CHAPITRE LXXXVIIL
Coupeur de tête.
Ce monstre ! je l'ai vu : il fut longtemps esclave à Maroc , dont le souve-»
rain compte au nombre de ses menus plaisirs , celui de faire sauter cinq à six têtes chaque matin avant de déjeuner.
( 66 ) C'est-là qu'il s'est exercé par force a l'horrible métier qu'il fit ensuite par goût à Paris.
On rapporte qu'à Versailles , cet homme féroce , pour empêcher que la pluie n'enlevât le sang qui coloroit sa barbe (qu'il porta long-temps), la tenoit à l'abri sous sa redingotte. Il disoit en revenant à Paris après la nuit du 6 octobre 1789 : C^étoit bien la peine de me faire aller là-bas pour deux têtes 1
Il se vantoit d'avoir arraché le cœur à Foulon et à Berthier ; et prétendant avoir fait un acte de patriotisme, il vouloit demander une médaille civique à l'assemblée nationale. On se le montroit dans les rues comme l'on montre un Gagne -petit.
Eh ! comment a-t-on pu obéir à ces proconsuls qui fauchoient l'espèce humaine ? Quelle est donc cette légion de bourreaux qui a inondé la France de gang? Il faut bien aimer les hommes
( 67 ) pourles aimer encore. Après cela ils se sont prosternés devant les bustes de Marat , et ont admiré la gigantomachie de Collât : et l'on a rencontré dans chaque ville , dans chaque bourg un verrou-animal , c'est-à-dire , un guichetier , des charpentiers d'échafauds, et des satellites autant que l'on en a voulu. Si la nation française n'eût pas été plongée dans un sommeil léthargique (sauf nos braves soldats), auroiton vu tel excès de lâcheté et d'abnégation? Mais nos soldats étoient occupés à foudroyer l'Autrichien ? à purger le territoire de la France.
Le coupeur de tête sortit des comités révolutionnaires , des tribunaux révolutionnaires, des clubs révolutionnaires payés à quarante sols par individu (ces imaginations de l'affreux Danton), des armées révolutionnaires : tout alors étoit révolutionnaire. L'on imprima logique révolutionnaire. Quelle éclipse de l'esprit humain ! Où sont les prin- 4
( 68 ) ripes d'une logique révolutionnaire?
Comme ce langage a régné , nous devons en faire mention ici.
On appela d'abord la guillotine le coupe-tête , cette invention qui en dispensant de se servir de la main du bourreau , a multiplié les exécutions , er*a favorisé peut-être plus que tout le reste la sanguin ocratie des deux épouvantables comités. Mais le terme coupe-téte n'a point prévalu.
On dit la guillotine y on a dit le règne de la guillotine , la raison de la guillotine. Si l'on eût dit à Montes^ quieu que ce mot seroit placé un jour dans le dictionnaire politique de la nation française, qu'auroit-il pensé?