‹ Le Nouveau Paris (volume 5)Chapitre 5 sur 40 · CHAPITRE LXXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXXV

assignats.

Parmi tant de choses extraordinaires, le papier-monnoie tient sans doute le premier rang. Il fut créé par le besoin ; c'est ainsi que l'on jette un pont de bois sur des gouffres écumans \ et comme il faut passer sur le pont tremblant j on y passe en fermant les yeux.

Jamais on ne vit une conception plus audacieuse ; elle fut accompagnée de cette loi , non moins étonnante , qui flxoit le prix des denrées et des marchandises. Le maximum soutint l'a signât 5 il lui imprima la vie et le mouvement. La circulation la plus rapide s'établit : il étoit. déjà calculé qu'il y

( Si ) avoit deux fois trop d'assignats, qtU; l'assignat se soutenoit encore ; il fallut, pour ainsi dire, pour le tuer, vouloir le tuer, et même le tuer de gaîté de cœur ; il fallut une émission plus qu'extravagante pour lui donner le trépas.

Mais il conserva son caractère vivace , jusques dans son agonie.

L'assignat créa des commerçans autant qu'il y avoit d'hommes. Aucune marchandise ne fut stagnante ; tous les objets eurent leur valeur ; la hausse et la baisse firent dans le corps politique ce que le mouvement de sistole et de diastole opèrent dans le corps humain.

Et pour suivre ma première comparaison , au défaut d'un pont de pierre , le pont de bois , quoique menaçant ruine , servit à nous faire passer sur les abîmes ouverts pour nous engloutir. /

Singulière et étonnante expérience !

on fait tout des hommes , lorsqu'on sait leur commander. Râppelons-nous que ce signe a été nécessaire dans le temps ,

qu'i a confondu tous les raisonnemens timides, qu'il a fait des prodiges, qu'il a créé les moyens , qu'il a multiplié les ressources , qu'il a soutenu les armées , qu'il les a conduites mille fois à la victoire , qu'il a fait la révolution , qu'il a conquis la liberté, et qu'il a fondé la république. L'assignat est donc absous. Il vivroit encore , si l'ineptie la plus déplorable n'avoit modifié stupidement cette création vigoureuse. Le mandat fut l'opération d'un charlatan qui enseigneroit de quelle manière il va escamoter une boule ; le mandat détruisit le magique qui préside à tout gouvernement j car c'est la chose du monde où il y entre le plus de ce qu'on appelle onagie , pour désigner une multitude d'effets dont la cause est cachée et invisible. La cause une fois connue, tout s'écroule.

J'ai regardé l'anéantissement de l'assignat comme la faute la plus déshonorante pour la convention , et la plus

contraire à ce système hardi et quelquefois téméraire qui lui prépara tant de triomphes. Un mépris éternel doit s'attacher à ce comité de finances qui rompit le charme, qui substitua bêtement un papier à un autre papier ; ce qui étoit ordonner des maux irréparables; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que la nation ait résisté à ce terrible contre- coup , et que ce passage subit du papier, à l'argent irait pas été marqué par d'autres calamités, que la ruine de plusieurs particuliers.

L'assignat a été l'impôt que Fou refusoit au gouvernement, impôt le plus étendu que l'on puisse imaginer ; il a, été payé sans contrainte , sans obstacle 5 il a ordonné des sacrifices qui sont devenus , pour ainsi dire , volontaires ; tant on s'est consolé, tant on se console, au moment où j'écris, de ces pertes toutes fraîches. On est arrivé à un meilleur ordre de choses ; ceux qui ont gagné se rient de ceux qui ont perdu ; et après

( 34 ) le tirage de cette grande loterie , je crois appercevoir qu'on ne seroit pas tout-àfait fâché de la voir se tirer de nouveau. Mais des coups aussi extraordinaires ne se frappent pas deux fois de suite : il faut du temps pour faire repasser les esprits dans ces jours de vertige , de force, d'illusion et de grandeur. Ilfaudroit retrouver ce secret de terreur qui régnoit alors. Rien ne prouve mieux qu'en politique , chaque jour a sa physionomie , que l'on ne marche, que l'on ne peut marcher qu'avec les événemens; et comme ils ne se ressemblent jamais parfaitement entre eux, les opérations de gouvernement doivent être aussi différentes , aussi multipliées que les événemens eux-mêmes. Voilà ce qui réduit la science de la politique à des coups plus ou moins hardis, mais frappés à propos.

