CHAPITRE LXXXVI
Ci-devant académiciens.
Ils marchoient presque tous sous l'étendard de Voltaire ; ils répétoient ses phrases comme celles de l'oracle ; c'étoit à qui déclameroit contre la religion chrétienne. Toutes leurs lettres finissoient comme celles du maître incrédule , par ce mot de passe : Ecrasez l'infâme. D'Alembert étoit au comble de la joie, lorsque dans de petites phrases entortillées , il avoit lancé quelques sarcasmes contre les prêtres et contre le culte. Marmontel fut presqu'un autre Calvin pour quelques chapitres de son Bélisaire. Tous les académiciens enfin attaqu oient sourdement et le clergé et l'autel, et même la cour, excepté les
grands seigneurs qui leur donnoient à dîner. Il n'y a point de louanges plattes que l'on n'ait prodiguées au duc de Nivernois pour ses misérables petites fables qu'il tiroit avec discrétion d'une année à l'autre ; et l'on appeloit son portefeuille un vase de parfums rares , qui ne se brûlent que dans des jours de fêtes et à certains intervalles. Jamais la bassesse inhérente au bel esprit , ne fut plus caractérisée que dans cette compagnie composée de louangeurs intrépides et de détracteurs impudens, selon les personnes, les temps et les lieux. Ils étoient à cent mille verges du génie, de l'invention et de l'éloquence ; et avec leurs vers et leurs discours académiques , ils tendoient à nous faire retomber en enfance , si quelques satyriques vigoureux ne les eussent relevés du péché de vanité et de vanité honteuse , en frondant leurs absurdes prétentions. Il n'y avoit plus parmi eux un seul nom qui dépassât la stature de la médiocrité ou
( 4i ) la stature ordinaire. Ils tombèrent ( pour me servir d'une expression proverbiale) comme des capucins de cartes, sans que personne y fit la moindre attention ; et j'ai obéi à la profonde conviction de leur nullité absolue , et du danger dont ils étoient pour les véritables talens, en donnant ma voix au comité d'instruction publique pour leur prompte destruction. Cette heure marqua le couchant du pédantisme et F aurore de la liberté littéraire.
Après la révolution, ces mêmes hommes qui aiguisoient incessamment des épigramm es peureuses contre la thiare, la mitre , le rabat et la calotte , s'avisèrent de nous parler de la religion de nos pères : écoliers de Voltaire, leur bouche familiarisée avec ses blasphèmes , parla des choses saintes , et crut pouvoir transformer la tribune en une chaire évangélique. A cette incroyable dissonnance, tout le monde se prit à rire 3 on ne jugea pas même que c'étoit-
là hypocrisie, mais impertinence , orgueil académique mal étouffé, par une suite de cette ridicule prétention qu'on puisoit au Louvre, en s'imaginant que ce qui émanoit de-là avoit plus de force et un plus grand poids que ce qui se disoit ailleurs.
Les ci-devant académiciens n'ont pas manqué de dire que la ruine de l'académie française étoit l'éclipsé universelle : leur risible folie n'étoit pas de caractère à alimenter plus d'un jour la gaîté du philosophe.
Qu'est-ce donc que ce misérable esprit qui anime les trois quarts des littérateurs? Il vit de misères, il se nourrit d'inutilités, il dispute sur des riens , il pèse des pattes de mouches, il est étranger atout ce qui comporte quelque hauteur, quelque chose de grand ou de neuf. U y a des hommes avec qui je voudrois que l'on n'eût jamais disputé , et auxquels on ne répondît même pas, tant ils sont modifiés pour Terreur et
pour la sottise. Un ci-devant académicien est assurément de ce nombre; et je l'entends de l'académie française et de l'académie des belles- lettres.
Les académiciens de l'académie des sciences sont restés les mêmes , toujours utiles , toujours chers à la patrie, toujours honorés dans l'opinion publique.
Seulement lorsqu'ils virent qu'ils tomboient , ils usèrent d'adresse ; ils s'accrochèrent au firmament , et sous prétexte de mesurer l'arc du méridien pour la perfection des poids et des mesures , ils conservèrent leurs pensions et traitemens. Ils mirent une haute importance à la confection du mètre 9 kilo* mètre y &c. Je crois, en mon ame et conscience , qu'il y a là du charlatanisme ; que la base est nécessairement fautive ; qu'il ne falloit pas aller chercher si loin ce qu'on pouvoit déterminer de très-près. Je pense que le ridicule de cette vaste et coûteuse opération sera avoué et reconnu ; je pense qu'il
sera long , difficile , pénible , peut-être dangereux, de faire adopter' toutes ces nouvelles mesures ; j'ai peur que les mathématiciens, qui n'ont pas encore troublé le monde, ne le troublent enfin , et que leur tour ne soit venu. Mais la géométrie a rendu de si. grands services, qu'on peut pardonner aux géomètre!
cette espièglerie qui ne leur a pas été infructueuse, pourvu toutefois qu'ils ne trouvent pas mauvais que l'on aune un ruban à l'ancienne manière, et chajeun selon sa guise.
Le citoyen Paucton me semble leur avoir dit des choses très-justes et trèsraisonnables ; et je pense que le gouvernement , prenant un sage milieu , ne voudra pas faire d'une équipée géométrique un dogme politique ni une loi coercitive ; ce qui seroit agir , mais non pas raisonner géométriquement.