité commune à tous les esprits. Les derniers de la file surent se faufiler aux premiers rangs.

Bientôt les femmes luttèrent de force contre les hommes. Leurs caractères s'aigrirent par la résistance des plus forts. Toutes devinrent plus irascibles ; toutes contractant l'habitude de jurer , on ne distingua plus leurs voix enrouées par les cris de la colère ? d'avec celle des charretiers.

Aux débats scandaleux succédoient des intervalles de silence, on entendoit alors les vagissemens des enfans, et. les cris d'autres plus âgés qui demandoient du pain. Ah ! que je plaindrois l'être insensible qui n'auroit pas été ému de ces cris !

A-peu-près dans ce même temps, on remarqua que d'autres queues se formèrent pour l'huile , le savon et la chandelle. Au mois de mai il y en eut une qui , commençant à la porte d'un épicier du Petit-Carreau y s'alongeoit jusqu'à la moitié de la rue Montorgueil.

Les ouvriers , l'air morne et les yeux fichés en terre, comptoient en gémissant , les heures qu'ils perdoient sans travailler.

Le renchérissement subit et excessif de la main-d'œuvre fut le fruit de la loi homicide du maximum. L'exécrable commune avoit basé sur cette loi son plan de famine universel ; mais pour mieux masquer son projet aux yeux du.

( 8i ) peuple crédule , elle fit , au momeni de sa publication , placarder une affiche par laquelle tout marchand boucher ou épicier qui renonceroit à son commerce , seroit réputé suspect et arrêté comme tel.

Cette loi féroce aggrava le mal ; tout disparut, et le marchand pour s'indemniser de ses pertes, et sur- tout des pillages de beurre, de sucre, de café, et des confiscations arbitraires des commissaires aux accaparemens, firent colporter en cachette leurs marchandises dans les maisons des particuliers , qui les achetèrent à tout prix.

Telle fut en 1794 la situation en der.rées de cette ville populeuse , où régnoient jadis la paix et l'abondance, qui font chérir la patrie.

L'année 1795 ne fut pas plus heureuse que la précédente. On vit dès 'le commencement de l'automne s'établir à chaque coin de rue des meroandières qui commencèrent par vendre la livre

( Sa )

de viande s5 sols , et qui , au mois de ventôse, en demandoient 5 liv. 10 sols 5 encore eurent-elles le soin de la dégraisser pour faire du suif.

Des préposés de l'ancienne commission ont donné naissance à cet odieux commerce. Au moyen du droit de réquisition et dépréhension dont ils étoient investis , ils achetoient de la viande au prix du maximum, puis la revendoient aux détaillans , à un prix exorbitant.

Le même brigandage s'est observé depuis sur les autres denrées, ce qui, joint à l'agiotage de l'argent, des montrès et autres bijoux d'or par les courtiers (1), sur le carreau même de la Halle, contribua singulièrement au discrédit des assignats.

A tous ces malheurs le froid vint encore se joindre; depuis deux ans, la

(1) Grand nombre de ces honnêtes sans-culottes furent arrêtés pour avoir vendu des montres de cuivre doré ; qu'ils négooioient comme de l'or pur.

capitale se cliaufFoit au jour le jour. Le charbon étoit extrêmement rare; on a remarqué la singulière exactitude de n'en faire venir qu'un seul bateau à la fois dans chaque port. Il falloit passer trois nuits , pour obtenir son tour par numéros. Le bois s'est vendu à mesure que les débardeurs le retirèrent de l'eau. La rivière, subitement enchaînée par les glaces, en causa la disette totale, et l'on n'eut plus d'autre ressource que celle de couper les bois de Boulogne, Vincennes, Verrières, Saint-Cloud , Meudon , &c. Des sangsues sorties de la fange des cavernes à voleurs , profitèrent du malheur public pour se gorger aussi d'or et d'argent.

Ils vendirent 4oo francs la corde de bois ; et l'on vit alors des nécessiteux scier dans les rues leurs bois de lit pour faire cuire leurs alimens, et s'empêcher de mourir de froid. Des vieillards revenoient des forêts, le dos courbé sous des fagots , et rappeloient la fable

tîe îa mort et du malheureux. Les fontaines étoient gelées; les porteurs-d'eau des quartiers éloignés de la rivière, forcés d'aller au loin en puiser , la firent payer i5 et même 20 sols la voie; les citoyens , indignés de cet impôt , se firent tous porteurs-d'eau, et lorsque les réservoirs des fontaines publiques furent dégelés, les queues s'y formèrent aussi , et Ton y disputa son tour.

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