Tome UL F
( i22 ) à-coup tous les murs se sont couverts d'affiches nombreuses en style presqu'aeadémique , annonçant des bals de toutes couleurs , et quelques-uns à si bon marché, que la servante peut y atteindre.
Pas une fillette qui ne trouve un galant pour la conduire à ces écoles de turbulence et de séduction. Un jeune homme refuse-t-il de les mener au bal , ou ne danse-t~il pas assez assidûment avec elles, elles reconduisent prompte- 111 en t et lui vouent une haine féminine , c'est-à-dire déguisée.
On danse aux Carmes où Ton égorgeoit; on danse au Noviciat des Jésuites ; on danse au Coupent des Carmélites du JMaràis ; on danse au Séminaire Saint- Sulpice $ on danse aux Filles de Sainte-Marie ; on danse dans trois églises ruinées de ma section , et sur le pavé de toutes les tombes que l'on n'a point encore enlevées : le nom des morts est sous les pieds des danseurs
qui ne Tapperçoivent pas , et qui oublient qu'ils foulent des sépulcres.
On danse encore dans chaque guinguette des boulevards , aux Champs- Elysées, le long des ports. On danse dans tous les cabarets où se réfugie l'infanterie de l'agiot, qui après avoir trompé tout le jour les malheureux particuliers , fait encoie là échec et mat à la fortune publique. Enfin on danse chez tous les professeurs de rigaudons , qui s'appellent artistes , à l'exemple des histrions.
Il y a pourtant cette différence entre eux et les professeurs modernes d'entendement humain, qu'ils n'ont jamais cherché à savoir si quand l'homme dansoit , son aine étoit alors dans son talon ou dans sa glande pinéale.
On réveille la nuit les ménétriers. On frappe , on sonne, on crie à leur porte, ainsi que l'on fait chez les accoucheurs dans les cas pressans. Eh ! vite ! levezvous ! accourez ! on vous attend. Le
ménétrier se frotte les yeux , jure. Quel chien de métier ! dit-il ; il se lève , il gronde, il s'habille; il va gagner six écus de six livres , sans compter trois bouteilles de vin dont il ne laissera pas une goutte.
Tous les joueurs de violon sont retenus trois semaines à l'avance $ ils gagnent d'autant plus d'argent qu'ils vont long-temps. Aller long-temps, voilà le mérite par excellence 5 il faut aller toute one nuit, et que le poignet soit infatigable. Comment le violon a-t-il prévalu ? Je ne 6ais pourquoi ; mais il est couru , ce ménétrier, pourvu qu'il sache tenir l'archet jusqu'à quatre heures du matin ; et c'est-là le fort du métier, que dis-je? de l'art! Le ménétrier enfin doit être fort du poignet , du bras ! faire vibrer la corde.
Il est si important qu'il y a promesse, engagement par écrit; car l'on ne badine pas avec l'administrateur d'un bal ! Le parjureviolon qui manqueroit à sa
parole, qui tromperoit l'attente d'une société dansante, seroitplus en horreur que Mardi, Drouet et Babceuf, et de plus seroit cité devant le juge-de-paix,
Il danse, le peuple souverain, il danse tous les jours ! Il n'est donc pas déjà si mécontent? Et dans chacun de ces bals si renommés, il y a des salles de jeu., puis des buffets de rafraîchissemens , des illuminations d'un côté , de l'autre des parties ombreuses , des demi-jours favorables , enfin des ténèbres visibles , qui ne sont pas celles de Milton.
C'est à qui s'étudiera à tuer cinq à six heures en se mettant en branle. Mais dans le style des beaux bals , on y ressuscite le ton noble des anciens paladins , c'est le cavalier et la dame : tandis que dans les bals du peuple on dit : le citoyen et la citoyenne. On conçoit bien que les annonces pour ]es bals des élégantissimes , ne sauroient être rédigées que suivant l'idiome aristocratique : c'est tout simple 5 et nos inconce-
vables 9 et nos merveilleuses ne sauroient entrer dans un bal de citoyens.
