CHAPITRE .C V
Tappe-durs.
On appela ainsi une compagnie de coupe-jarrets armés de bâtons noueux auxquels ils donnoient avec un ton dérisoire le nom de constitution. Leur point de réunion étoit dans un café près le théâtre Italien ? tenu par le nommé Chrétien , juré au tribunal révolutionnaire. Ils parcouroient sans cesse le Palais-Royal > insultant les passans et arrêtant ceux qui ne vouloient pas endurer leurs vexations. Janissaires du comité de sûreté-générale , lorsque ce comité avoit besoin de quelques mouvemens, de quelques troubles pour servir de prétexte à des mesures atroces , dites acerbes , c'étaient les tappe-durs qui étoient chargés du soin de les faire naître.
Ils marchoient tête levée, la menace à la bouche ? avec des physionomies
( so7 ) d'assassins ; ils ne vantoient que les membres les plus exagérés de la société jacobite, désignoient tous les autres à Téchafaud. C'étoit une douleur pour l'homme juste que de voir passer ces misérables qui alloient par bandes. On baissoit les yeux devant leurs regards farouches ; ils ne parloient que d'arrestation et de faire périr les suspects.
L'insolence de ces scélérats marquoit le complément de l'extravagance et de la barbarie des hommes. C'étoit en les voyant et en les écoutant que l'on ajoutoit foi au système d'extermination , tant leurs paroles étoient infernales; et fabricateurs de tant de forfaits, ils se disoient les patriotes par excellence , les amis de la liberté et de la justice, les véritables fondateurs de la» république.
Quelle république , bon Dieu ! que celle qui , assise sur des cadavres , des tombeaux et des débris, ne de voit avoir pour chefs et pour sujets que des athées, des voleurs et des assassins l
XJn pareil régiment semblèrent incroyable à ceux qui, éloignés des événement, sont disposés à croire que Ton charge le tableau. Non , il ne l'est pas j mais il est doux de retracer la mémoire de ces faits horribles , lorsqu'un gouvernement légal est assis sur ses bases et que par sa force et son autorité r l'humanité et la raison semblent être rentrées enfin dans leurs droits.
Lors de la réaction de prairial , le royalisme, qui se mit en pantalons et en sabots , prit à sa solde ces tappedurs : on les vit changer de langage, mais non de férocité.