CHAPITRE XCI
Palais -Egalité, ci -devant Palais- Roy ah
Ainsi que la corruption du plus beau fruit commence par une pourriture légère, de même le Palais-Royal est la tache qui a corrompu nos moeurs modernes , et propagé la gangrène.
Je ne traverse point ees longues galeries, sans Voir l'ombre qui, dufmënielieu où son aïeul avait dotmé;, ainsi que
le dit Voltaire, le signal des voluptés^ donna le signal de toutes les intrigues ambitieuses, de tous les crimes atroces* et qu'on peut regarder comme le fondateur réel des échafauds de Robespierre, et du régime sanguinaire qui a tout à la fois opprimé et avili la nation ; car sa stupeur et son silence pendant dix-huit mois de forfaits, sont, comme je l'ai dit ailleurs, plus épouvantables à la réflexion du philosophe , que la dissolution physique d'un monde.
J'y suis , sous ces arcades , serres chaudes de toutes les plantes empoisonnées qu'on a pris soin de semer dans tous les départemens : voilà le foyer des cabales et des discordes civiles ! voilà le temple où l'agiotage dévore la fortune publique, et condamne à la faim des familles entières, réduites au plus aifreux dénuement par un trafic solennel et meurtrier ! les voilà , ces audacieux spoliateurs de nos dernières ressources ! les voyez -vous marcher par
( 86 ) "bandes, la tète haute, le regard effronté, toujours cure-dent à la bouche , et la main au gousset pour faire résonner leurs louis? Ils ont le teint vermeil et le ventre rebondi : Je sourire de l'ironie est sans cesse sur leurs lèvres ; ils bravent le regard de l'homme de bien , et les patrouilles qui les séparent sans les diviser 5 ils se rejoignent en groupe comme des globules de vif-argent 5 ils vont, viennent, s'accostent, se divisent par pelotons qui un instant après font masse ; celui qui se trouve au milieu , donne le mot d'ordre : c'est un signe, un geste, un demi-mot, qui change à toute heure , et soudain ils se passent le cours du louis, crayonné rapidement sur un chiffon de papier.
La voilà, cette armée ennemie que soudoie et qu'entretient le cabinet britannique ! Les guinées ont ravagé notre papier-monnoie, et ont attaqué le crédit public.
Sous le perron de la rue Vivienne
sont les brigands subalternes , qui exécutent les ordres des chefs avec une ponctualité non moins étonnante que leuf adresse à saisir les moindres nuances du commandement.
Leur costume est assez uniforme : c'est un bonnet de poil à queue de renard. Hercule, le plus fort des hommes, se couvroit de la peau du lion , qui est le plus fort des animaux ; ceux-ci , qui sont les plus fripons et les plus rusés, s'affublent de la peau du renard, qui est le plus astucieux, le plus voleur, le plus carnassier entre les bétes.
Ils sont en veste, ont des bottes sales, des cheveux gras ; leur mine patibulaire, leur bouche livide, sardonique, leurs yeux qui attirent les porte-feuilles, sont mobiles et clignotans comme ceux des singes- qui s'étudient sans cesse à voler sans être apperçus : leur langage est moqueur ou obscène.
Ils se tiennent près des tavernes qui leur servent de repaires 5 ils s'y enfon-
( 88 ) cent, et puis reparoissent ; ils vont tendre leurs filets dans des coins obscurs y puis sortent précipitamment pour donner Féveil à leurs complices.
A la porte des spectacles , ils n'y entrent jamais ; ils ne lisent pas plus les affiches qui sont sous leurs yeux, que les arrêtés du directoire et des autorités constituées : on diroit que les loix ne les regardent pas, tant ils sont calmes et froids daws leur inobservance ou leur violation.
Ils boivent souvent , mais peu : la soif de For tempère en eux la soif du vin j et leur sobriété n'est pas une vertu , mais une attention à ne»point perdre de temps.