Fi ! cela sentiroit la république : et il est convenu , et chez la femme du notaire et chez celle de l'épicier , que c'étoit-là un mot qu'on ne pouvoit entendre : une république danse-t-elle ?
On a vu un roi danser : Louis xiv, Louis xv, et les bals de la cour, qui les remplacera? Qui remplacera le menuet de la cour,t)ù la danseuse archiprincesse tournoit le derrière à son danseur archi-prince, pour présenter le devant au roi de France ? Oh ! que cela étoit majestueux !
Mais les deux cents bals et les bals de Ruggieri y de Luçquet , de JVLaur* duit y de T^enzel , de RLontansier , tous les bals de société , même les plus élégans , quoique pleins , s'effacent comme des gratte-culs devant les roses, à l'aspect du bal de Y hôtel Richelieu , qui rassemble un monde , un monde incomparable. C'est l'arche des robes
( 'ï27 ) transparentes, clés chapeaux surchar-»
gés de dentelles > d'or , de diamans , de gaze , et des mentons embeguinés l Son entrée n'est permise qu'à une certaine aisance. Dans ce lieu enchanté cent déesses parfumées d'essences , couronnées de roses, flottent dans des robe9 athéniennes , exercent et poursuivent tour à tour les regards de nos incroyablés à cheveux ébouriffés, à souliers à la turque , et ressemblais d'une manière si frappante à cette piquante et neuve gravure qui porte leurs noms , que je ne saurois en vérité la regarder comme une caricature.
Là , les femmes sont nymphes, sultanes, sauvages ; tantôt Minerve ou Junon 7 tantôt Diane ou bien Eucharis.
Toutes les femmes sont en blanc, et le blanc sied à toutes les femmes. Leur gorge est nue , leurs bras sont nus.
Les hommes par contraste sont trop négligés. Ils rappellent quelquefois à ma vue ces laquais qui , dans l'ancien
ïégime, dansoient au salon une fois Tannée , le jour du mardi - gras à minuit, vingt minutes avant le coucher des maîtres. Ils dansent d'un air froid , morose : on diroit qu'ils rêvent à la politique ; ils ne rêvent à rien , ou bien ils font des plans d'agiot.
Les femmes sont plus décidément au plaisir de la danse , mais sans trop d'abandon. Si Ton entend quelques paroles, elles sont rares, et ne sortent que de la bouche. du rigaudonier > despote armé de son archet, qui affecte la gronderie et la mauvaise humeur, qui régente tous les distraits, au milieu de deux cents femmes dont la danse silencieuse est certes une singulière exception chez les Français, Elles se recueillent véritablement pour préciser davantage leurs mouvemens divers ( i ).
(l)Ce que j'ai vu de plus majestueux dans iua vie , de plus gravement solennel , de plus grandement ridicule , c'est le menuet français , dansé devant le roi de France. On n'entendoit
Ce qivil y a de singulier, c'est que les spectateurs soient , pour ainsi dire , mêlés avec les danseurs, et qu'ils for-' ment comme des noyaux entre les différentes contre-danses, sans néanmoins les gêner. Il est rare en effet qu'une danseuse éprouve le moindre choc. Son joli pied tombe à un pouce du mien ; elle s'élance, c'est un éclair : mais bientôt la mesure la rappelle au point d'où elle est partie. Semblable à une comète brillante , elle parcourt son ellipse en tourbillonnant sur elle-même, comme par un double effet de gravitation et d'attraction. Je m'avancerois encore un peu au-devant d'elle, sans craindre ql; toucher autre chose que son vêtement :
j'ai senti presque son souffle , et sans l'effleurer.
