Tome III C
( 5o) les factieux ont fondé successivement leur empire. Les Henriot, les Ronsin, &c. ont eu, certains jours, autant et plus de soldats que n'en avoient Alexandre et César. Des bataillons entiers sortoient d'une rue, descendoient d'un carrefour : ce peuple si long-temps paisible , étoit devenu tout- à -coup guerrier, et ne se montroit plus qu'en armes. La disposition des esprits enfin tendoit sans cesse à se former en mi^ lices.
Le canon de Vendémiaire a corrigé les Parisiens de cette pente à des insurrections partielles ; ils ont réfléchi qu'ils étoient les dupes ou les victimes de quelques meneurs, qui, après les avoir précipités dans le danger , les abandonnoient avec une lâcheté vraiment académique.
Depuis ce jour, les Parisiens sont un; peu sourds à la voix astucieuse ou perfide qui voudroit les faire lever j et il y a. toute apparence que pour peu que le
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gouvernement soit ferme, ils ne s'exposeront pas à porter le fusil et la pique parmi les discussions politiques , et qu'ils ne se mêleront plus avec leurs orateurs de sections, de vouloir gouverner les gouvernans.
Les anarchistes , les Àntonelle , les Robert-Lindet les appelleront des poltrons 'j mais eux, ils seront sages de ne plus écouter les ennemis de leur repos et de leur bonheur.
.J'en reviens toujours à mon expression favorite : Paris est la guinguette de l'Europe ; mais si l'on se bat à la guinguette, personne n'y viendra pour s'y divertir ; et tous les artistes et artisans de plaisirs, de spectacle et de bonne chère , seront ruinés.
Ah ! si les bons Parisiens m'eussent cru en Vendémiaire ! Voici le placard que je leur adressois onze jours avant la canonnade que le royalisme avoit bravée , et par laquelle il fut dissous eu trente minutes ;
Mercier, représentant du peuple , aux Parisiens.
O Parisiens ! permettez qu'un homme qui est né dans vos murs, qui vous aime, vous adresse aujourd;liui quelques conseils fraternels. On m'a peint à vos yeux comme un ennemi , tandis que je m'afïligeois de votre conduite ; que je pleur ois sur vos erreurs; que je gémissois sur les maux qui vous frappent, et sur ceux plus grands encore que vous vous préparez. Je vous ai fait entendre des vérités fortes ; car depuis long-temps je suis accoutumé à ne rien déguiser.
J'ai combattu le despotisme- dans les jours de son triomphe, dans ces jours où l'homme courageux ne pouvoit attendre pour fruit de son dévouement que les bastilles, l'exil ou la mort. On ne m'accusera pas d'avoir encensé les grands , d'avoir négligé les intérêts du foible et de l'opprimé. Si la calomnie, la perversité parviennent encore à diri-
(53) ger contre moi de nouvelles persécutions , ils ne m'enlèveront pas du moins ce calme qu'inspire une bonne conscience ; si mes compatriotes égarés méconnussent mes intentions , s'ils souffrent qu'on m'outrage, qu'on me calomnie de nouveau, je me consolerai par l'idée de cet avenir où l'homme qui a rempli ses devoirs, trouvera la compensation de ses peines, et recueillera le prix de ses sacrifices.
Jrai cherché à vous éclairer sur vos fautes, sur les projets des factieux que vous écoutez trop complaisamment , et qui vous égarent. J'ai fait entendre un langage austère auquel vous n'êtes point encore accoutumés. Les flatteurs des rois en font des tyrans ; les flatteurs des peuples les traînent sur les bords des abîmes, et les y précipitent presque toujours. Robespierre vous flattoit, et réfléchissez maintenant au degré d'avilissement où il vous a plongés. Les jacobins vous flattoient, ils vous parloient
( 54 ) sans cesse de votre suprématie, de vos vertus , en cherchant à vous associer à tous leurs crimes. Robespierre est frappé, les jacobins n'existent plus; mais des hommes nouveaux s'élèvent contre vous, et conspirent également votre ruine. Quels sont les hommes qui sans cesse s'agitent dans.vos murs, qui escaladent les tribunes de vos assemblées ?
