Tome IIL G
t iM ) deux morceaux de bois en croix, ou par quelques lampions rangés à terre le long des murs. Au milieu d'un nuage de fumée de tabac et d'odeur d'eau-devie, vous voyez s'élever et retomber sans cadence et sans mesure des danseurs inimaginables ; et tout à côté , sur de méchans bancs à moitié vermoulus, des groupes d'hommes et de femmes se barbouillent de gros baisers , si hideux qu'ils me font détourner la tête, et que je voudrois aujourd'hui les déloger de ma mémoire, Quelquefois le soulier à clou d#ns son élan écrase le lampion et asperge toute l'assemblée :
cela ne fait rien ; il n'y paroîtra ni aux bas, ni à la chaussure , ni aux co-* tillons ^ le suif enflammé ne mord point sur le cuir tanné de ces P^estris : ils reprennent leurs bandoulières , et s'en vont , en se donnant pour rire de gros coups de poing.
Enfin j'ai vu des bals où des danseurs de profession , costumés en nègres ? en
( 1*7 ) sauvages , en Chinois, en paladins,' se faîsoient grandement admirer, parce qu'ils n'étoient pas connus ; mais ces subtils escamoteurs de renommée, j'ai su , moi , les reconnoître. Que n'ose point cependant l'amour de la gloire !
je les ai surpris dans un bal de blanchisseuses, s'enivrant de l'admiration de vingt couturières : ainsi un comédien du troisième ordre , sifflé et resifflé , va représenter chez Nicolet ou Ribié , et y enlever des applaudissent ens 5 il fait alors une bonne nuit.
Fameux danseurs de l'Opéra , est-ce vous qui avez tourné toutes les tètes de la cité ? Sachez que vous comptez autant de lourds imitateurs qu'il y a de prétendans aux grâces corporelles :
mais si d'un coté l'on vous imite , célèbre Vestris , l'on entend les mêmes danseurs vouloir vous imiter en même temps , vous, gosier-Garat ; on n'entend plus que caracouler vos perpétuelles caracoulades. Or , le gosier-
( i48 ) Garât est un instrument, dit unique, qui exécute des difficultés musicales , et de si grandes difficultés qu'elles en sont vraiment baroques. On dit que cela est admirable ; on s'y pâme ; et voilà ce que j'y ai trouvé de plus curieux. Dans ces bals , dans ces concerts, l'arbre du luxe, de l'opulence, fleurir fcu milieu d'une "ville peuplée de misérables ; et c'est ainsi que l'on voit un superbe oranger qui s'élance d'une caisse peinte et remplie de fumier.
Parisiens , mes chers Parisiens y dansez ou allez à la messe; allez a la mess© ou dansez; dansez même et allez à la messe en même temps ; mais pour Dieu ne politiquezpas: car quand vous voulez politiquer, vous tombez dans les pièges les plus grossiers qui vous sont offerts. Vous vous acheminez sur la foi de quelques scélérats vers toutes les horreurs de la dissolution anarchique.
Dansez, je vous en supplie, dansez ; car il est impossible que vous ayez un autre
( ^9 ) Caractère qui vous convienne mieux.
Eh ! n'auroit-il pas mieux valu pour vous de danser et le 01 m^i,et le y juin , et le 4 prairial, et le 1 5 vendémiaire !
Ensuite, crédules Parisiens, qui n'écoutez- vous pas ? Il y a moins d'ennui à voir danser que d'entendre un potpourri royaliste (î) sortir dans les lycées , de la bouche d'un littérateur qui se prodigue comme un chanteur ou comme un violon, et qui vend en personne sa rhétorique usée. Ainsi .que le violon , il recommence sans cesse la même ritournelle qu'il débite depuis dix ans ; et il ne sentira pas même l'ennui qu'il distille.
(i) Pauvres déclama îeurs, quittons déployez sans cesse la robe ensanglantée de César (qu'Antoine ne montra qu'une seule fois au peuple romain) , sachez qu'en politique le jour d'hier est un cadavre ; et que le jour de demain est quelque chose; et que dans la personne de Louis xvi , ce n'est pas un homme que l'on a mis à mort ; rîiais un gouvernement.
( i5o ) Vive donc la danse, mes chers Parisiens ! et de préférence à la triste et monotone littérature de nos redondantes académies, de préférence sur- tout à tous ces lieux communs d'aristocratie hébétée et de royalisme extravagant.
Que nos lycées , au lieu de nous distribuer des phrases si rebattues, ouvrent leurs vastes salles à la danse. Pesans duri-crânes, dont le style même ne danse jamais, taisez-vous : vous ne valez pas le violon qui nous met en joie, car vous attrrstez une brillante et nombreuse assemblée : faites place au tambourin $ et pour le mieux prouver, voici ce que le grave Montesquieu a écrit sur la danse : « La danse nous plaît par Ta lé- )) géreté, par une certaine grâce , par la » beauté et la variété des attitudes, par » sa liaison avec la musique ; mais sur- » tout elle plaît par une disposition de » notre cerveau, qui est telle qu'elle raî) mène en secret l'idée de tous les mou- » remens a de certains moitvemeus, la
d plupart des attitudes à de certaines » attitudes )).