CHAPITRE XCIV
Caricatures , Folies,
O N a épuisé les caricatures sur tous les candidats ; on a épuisé la calomnie sur tous les gouvernans passés, présens et futurs : la voix de la calomnie est toujours infatigable. Tout ce que l'esprit et la sottise peuvent dire ou imaginer, a été imaginé et dit. L'on peut dire que la calomnie est chez les Pari-
( i55 ) siens , ce qu'étoit le péché contre nature à Sodôme et à Gomorrhe : elle y a acquis le droit de bourgeoisie. Mais si les injures et les outrages ne sont point épargnés aux hommes en place, ils paient tous ces sarcasmes par le mépris le plus calme j ils sont indifférens même aux écrits qui les défendent : comment ne le seroient-ils pas à ceux qui les attaquent ! on diroit qu'ils ont pris pour devise ce vers de ma composition :
Laissons-les bavarder , et gardons l'action.
Les cent trente-trois journaux chantent tous chacun à leur manière ; il eii résulte l'effet que produit un orchestre trop nombreux et discordant : on ne peut plus rien distinguer 5 c'est du bruit, et un bruit qui souvent fait rire. Il n'y a pas de rue où il n'y ait l'imprimeriç d'un journal , et trois journalistes dans les mansardes? écrivant , ou plutôt découpant des colonnes de journaux, et ne taillant leur plume que quand on.
leur a avancé le mois. A force d'avoir
•voulu élever la presse au-dessus de tout 3e reste ; à force d'en avoir voulu faire îa magistrature suprême; à force de la placer au-dessus des loix de la décence, <le l'honnêteté, la presse est retombée à zéro : voilà le produit de la licence. Le bon qui se trouve dans les feuilles est perdu , parce qu'on a enveloppé du manteau de l'oubli le plus dédaigneux , toutes les feuilles périodiques : c'est qu'aucune d'elles n'a su se préserver d'une physionomie mobile , selon les événemens.
Les caricatures semblent vouloir les remplacer , et former une addition à la liberté illimitée de la presse. Les passans s'arrêtent en foule au-devant des marchands d'estampes, pour regarder les incroyables > les merveilleuses , la marchande de merlans > le rentier, la folie du jour, Y anarchie, le danger des perruques. Il faut dire , pour l'instruction des étrangers , que cette dernière estampe offre une femme courant à che-
( x55) val , et dont la chevelure jet le chapeau s'envolent à-la-fois.
Ces peintures naïves de nos ridicules, ide nos folies , de nos travers , de nos vices , n'excitent que le sourire passager d'un peuple volage qui s'étudie dans sa mise , qu'il varie à chaque instant du jour , à faire la charge même du ridicule dont on lui offre le fidèle miroir. Qui le croiroit ? l'estampe des incroyables a généralisé les oreilles de chien : c'est ainsi que les journaux ineptes, frondeurs du républicanisme , ont fait beaucoup de républicains.
A côté de ces caricatures , figurent en grand costume , les portraits de ces généraux , dont les noms inconnus se sont tout-à-coup couverts d'une gloire immortelle , et qui , généreux défenseurs de la France, ont, en la protégeant , sauvé l'Europe entière de l'horrible système d'oppression et d'esclavage que les rois avoient médité contre les peuples ; leur concorde républicaine,
C i56 ) loin de la basse jalousie , ne les honore pas moins que leurs victoires. Charette fait nombre auprès d'eux ; et il étoit donné à la générosité française de rendre hommage à ses talens en détestant son méprisable fanatisme. Les portraits du gros Louis et de sa fille sont encadrés et exposés comme les autres : ce sont des images et rien de plus aux regards du spectateur qui les achète s'il lui plaît ? ou qui leur rit au nez , suivant sa fantaisie. On vous tire par la manche et l'on vous offre la Mort de Louis xvi et de Marie - Antoinette y tragédies ; cela ne vaut que quinze sous pièce , et personne n'en veut.
Mais ce qui frappe le plus , c'est lafainéantise du peuple. Le petit peuple travaille très-doucement. Ses bras daignent à peine faire le moindre effort.
Son métier est devenu pour lui une espèce d'amusement. Le gros travail lui fait peur : le brancard est peu chargé , la hotte est légère. Il loue ses bras
( *5? ) * comme par condescendance } il veut dans une heure gagner le prix d'une journée entière $ il semble enfin, en travaillant avec l'insouciance la plus marquée, obliger encore le maître ou le bourgeois qui le paie chèrement. Au reste , les guinguettes , les spectacles sont remplis par lui de bonne heure.