Les femmes se mêlent parmi eux , et font le même métier ; elles y mettent plus d'astuce encore, lisent les chiffres beaucoup plus vite que les hommes :
la souris qui enlève une miette de pain , et qui se renfonce dans son trou avec la rapidité de l'éclair , voilà leur image ;
( «9 ) on n'a pas besoin de leur parler , elles devinent.
Ce n'est point là que l'on vole les porte-feuilles : on y pompe, comme par une force attractive , ce qui est dedans , et d'un ton si simple et si miséricordieux, que ces agioteurs semblent, en vous volant, vous avoir rendu un service.
Reportez vos pas sous les galeries qui conduisent au théâtre de la République , vous appercevez à la suite l'une de l'autre , des boutiques de filles qui tiennent des déjeuners et des soupers froids : là on entre , là on sort sans dire mot j on est servi en montrant l'assignat. Des courtiers , des maquignons , des coureurs de vente fument, ruminent , boivent dans ces antres silencieux : personne n'y parle , et les plus grandes orgies y sont , pour ainsi dire, muettes.
Des ruisseaux d'urine coulent auprès j les avenues sont ténébreuses et
( go ) froides ; le libertinage y a pris je ne sais quelle forme glacée , qui paroît «avoir son code et ses motifs.
Non loin (et dès qu'on apperçoit un peu de jour), des garçons perruquiers donnent des espèces de leçons publia ques, et enseignent à leurs maîtresses à crêper des perruques de femmes. A côté d'une poupée coiffée en cheveux d'or , pendent des andouilles et des jambons.
Tout à côté, des milliers de bouteilles de vins fins , de liqueurs de la Martinique > exposées sur des gradins, présentent aux regards des passans l'orgueilleuse étiquette. Au moment que je parle, cfeux cents bouteilles posées sur une planche mal affermie , sont tombées sur d'autres bouteilles , et le vin du Cap a mêlé ses flots à ceux de la crème des Barbades. Le sol, profondément imprégné , a chassé à cent pas à la ronde la mauvaise odeur du lieu. .
Tel qui buvoit jadis modestement de la tisanne, quoique agioteur secon-
(9i) claire , avale aujourd'hui et ne savoure que le Champagne et les autres vins délicieux sortis de la cave des émigrés, et qu'ils ne boiront plus.
Les morceaux lins , les pâtés de perdrix, les cerises au petit panier, les pois dans leur primeur, les hures de sanglier, voilà les bons morceaux des marchands d'argent, des brocanteurs, qui, dans un espace de six cents pieds carrés, trouvent leur table, leur promenade, leur domicile , leur jouissance , leur fortune, et l'aliment éternel de leur travail monstrueux.
Le cours du louis , dont ils sont les maîtres, se trouve enregistré d'heure en heure sur la couverture des pâtés.
Vous avez kTiooo livres 5 vous repassez , l'étiquette vous offre 1000 liv.
Les boutiques de bijoutiers , toujours nombreuses, sont resplendissantes , comme s'il n'y avoit ni misère ni infortunés. On ne voit que des chaînes de montres, moitié perles , moitié dia-
(92) fnans , qui pendent parmi les montres à quantième. Ceux qui n'ont tout juste que pour acheter un pain , regardent ces bijoux précieux , qui ne sont séparés de leurs mains que par un verre transparent , et ce fragile rempart est religieusement respecté.
Les marchands de draps font descendre du plancher au sol de la boutique , toutes les étoffes ondulées, qui contrastent avec les mises ignobles et sales des passans : on diroit que ces marchandises ne sont plus pour les Français , et qu'on va les embarquer pour la Turquie. On les contemple à-peu-près du même œil que les tableaux du Muséum. Ces étoffes sont sous votre main , vous pouvez les toucher; personne ne semble les garder, et les maîtres sont dédaigneux lorsqu'il s'agit de vendre.
Des boutiques plus resserrées , mais non moins riches, vous offrent des superfluités brillantes : ce sont des bagues qui sont à deux faces; c'est une fleur de