Chacun est immobile sous le vent des
presque pas le pas des danseurs ; un silence.... On ne peut rendre ce recueillement respectueux ; j'en appelle aux témoins qui ne sont pas îoj3 guillotines. Pauvres humains !
danseurs; et les femmes, que l'on juge à haute voix , passent et repassent avec vélocité, comme indifférentes aux éloges ; mais leur oreille n'a rien perdu de tout ce qui s'est dit sur leur compte. Leurs yeux qui semblent invariablemeut fixés sur leurs danseurs, ne s'échappent sur le cercle qu'avec une telle rapidité, qu'il faut étudier avec attention ce mouvement pour le saisir, et cependant elles ont tout vu.
Plus loin , ce sont des courtisanes en groupes séparés. Là, le mouvement est encore plus rapide ; étincelantes de diamans, elles en agitent toutes les aigrettes aux lumières. Elles mettent dans leur danse une expression plus caractérisée : on voit bien qu'elles craignent de paroître trop lascives 3 mais le regard , le regard qui ne ment jamais les décèle.
Elles ne peuvent, et ne pourront jamais imiter les gestes, les repos voluptueux, mais décens , des autres femmes. Aussi les discours autour d'elles acquièrent-
(. i3i ) ils une sorte de licence qui n'existe point à trente pas de distance de ces groupes : ceux-ci , je vous l'atteste , ont payé un plus large tribut au parfumeur. Tout-à-coup, à un certain signal, tous ces groupes se divisent ; les banquettes vides sont à l'instant occupées, et uniquement par les femmes. Quelle nouveauté annonce ce dérangement?
c'est un corfcert qui commence. Alors les femmes , que retenoit en dansant le désir de la supériorité sur leurs rivales , et l'attention qu'exigeoient les figures variées et multipliées des contre-danses, commencent à parler. Les hommes debout les dominent et les observent.
Elles semblent s'être placées là pour recueillir les hommages dus à leur légèreté. On distingue celles qui ont mis des bagues aux doigts de leurs pieds . celles qui portent un vêtement étroit, couleur de chair , et si étroit , qu'on peut gager qu'il n'y a pas de chemise sur la peau»
( i3> ) Un bourdonnement confus étouffe le concert ; les sarcasmes, qui ont remplacé parmi nous l'ingénieuse épigramme , circulent. On maudit tout haut le gouvernement , lorsqu'il est doux et humain, et Ton respectoit le gouvernement tyrannique et sanguinaire. Les silences alors ne son t observés que qu an d Rhodes s'efforce de tirer 4e son violon des sons aussi attendrissans que ceux d'Orphée ; mais ce n'est pas encore J^ioiti. Les palissades rangées autour de chaque banquette ( je veux dire les hommes , autant vaut) , les palissades, dis-je, se livrent alors à mille déclamations contre tous les gouvernans ; ils tâchent de déchaîner contre eux la défaveur, le mépris et le plus souvent la haine publique. La région du bal devient l'antre de la calomnie ; mais plus insolente que malicieuse , elle dégénère en platitudes, en terrent d'invectives grossières, et bientôt elle éloigne même jusqu'aux curieux. L'un dit
à son voisin : Toutes ces femmes que tu vois; — Eh bien? — Elles sont entretenues par des députés. — Tu crois?
: — Celle-ci aux yeux vifs, à la taille svelte 5 c'est la maîtresse de Rajfron* Cette demoiselle, la gorge nue et couverte de diamans, c'estla soeur de Guyo» mard : on a payé sa dernière motion avec les bijoux de la couronne. — Cette belle blonde élancée, c'est la fille cadette d'Isnard, qui a mis de coté cent mille écus pour sa dot : on la marie demain. Il n'y a pas , vois-tu , un membre du corps législatif qui n'ait ici deux ou trois femmes, dont chacune des robes coûte à la république une partie de ses domaines.