Oubliant le passe, tuant le présent, ne songeant pas à l'avenir , il va tous les jours aux promenades publiques ; il est sur les boulevards , sur les quais , les bras croisés ; il est dans les cafés , occupé d'une partie de billard , ou s'appesantissant sur un dé de dominos $ il y passe sa vie : il a presque honte du travail de la boutique. Enfin , grâce à la multiplicité indicible de tripots , de billards , de salles de spectacles à bon marché, de cabarets > le Parisien est devenu l'homme le plus paresseux de toute la terre : on se demande : quel travail nourrit cette multitude oisive?
Il y a peu de jours, la taille des robes
( i58 ) des femmes illustres se dessinoit en cœur ; actuellement celle des corsets se termine en ailes de papillons dont le sexe semble vouloir en tout se rapprocher, et qu'il prend le plus souvent pour modèle. Hier c'étoient les chapeaux à la Paméla ; aujourd'hui les chapeaux à l'anglaise : hier elles se paroient de plumes , de fleurs , de rubans , ou bien un mouchoir en forme de turban les assimiloit aux odalisques ; aujourd'hui leurs bonnets prennent la forme delà femme de Philippe de Commines:
hier leurs souliers élégans étoient chargés de rosettes et fixés au bas de la jambe avec un ruban artistement noué j aujourd'hui une grande boucle figurée en paillettes leur couvre presqu'entièrement le pied , et ne laisse appercevoir que le bout d'un léger bouquet, dont la broderie vient finir sur la petite pointe du soulier : et que l'on ne croie pas que ce soit ici la caricature de nos illustres; à peine est-ce une légère esquisse de
Jeurs folies, de leurs changemens variés à l'infini .
Quant àcelles qui trçttent, elles singent assez bien les premières quant aux bonnets, aux chapeaux, aux ajustemens ; mais elles sont toujours detestablenient chaussées, nonparce que leurs souliers sont plats, mais parce qu'ils sont mal faits et déformés; ce qui annonce qu'elles les achètent tout faits y et qu'une jeune fille prend souvent la chaussure de sa grand'mère. Mon oeil ne peut guère s'accoutumer à les voir marcher sans précaution, et quoique retroussées jusqu'à mi-jambe , se crotter encore plus que les hommes. Dans ma jeunesse, les femmes marchoient sur le bout du pied, et l'étoffe de leurs souliers étoit intacte : l'humidité ne passoit pas la semelle.
Au moment où j'écris, les femmes ont la fureur des chapeaux de paille , des aigrettes de paille , qui remplacent le* plumes triomphales.
Las de courir tout Paris pour charger ma' palette, veux -je entrer dans un café , j'entends chacun se plaindre d'être ruiné par la révolution ; et ceux qui tiennent ce langage ne font rien et passent leur vie au café ; mais c'est un ton : il faut être ruiné par la révolution; et celui qui avoit vingt pistoles de revenu , veut vous faire accroire qu'il avoit vingt mille livres de rente. Chacun appelle la paix à grands cris, et personne ne se réjouit de nos étonnantes victoires. Le bourgeois qui a lu l'histoire romaine, n'est pas plus touché des grandes actions de nos généraux que d'un roman. Il se baissera pour vous dire mystérieusement à l'oreille :
Bonaparte va passer le Rubicon et imiter César. Où a-t il pris cette grande idée ? en causant avec son voisin , à la messe , où il va non pas par croyance , mais à ce qu'il imagine , pour faire enrag er la république.
Il plaint les prêtres \ parle de sa mi-
( i6i ) père, de ses incommodités, qui toutes viennent de la révolution : tout ce qui arrive de fâcheux sur terre n'a pas d'autre source. Sa femme, sa fille sont attaquées de maux affreux d'estomac , c'est aux queues qu'elles ont amassé ce mal ; c'est à la suite du long jeûne, imposé il y a deux ans par Boissy-d'Ànglas. Ne croyez pas cependant qu'il lui en veuille ; il lui a pardonné ce dur carême $ il lui a rendu sa confiance , parce que Boissy-d'Anglas lui promet pour Pâques prochain les œufs rouges à la royale.