des stipendiés de l'étranger, d'anciens valets des rois, de vils agioteurs ^ni cherchent à prolonger les troubles pour pouvoir continuer impunément leur brigandage; quelques ex-académiciens, hommes vains et futiles, toujours occupés d'eux-mêmes, abondant en phrases captieuses, et stériles en actes francs et légaux : après avoir été trompés, égarés tant de fois, vous souffrez qu'on vous trompe encore. O malheureux Parisiens ! peut-on ne pas admirer votre stupide crédulité ? O malheureux Parisiens ! peut - on ne pas gémir sur votre sort? Ceux qui vous dominoient l'année
( 55 ) dernière semblaient vouloir détruire tous les trônes pour élever," consolider leur tyrannie : ceux cfui vous égarent aujourd'hui sont les amis, les défenseurs des rois; ils cherchent à relever ce trône que vos mains ont abattu dans ces jours de gloire que vous semblez vous attacher à faire oublier.
Mais avez-vous bien réfléchi au sort affreux qui vous est préparé , s'ils pouvoient réussir ? Songez que tous les rois ont une cause commune à soutenir 5 qu'ils forment en quelque sorte une famille séparée et ennemie de la grande famille du genre humain. Louis xvn ou xviii ne vous pardonneroit pas d'àvoir investi le palais de Louis xvi, d'avoir souffert qu'on le conduisît à l'échafaud. Vous verriez bientôt des phalanges étrangères inonder vos murs, se partager vos dépouilles, se baigner dans votre sang.
Si , comme nous l'espérons , les projets de vos ennemis et des nôtres ne s'ef-
C 56 ) fectuent point, votre destin deviendroit-il meilleur, si vous éloigniez par vos divisions, par vos attentats contre les mandataires du peuple, le retour de cette paix après laquelle la France entière soupire ? Eh quoi ! n'avez-vous pas à redouter le juste ressentiment des départemens ? Ecoutez ces adresses énergiques que la convention reçoit chaque jour : on ne vous y traite plus de braves Parisiens , de défenseurs , de soutiens de la liberté publique. Ces titres, vous les avez mérités quelques jours '9 mais ces jours glorieux sont passés. On ne voit plus en vous que des agitateurs turbulens , des insensés qui pérorent , de vils esclaves qui cherchent un maître. Vous vous flattez peut-être que vos excès anarchiques pourroient demeurer impunis. Le 3i mai, sans doute, devoit soulever la France entière : des phalanges républicaines dévoient se lever du nord au midi et venir défendre ces hommes gé-
(57 ) néreux que vous abandonniez, ou que vous aidiez à opprimer. Ils ne l'ont pas fait • mais que leur inaction passée ne vous rassure pas pour l'avenir : les temps sont changés; les malheurs*, les tristes leçons de l'expérience éclairent les hommes. Les habitans des départemens ont senti la faute qu'ils ont faite en laissant immoler leurs plus fermes défenseurs : cette faute, ils l'ont cruellement expiée. Ils ne s'exposeront plus, par une lâche complaisance, à de nouveaux malheurs. D'ailleurs, en .179.3 l'opinion publique étoit paralysée- la tyrannie avoit disséminédans tousles cantons ses nombreux émissaires • la terreur étouffoit la voix de l'homme vertueux; le crime seul pouvoitse faire entendre. Aujourd'hui les amis de la liberté peuvent lever majestueusement la tête. En éclairant leurs concitoyens , ils n'ont plus à redouter les proscriptions ou la mort. La liberté d'opinions existe ; elle existe même pour le6 menteurs audacieux,
pour les scélérats qui vous abusent. Eli bien ! si les départemens se liguent contre vous ou vous abandonnent à vousmêmes , quelle- sera votre situation ?