Le concert est fini : commencent les soupers , où les femmes, qui n'ont plus la gêne des corps et des corsets qui les serroient autrefois à outrance, peuvent manger à satiété; elles s'en acquittent très-bien. Elles dévorent les dindes aux truffes, et les pâtés d'anchois : elles m an-
(. i54 ) gent pour le rentier , pour le soldat f pour le commis, pour chaque employé de la république \ et tout en dévorant , elles disent un mal affreux de la république. Il n'y a rien d'horrible comme le régime actuel ; si elles dansent, c'est pour le faire enrager ; car elles ont ouï dire que les deux conseils n'aimoient point les danses. Elles ajoutent qu'il n'y aura que le bal qui ne périra point en France. Tous les écrouelleux qui cachent leur menton dans leurs cravates, s'écrient : paole victime e , cela ne peut pas durer. Cependant les femmes qui maudissent cet épouvantable régime républicain, sont filles, soeurs, femmes de fournisseurs de la république : elles ne cessent de dévorer 3 elles ne boivent plus de vin, à cause de la foiblesse de leurs nerfs 5 mais elles avalent le kirschwasser , le marasquin et toutes les liqueurs des îles.
Autrefois les femmes , dans les bals , prenoient des rafraîchissemens ? et tout
( i35 ) au plus quelques biscuits dans un peu de vin. La gourmandise aujourd'hui les domine*, et je ne cesse d'admirer leur contenance ferme à table, et avec quelles grâces franches elles satisfont leur strident appétit. Les perdrix froides font deux bouchées ; les viandes disparoissent , et de grands verres d'eau rafraîchissent par intervalle leur palais brûlé par le feu des liqueurs.
Bruyans plaisirs^ les femmes sont dans leur élément au milieu de votre tumulte ! Le contentement perce dans leur maintien , malgré leur déchaînement épouvantable contre le temps qui court: jamais elles n'ont joui d'une telle licence chez aucun peuple ; la rudesse jacobite expire même devant les noncocardées. Elles ont dansé, Tdu, mangé ^ elles ont trompé trois ou quatre adorateurs de secte opposée, avec une aisance et une franchise qui feroit croire que notre siècle n?a plus besoin de la moindre nuance d'hypocrisie et de dissimu-
( i36 ) lation , et qu'il est au-dessous rie -nous de pallier nos habitudes et nos goûts , quels qu'ils soient.
Bientôt je rentre dans le cercle, ayant bien saturé mes regards de toutes ces attitudes diverses , de tous lés points de vue piquans et réellement neufs, car je suis statuaire ei peintre dans mon cerveau : et voiià pourquoi il n'y a pas un seul tableau au Muséum que je ne refasse dans mon imagination. Ah ! pauvres peintres! que vous êtes en général froids, monotones, sans esprit, et surtout sans invention ! que vous êtes bien nés pour peindre des calvaires ! Ah !
malheureux peintres d'histoire ! vous avez tué l'histoire. Et votre Wateau , non il n?a pas vu les bals , ou bien nos grand'mères étoientbien lourdes et bien gauches , en comparaison de leurs filles : il n'a rien vu, Wateau. Je compare toutes ces figures dansantes , parlantes et mangeantes à celles que j'ai rencontrées en divers pays 3 et je me confirme
dans l'idée que les Françaises sont, de toutes les femmes, celles qui ont le plus de grâces , même dans les fonctions qui en admettent le moins , comme manger goulûment, regarder hardiment , parler hautement , et déclamer anti-républicainement.
Mais aussi je ne sais si l'on a vu dans aucuns temps et dans aucuns pays, une femme, au milieu des hivers les plus rudes , sans bas , sans autre chaussure qu'une légère semelle en forme de sandale , et simplement attachée par de légers rubans , laisser voir ses doigts des pieds ornés , ou plutôt gênés par plusieurs bagues ou anneaux ; et l'ostentation seule lui fait certes dissimuler la. gêne qu'elle éprouve en formant les pas de danse.