Le refrein éternel, c'est le malheureux sort des rentiers. Les mendians de métier sont de pauvres rentiers ruinés ; la république ne trouveroit jamais dans ses ressources de quoi payer , je ne dis pas le principal , mais même les intérêts de toutes les rentes soi-disant appartenantes aux prétendus rentiers ; et voilà comme s'atténue l'intérêt que doit inspirer à l'homme sensible la position
( 162 ) de quelques-uns de ces honnêtes créanciers de l'état.
Enfin tout est devenu rentier. Le vieux carrosse démantibulé , tiré par des haridelles attachées avec des cordes, ayant pour conducteur un cocher et un postillon en souquenilles , et dont les talons perçoient les souliers ; ce plaisant attelage n'est plus la voiture du prétendant , c'est celle des rentiers.
Le boutiquier, toujours avide, murmure , mais il est tranquille ; on diroit qu'il s'est apperçu qu'il perd ses paroles, et qu'on y fait peu d'attention. Les gens aisés ont pris un sage parti : ils ne S3 mêlent plus de politique $ ils ferment l'oreille aux discours des remuans , rient de la guerre des journalistes , n'étudient à leurs toilettes que les cases de leurs nécessaires et le cours des papiers , se mirent dans leurs bottes, et sont indifférens pour tout le reste.
Les nouveaux millionnaires, encore plus indifierèns , mais non moins dé-
chaînés contrele gouvernement, se font une principale affaire de se trouver avec les princesses du jour aux concerts de Garât, dit sur le théâtre de Ribié, l'Orphée moderne. Ces hommes parvenus ne connoissent rien à la musique, mais ils applaudissent à outrance les caracoulades du chanteur, et ils admirent les femmes qui embellissent toutes le* loges.
Si ce monde est une rotation perpétuelle , pourquoi les anciennes marchandes de pommes et de tripes ne figureroient-elles pas à leur tour, surtout lorsqu'elles sont jolies ? car la vraie noblesse chez les femmes est la grâce et la beauté.
Les thés sont en grande faveur. C'est presque les seuls endroits particuliers où l'on se réunisse : il n'y a plus de repas ; chacun mange chez le restaura- 1eur, dont le nombre se multiplie à l'infini : il y en a à chaque coin de rue On a'apperçoit que barbouilleurs hissés au
haut d'une échelle, dessinant pour enseignes, des lièvres, des jambons, des écrevisses , des saucissons , ou écrivant en lettres anglaises : Déjeuners froids , cabinets particuliers $ on n'entendra que trop cette dernière annonce : un bouchon est devenu la grotte de Vénus.
Il faut que le pot-au-feu soit renversé dans presque toutes les maisons. Autrefois on se présentoit pour dîner chez son ami 5 aujourd'hui c'est tout différent j chacun reste chez soi : on va prendre , en catimini, son repas chez son restaurateur. Est-ce économie ? est-ce division ? Ce qu'il y a de certain , c'est que cette mode annonce rupture et désunion dans l'ordre domestique, £t l'on peut dire que les restaurateurs indiquent un changement essentiel dans notre manière de vivre et dans nos moeurs.
Les thés, au moins, semblent rapprocher davantage 5 ils sont le premier pas pour remonter vers l'urbanité fran-
çaise, depuis long-temps si méconnue.
Les femmes y sont en grande parure ; c'est une réunion brillante; il y règne un certain silence ; les conversations s'y font à demi-voix ; chaque groupe s'isole au milieu même de la société, et les passions , qui par- tout ailleur sont leur physionomie et leur langage, semblent y avoir déposé tout ce qu'elles ont de dur et de personnel ; mais si l'on ne parle pas, chacun se devine, se tâte, pour ainsi dire ; on veut lire dans les yeux ce qu'on n'entend pas dire , et les regards expriment tout ce qu'on ne dit pas, la haine y est réellement affectueuse. Quoi qu'il en soit, les thés nous ramèneront peut-être à la politesse française.
Les jours où il n'y a pas de thés , l'on se promène à Coblents , aux Champs- Elysées; l'on va prendre des glaces chez Garchy, chez Velloni ; l'on va aux fêtes de Tivoli , aux feux de Ruggiéri ; et le pauvre frémit de l'étalage indécent du
( i66 ) îuxe, qui cependant le nourrit et l'entretient; car il faut du luxe à Paris.