Je suis loin de penser que les formes de gouvernement soient indifférentes; sans doute il en est de plus analogues

aux mœurs ', aux habitudes d'un peuple y il en est de plus favorables au développement des facultés humaines ; il en est de plus propres à conserver de la durabilité aux institutions, de la permanence aux loix , de l'action à la puissance executive, de la solidité à l'ensemble. Mais enfin un gouvernement est susceptible d'une infinité de modifications , et doit ohéif au cours irrésistible des événemens: l'assignat Fa prouvé ; et on le verra renaître sous une autre forme, quand la nécessité l'exigera : attendezvous-y, générations futures. Le papiermonnoie fit naître dans tous les états un esprit de spéculation qui eut son côté comique. Des ex-religieuses trailquoient en perruques blondes ; telle autre vendoit des souliers d'hommes ; une vendeuse d'herbes faisoit dans sa journée vingt mille livres qu'elle recueilloit dans son porte-feuille. L'imagination s'égaroit dans les régions d'une richesse imaginaire ; chacun , métamorphosé en

( 56 ) commerçant, ne parloit que par millions, et le plus mince marché sembloit être une transaction importante.

Les agioteurs de toute espèce colportoient leur échantillon de maison en maison ; ils marchoient tête haute comme des capitalistes , en vous offrant des chandelles et des hchus.

Ce qu'il y eut de remarquable , c'est que l'homme d'esprit gardoit ses assignats, tandis que le sot s'en défesoit.

Le sot combinoit mieux; moins enthousiasmé de l'augmentation fictive de ses richesses, il couroit aux marchandises, il les accumuloit en se disant qu'elles auroient toujours leur prix.

Ces industrieux conimercfans , ces habiles entremetteuses , tourmentés du désir de gagner, et se glissant par-tout, faisoient contraste avec ces infortunés, qui , jouissant autrefois de toutes les douceurs que peuvent procurer le rang et la fortune, étoient réduits à vivre du travail de leurs mains. Une marquise se

( 37 ) faisoit ravaudeuse, une comtesse vous vantoit son talent pour la couture; d'autres , réduites à l'aumône , déguisoient leur humiliante situation en yous offrant la ressource de leurs pinceaux , de leurs crayons , de leur piano-forté ; pauvres talens ! qu'elles n'avoient acquis que comme le complément d'une parfaite éducation. Mais qu'elles étoient loin du salon ou du brillant boudoir où ces talens étoient encensés ! les adulateurs n'étoient plus là : l'homme enrichi qui payoit, leur faisoit sentir durement l'imperfection du portrait ou du morceau de musique. Après avoir reçu si Ion g-temps les homm âges de la flatterie , elles entendoient les rudes expressions de la vérité 5 les unes dissimuloient leur douleur j les autres attendoient qu'elles fussent rentrées dans leur grenier, pour tremper de larmes la croûte de pain qu'elles avoient obtenue.

Un volume nesuffiroit pas pour étaler les contrastes que la révolution a en-

(38 ) fantés ; et ce qu'on a vu du temps du papier-monnoie est encore tout à-la fois, et plus lugubre et plus bizarre.

Voici un fait vrai et publié. Un émigré commande une planche de faux assignats à un graveur de Londres. Pendant qu'elle se fait, les assignats sont supprimés en France , et l'émigré ne veut plus payer la planche. Le graveur le traduit en justice. Le juge reconnoît d'abord que la contre-façon de nos assignats était une chose de droit naturel, puisque WolfTavoit même décidé qu'on pouvoit se servir d'une flèche empoisonnée pour détruire un ennemi. Ensuite il condamne l'émigré à payer le graveur; la condamnation étoit juste, mais le principe abominable. Quelle jurisprudence est donc celle de l'Angleterre , d'après cet aveu d'un juge ? Les Goths encore demi- barbares, condamnoient à mort un faux monnoyeur , et donnoient tous les droits de cité à l'esclave qui le dénonçoit; ce qui étoit

alors pins précieux que la vie. Les Romains condamnoient aussi à mort pour le même fait.

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