Qui croiroit, au milieu de ces bals, que la guerre est sur nos frontières , sur les bords du Rhin , de la Sambre, de la Meuse, au-delà des monts et sur toutes les mers ! Que l'Europe conjurée, sou-
( i3S ) mise au fanatisme insensé, au dogme des rois , encore plus absurde que le dogme de la présence réelle, menace opiniâtrement la France, la république, la constitution , Paris , les bals et même tous les danseurs : personne ne songe à ces hostilités sanglantes , à ces majestés liguées qui veulent relever la dignité de leur trône sur les cadavres français.
Je vois même une foule de jeunes gens de 23 ans, embryon-bêto-crates, qui ont mis leurs cravattes jusqu'à leur bouche, et qui dansent plus long-temps, comme enchantés de s'être soustraits (je ne sais comment) à la réquisition.
Quel bruit se fait entendre? Quelle est cette femme que les applaudissemens précèdent ? Approchons , voyons. La foule se presse autour d'elle.* Est-elle nue? Je doute. Approchons de plus près; ceci mérite mes crayons : je vois. Son léger pantalon, comparable à la fameuse culotte de peau de monseigneur
le comte d'Artois , que quatre grands laquais soulevoient en l'air pour le faire tomber dans le vêtement, de manière qu'il ne formât aucun pli j lequel, ainsi emboîté tout le jour , il falloit déçulotterlesoir,en le soulevant de la même manière et encore avec plus d'efforts ; le pantalon féminin, dis-je, très-serré, quoique de soie, surpasse peut-être encore la fameuse culotte par sa collure parfaite 5 il est garni d'espèces de brasselets. Le juste-au- corps est échancré savamment, et sous une gaze artiste-* ment peinte, palpitent les réservoirs de la maternité. Une chemise de linon clair laisse appercevoir et les jambes et les cuisses qui sont embrassées par des cercles en or et diamantés. Une cohue de jeunes gens l'environne avec le langage d'une joie dissolue : la jeune effrontée semble ne rien entendre. Encore une hardiesse de merveilleuse > et l'on pourroit contempler parmi noua, les antiques danses des fdles de Laconie :
iî reste si peu à faire tomber, que je ne sais si la pudeur véritable ne gagneroit pas à l'enlèvement du voile transparent. Le pantalon couleur de chair , strictement appliqué sur la peau , irrite ^imagination et ne laisse voir qu'en beau les formes et les appas les plus clandestins , et voilà les jours qui succèdent à ceux de Robespierre !
Il en résulte néanmoins que toutes les femmes paroissent avoir absolument la même peau , ainsi qu'elles exposent au coup -d'oeil les mêmes chevelures blondes. Eh ! malheureux , je n'idolâtre , moi , que les cheveux qui sont bruns ou noirs. Je sais cependant que sous cette décoration blonde.... Oh!
quand viendra la mode de la peau brune ou demi-brune? car je suis pour les beautés plus ou moins africaines.
Mais quittons ces grands bals ; le fifre et le tambourin ne battent plus que machinalement; les lanternes colorées fument et pâlissent. Sortons pour ren-
( i*i ) trer demain dans les bals bourgeois.
Hé bien î qui s'en douteroit? j'y ai là à deviner, mais beaucoup plus qu'ailleurs : le trait ressemblant y est bien plus difficile à saisir; oui, infiniment plus de détails et de nuances , sous un premier aspect d'abord assez uniforme.