Les courses à cheval du Champ-de- Mars ont inspiré le goût del'équitation aux favoris des amazones, non pas celles qui se brûloient la mamelle pour mieux tirer de Tare. Tous briguent la gloire de courir à côté d'elles aussi savamment que Franconi. Ils veulent tous monter à l'anglaise; mais ne sachant pas saisir le mouvement du cheval, ils se fatiguent, et font rire de leurs sau* tillemens convulsifs : le bois de Boulogne est leur carrière olympique. Il y a plusieurs années que de ridicules maquignons «e sont ingérés de raser les oreilles des chevaux ; aujourd'hui c'est la crinière qu'on leur rase ; on leur met de la cire luisante aux sabots : bientôt on les poudrera.
On ne sait si les jeunes gens sont plus jaloux de faire parade de leurs montures que de leurs belles; mais ils semblent plus charmés de leurs montures ,
( 167 ) au plaisir avec lequel ils caressent leurs coursiers, à l'attention avec laquelle ils les regardent et les flattent. Ceci rappelle le mot d'un ancien petitmaître qui aimoit beaucoup les courses de chevaux et les soupers d'actrices. On lui demandoit ce qu'il idolâtroit le plus, des filles ou des chevaux. Après un silence, il répondit: J'aime mieux les femmes, mais j'estime plus les chevaux.
On dit que la plupart de ces cavaliers n'ont que des chevaux d'emprunt, et que tous ces coureurs élégans fendent l'air avec la rapidité de la flèche , pour aller retrouver les arrhes de la veille, afin de pouvoir dîner 5 car le grand air donne de l'appétit.
Lejockei, qui souvent n'appartient pas plus au cavalier que le cheval, suit tristement son maître du matin , et attend avec impatience la fin de sa course.
Au reste y peu de coursiers fringans:
des espèces d'anglais à courte queue, à
( 168 ) courtes oreilles, maigres de vieillesse ou de famine , voilà en partie la monture de nos anglomanes. Il sont des prétentions ; ils prennent leurs positions guindées pour de la grâce, et s'admi— rent au milieu de leurs courses : piaffant, courant, caracolant, les jeunes gens ont l'air triste.
Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que ces femmes , ces jeunes gens s'arrêtent subitement au milieu de leurs courses, et lorsque le soleil a encore plus de trois heures à parcourir ; ils quittent l'air pur de la campagne pour se rendre dans des salons mal-sains où l'on fait de la musique. Ce n'est pas qu'ils aient l'intention d'entendre, mais ils veulent trouver à qui parler de leurs courses ; et c'est le plus grand plaisir que le coureur en reçoit. D'autres monteroient à cheval par intérêt pour leur santé : nos chevaliers du jour n'y montent que par amour-propre.
On n'étale plus que des livres obscènes
( i6g ) cènes dont les titres et les estampes repoussent également la pudeur et le bon goût : Ton vend ces monstruosités partout sur des mannes, le long des ponts, à la porte des spectacles, sur les boulevards. Le poison n'est pas cher ; 1 o sols le volume. Toutes les productions du libertinage, et les plus licencieuses, renchérissent les unes sur les autres , et ont attaqué sans frein et sans crainte l'honnêteté publique* On diroit que ces vendeurs de brochures sont des marchands privilégiés d'ordures : tout titre qui n'est point infâme, semble être exclu de leur montre. La jeunesse y puise , sans obstacle comme sans scrupule , les élémens de tous les vices. Cette horrible manufacture de livres licencieux a pour manufacturiers tous les contrefacteurs, genre de pirates qui tueront la librairie , la littérature et les hommes de lettres ; elle a pour base cette liberté illimitée de la presse, que réclament sans cesse les plus faux , les plus Tome lit. H
médians ou au moins les plus aveugles des hommes.
L'institution du divorce, le sacrement de Valdultère , vient à l'appui de ce désordre. Elle seconde puissamment la pente au libertinage , entretenu par les excès de la gourmandise et de la bonne chère, par l'usage journalier des spectacles, des bals et de ces dissipations frivoles dont il n'y a aucun exemple chez aucun peuple de la terre.
Cette multitude de théâtres naturalise la paresse , tue les arts et les métiers qui demandent quelque suite, paralyse les bras, efféminé les esprits et cesse d'être un divertissement à force d'être répétés. Il n'y a plus de jours de loisirs quand chaque jour le peuple est invité à perdre la moitié de la journée pour nourrir ou mal nourrir une phalange d'histrions. Les Parisiens ont la lasciveté des moineaux-francs qui peuplent leurs toits ; ils sont encore plus volages et changent de femelle plus fréquem-
( i?i ) ment qu'eux : la plupart n'ont pas même leur délicatesse dans leurs plaisirs.
Aussi n'appartient-il qu'à ce peuple de badiner , de rire avec le mal qui est la suite de la luxure. Il n'est pas un angle de porte , pas un mur qui ne soit triplement couvert d'imprimés portant annonce de remède pour la guérison radicale de la maladie vénérienne. On met dans la main des vieillards, des femmes, des jeunes filles mille annonces de prétendus guérisseurs. Nul ne rougit de donner ou de recevoir le papier. Chaque quartier a sa maison de santé : ce sont des gâteaux-toniques , de» pastilles , des dragées-chocolatés , &c. Ensuite des charlatans de même espèce, mais moins en vogue , lui jouent la comédie à cheval ou en cabriolet, et Pierrot distribue aux assistans des remèdes antisiphilitiques au son des cymbales, des clarinettes et des cors de chasse.
Tel est le peuple de Paris , que huit ans ont entièrement changé ; qui veâcl
ses écus de 6 livres pour des gros sous , et crie contre l'agiotage ; qui boit, rit, chante , danse , et murmure après un gouvernement paisible et vigilant, qu'il accuse le matin d'être royaliste, le soir d'être terroriste j car il ne cesse d'avoir ces rimes en iste dans la bouche 5 qu'il calomnie enfin ; que dis -je ! qu'il menace à chaque instant , du moins en parôles , après avoir enduré coi et silencieux , souvent même avec l'apparence de l'approbation , le gouvernement de Robespierre.
Je pourrois parler de l'hôtel de Buliion , réceptacle éternel des meubles les plus précieux des émigrés , fréquenté par les faiseurs d'affaires, par les intri-^ gans qui avoient le secret de la fabrication des assignats, c'est-à-dire, celui du total de leur émission progressive, et qui ont accaparé des chefs-d'oeuvre de l'art d'un prix inestimable, pour de vains tas de papiers, et qui les ont revendus pour de grosses sommes d'ar-
( 173 ) g eut à des fournisseurs qui, naguère laquais d'antichambre ou palefreniers, dorment aujourd'hui sur des matelas de plumes de cignes. Ce sont-là les jeux de la fortune. On m'avoit bien assuré que le bouclier de S ci pion , vendu i5oo francs , étoit devenu la proie d'un orfèvre ; cela n'est pas , mais cela a été sur le point d'arriver.
Je parlerai autre part des maisons de commerce , de ces comptoirs de publicains , qui sont de véritables écoles1 de friponnerie , de ces ventes et reventes perpétuelles, où les huissiers-priseurs jouent un double rôle, où les marchandises , qui semblent passer de main en main , restent toujours dans la même, et augmentent de valeur en proportion du renversement des fortunes particulières.
Les agioteurs n'avoient pas besoin que leur cupidité fût stimulée par tous les accidens de la révolution ; mais ils ont pris une marche si audacieuse, une
( 174 ) diction si farouche, une morale cartoucliienne si prononcée , que s'il est curieux de les entendre, il est pénible de les observer.
Ce que je puis certifier, c'est que les maisons se trafiquent comme les pains de sucre se traiiquoient dans le temps des assignats : on les achète pour quinze jours, puis on les revend toujours avec bénéfice. Quant aux réparations, Ton n'en fait aucunes ; mais chaque nouveau propriétaire en augmente les loyers , tracasse les locataires, les traite durement ; iamais les conquérans n'ont été plus inexorables envers les peuples conquis. Ils font résonner avec ostentation et hauteur le nom de propriétaire , et peu leur importe si les murs tombent de vétusté, si le toit est à jour : ils. ne font attention -qu'à leurs caves, parce qu'ils les remplissent de trente sortes de vins , sur lesquels ils font un nouvel agiotage.
Il ne reste à ceux qui ont souffert
( 175 ) de la révolution que l'espérance de rémonter leur fortune au milieu des avantages de la paix ; d'autres l'attendent du hasard , soupirent après des banques , des chances plus ou moins favorables; plusieurs regrettent les assignats, qui imprimoient à tous les objets mercantiles une vive circulation. Un grand nombre desiroit, et le vœu est presque général , le rétablissement d'une loterie que tout commande impérieusement, et qu'il faudra adopter si l'ineptie la plus coupable ne nous aveugle pas encore sur cet impôt direct, le plus dur, le plus désastreux, le plus anti-républicain. Le conseil des anciens, se piquant de sagesse, a rejeté tout projet de loterie. On pourroit leur dire :
Avant de tout juger , apprends à tout connoître.