La dissimulation , et la plus adroite , règne ici , parce que l'on danse sous le regard des mamans, des tantes, des oncles et des frères. Il faut que la fille trompe tous ces nigauds : elle y songe, elle y parvient. Dans ces bals, les mamans conduisent leurs filles, il est vrai, mais à-peu-près comme ces bonnes qui accompagnent de jeunes actrices jusques dans les. coulisses, et le tout pour la forme. Ces jeunes personnes sont d'abord comme honteuses des pirouettes , des rigaudons et des entrechats qu'elles entreprennent; mais ce pas qu'elles ont médité , qu'elles ont étudié, qu'elles ont répété si laborieusement en présence du maître 9 sera pour elles, à
ce qu'elles imaginent, le premier pas h la fortune. Elles dansent avec des intentions matrimoniales j car elles visent toutes à épouser le plus riche du quartier. C'est ce qui sanctifie aux yeux des mamans le péché du bal. Le confesseur a perdu de son crédit 5 mais il le reprend avec usure, quand il tolère le bal, et qu'il condamne et réprouve la république ; puis plus d'une fille pauvre a trouvé à se marier avantageusement, pour avoir fait preuve de cadence et de légèreté. Aussi les jeunes filles, ce que l'on n'avoit pas encore vu, vont -elles par-tout. Il n'y a plus de ce qu'on appeloit des séducteurs , depuis la grande facilité des mariages, depuis que le divorce est venu si complaisamment au secours de toutes nos fantaisies. On ne redoute ni le contrat ni l'engagement qu'on peut rompre , refaire et dénouer.
On ne craint plus ces accidens , qui autrefois entachoient une famille pour un demi-siècle.
( -i43 ) Ainsi les bals ont remplacé, pour le* filles, les couvens : on alloit les voir à la grille , on va faire l'entrevue chez le maître à danser ; il est devenu tout aussi honnête et tout aussi commode qu'un peindre en portraits. Félicitez -vous, bonnes mamans ; et vous , augustes bourgeoises, raisonneuses boutiquières, aristocratissimes notairesses ; naguères le sermon de la paroisse vous ennuyoit ; maintenant vous avez la morale du Vaudeville , les vêpres mises en vaudevilles dans la pièce de Santeuil et Dominique , les vêpres chantées par Arlequin. Ce chant réjouit toute votre petite famille, et vous toutes les premières ; convenez- en. Le bal, après cela , vous paroît un lieu de décence , car tout est comparaison : vous n'y voyez aucun inconvénient. Oh ! ce n'est pas le moment de les condamner, ces bals !
ils facilitent les mariages. Je ne suis pas rigoriste assurément ; je ne veux pas empêcher les filles de se marier $ mais
ces bals du soir et prolongés dans la nuit , enfin ces bals où le fifre perçant et le tambourin résonnent, je vous en avertis, complaisantes mamans, favorisent bien des choses , et ne feront qu'agrandir les salles des Enfans- trouvés (1).
Les bals militaires se distinguent encore par une plus grande effervescence. On y entend , pour ainsi dire , le tumulte des camps et le cliquetis des armes. Les gestes , les pas des danseurs ont quelque chose de mâle , et l'on s'apperçoit à leur air martial qu'ils passeroi en t avec la même ardeur des bras du plaisir aux champs de la victoire : tous les mentons y sont nus , et les visages non efféminés offrent aux regards l'honorable moustache. C'est avec regret que nous avons vu ces braves défenseurs de la patrie environnés de ces fem-
(i) Le nombre des enfans trouvés s'est accru à Paris , depuis dix -huit mois, de près* du double.
mes
( i45 ) mes sans pudeur , plus propres à les détourner de leurs devoirs qu'à les y porter, et qui .par leurs appas dangereux , peuvent les rendre incapables de soutenir le poids des armes et les fatigues de la guerre. Femmes honnêtes et pudiques, chargez -vous de la reconnoissance nationale ! accordez votre main à ces guerriers , dont le caractère en général est toujours plus franc que chez les autres hommes.
Il est des bals pour tous les états ; les porteurs d'eau et les charbonniers ont Jes leurs ; je ne veux rien oublier. Dans des caves, même au fond de quelques allées, dans de sales cabarets ; au son d'un violon grossier , ou d'une rauque musette , tous les dimanches et toutes les décades ( car le peuple chomme doublement) , souvent même dans l'intervalle, les Auvergnats dansent à ébranler les planchers et à faire craindre les réparations locatives. Le lieu de la danse est éclairé ou par un lustre composé de