Je pèserai toujours sur l'impôt indirect d'une loterie nationale, qui ne sera point toutefois celle connue sous le nom de loto.
L'argent est donc devenu plus privi-
( i?« ) légié que la vie des hommes, que leur repos , que leurs peines , que leurs fatigues? Une réquisition formelle oblige tous les bras au service de l'état, et oppose aux dangers de la guerre une jeune population , tandis que l'excédent de l'argent ne sauroit être dirigé vers le trésor public !
L'avarice se soustrait chaque jour au paiement des impositions; l'avarice garde ses trésors enfouis, et chaque jour elle accumule au détriment de l'état, des richesses qu'elle retire de la circulation , ou qu'elle emploie à tuer le crédit , en les plaçant au plus fort denier ; et le gouvernement, en lui présentant des chances favorables , ne sauroit par une spéculation productive, arracher de la terre ou du coffre-fort une partie de ces espèces qui manquent au mouvement vital !
Faut-il, dira-t-on, ôter au pauvre, au malheureux sa dernière obole ? Hé ! faux moralistes ! faut-il lui ôter toute
( i?7 ) espérance ? Mais faut-il encore Vous l'apprendre? Ce n'est pas le pauvre qui alimente les roues de fortune ; s'il met à la loterie , c'est modiquement ; car c'est l'obole qu'il jetteroit dans les cabarets pour s'y empoisonner de mauvais vin qui trouble sa raison , et le porte à des excès ; c'est l'obole qu'il donneroit à des diseurs de bonne aventure, à des charlatans empiriques, à des imposteurs religieux. C'est le riche seul qui aventure des mises un peu considérables. Vous vous appitoyez sur les habitans de la campagne ! vous ignorer donc qu'ils thésaurisent, et qu'ils ont enfoui ce numéraire qu'ils ont aspiré avec une cupidité si révoltante, qu'ils voudroient vendre toute rave un écu.
L'impitoyable fermier, le dur commerçant , l'agioteur , tentent de réunir à leurs gains immenses les bénéfices que promettent les chances du hasard. — Nemo dat quod non habet.
Interrogez tous les receveurs j ils
( 17» ) Vous diront : C'est l'avare en guenilles, qui craignant pour son cher trésor , ou à la suite d'un calcul, vient, apporte nuitamment son sac, et fait voir le jour à des espèces que la terre ou la muraille enseveli roit jusqu'au moment de sa' mort.
On n'a jamais voulu calculer ce que l'avarice puissamment excitée par un aiguillon politique pourroit rendre à l'intérêt général. Eh ! quand l'avarice seroit déçue, ne seroit-ce pas une juste punition de sa longue insensibilité ?
Ceux qui nous affament , qui nous vexent, qui commettent une foule de petits crimes pour s'enrichir, s'il y a une clef pour ouvrir leurs cofîres ténébreux, n'est-il pas sage d'en user? Eh!
ne diroit-on pas d'ailleurs que les loteries ne rendent rien des sommes qu'elles reçoivent !
L'argent est le produit du travail; mais qui perd son argent, est forcé à un second travail : or , l'on peut affirmer
( 179 ) qu'il y a aujourd'hui trop de bras oisifs. J'en atteste les spectacles journellement remplis. Cet argent si précieux à la subsistance du pauvre, et qui lui reviendroit par voie de loterie , est dépensé pour des histrions de toute espèce et de toute couleur, depuis Garât qui boit l'or en retirant son haleine , jusqu'à madame Angôt qui, aux boulevards, pomperoit tout le cuivre de Suède.
Musiciens , saltimbanques , vendeurs d'orviétan , ouvriers en bagatelles , le peuple paie toutes ces inutilités, souvent dangereuses ; et il ne pourroit placer quelques deniers pour se donner les rêves les plus agréables ! Brisez donc le ressort qui est en lui , et qui dans la peine lui fait imaginer le bien-être.
Par quelle bizarrerie, par quelle affectation de morale faites-vous un vain étalage d'érudition pour prouver la prétendue immoralité d'un établissement qui , en dernière analyse , n'est qu'un objet de luxe ainsi que les diamans, les
( i8o ) spectacles , les danses et les bals ? Que vous importe de quelle manière l'homme dépense, puisqu'il dépense dhaque jonr pour des sons , des gestes et des gambades ?