Songez que ce n'est point dans l'enceinte de vos murs que croissent ces moissons qui vous nourrissent , ces matières qui alimentent votre industrie j songez que ce n'est point sur les rives de la Seine qu'abordent ces vaisseaux qui apportent à l'Europe les richesses du reste de l'univers ; songez que vous avez besoin du secours des habitans des autres cantons de la France , et qu'ils peuvent se passer de vous.
Vous avez besoin du calme, de la paix , pour rappeler parmi vous l'industrie , les arts, les sciences, que nos farouches vandales en ont exilés. Votre cité peut encore recouvrer son ancienne splendeur : que dis-je? elle peut acquérir un éclat bien plus solide et bien plus honorable. Jadis vous deviez la magnificence qui brilloit dans vos mu-
( 59 ) rallies aux vices des grands, à la corruption de la cour et à la misère des provinces ; tous les oppresseurs du peuple venoient consommer parmi vous le fruit de leurs rapines et de leurs exactions : les palais s'y élevoient aux dépens des chaumières. La liberté, au contraire, vous créera des aisances dont vous n'aurez point à rpugir, qui ne pourront vous mériter aucuns reproches. Les départemens contribueront à votre prospérité , et vous travaillerez à la leur. Cette rivière qui traverse votre enceinte peut, par des travaux, grands à la vérité, mais possibles et même faciles dans un état libre, recevoir un jour ces superbes vaisseaux qui parcourent l'océan. Vous verrez, comme par une espèce d'enchantement , les pavillons des diverses nations se déployer sous vos yeux. Ce spectacle vaudra bien, sans doute, celui qu'offroit jadis les chars pompeux de ces courtisans dissolus qui menaçoient d'écraser les mal-
heureux. Votre ville peut devenir le centre du plus vaste commerce et de la plus active industrie. Mais ces créations ne peuvent s'opérer qu'au sein de la paix. Mettez donc un terme à vos dissentions ; confondez l'espoir des hommes coupables qui vous égarent. Songez aux maux que vous préparez à vos enfans , à vos épouses, à vous-mêmes. Distinguez vos ennemis, écartez-les ; mais sachez discerner vos amis , et vous réunir à vos frères. Ecoutez les conseils qu'un sage de l'Orient donnoit à ses concitoyens. Deux partis étoient prêts à en venir aux mains j ses yeux se tournent sur une multitude égarée , chez qui un malheureux vertige étouffoit comme chez vous les affections les plus sacrées , les intérêts les plus chers. Il ne voit de l'un et de l'autre côté que fils, frères , parens et amis , et il les voit cependant prêts à se déchirer. Il est saisi d'attendrissement et de componction ; et dans sa douleur, il. s'exprime en ces
termes : O Brama ! à la vue de tes en ^ fans ainsi agités dans l'attente du combat , mes membres n'ont plus de force, mon visage pâlit , le poil se hérisse sur • mon corps , et tout mon être frémit d'horreur. O mes concitoyens ! vous qui êtes nés sous le même ciel , qui respirez le même air , qui vous baignez chaque jour dans les ondes salutaires du Gange , qui offrez à Brama les mêmes présens et les mêmes sacrifices , quel démon vous égare et vous divise, quel fruit attendez-vous de l'horrible discorde , de PafFreuse guerre civile ? Lorsque vous verrez vos frères , vos enfans immolés , où trouverez-vous le bonheur ? Est-ce sur la tombe de ceux qui vous sont les plus chers , que vous goûterez les plaisirs, les jouissances de la vie? Hélas ! vous éprouverez combien on est malheureux quand on a perdu , et quand on a perdu par sa faute ceux qui pouvoient adoucir nos maux et embellir notre prospérité 5
vous éprouverez combien on a de remords quand on a travaillé à déchirer sa patrie. Le sage Indien ne parla point en vain j ses concitoyens sentent leur erreur , les armes leur tombent des mains ; les deux partis se confondent , et Ton chasse de l'enceinte des tribus les perfides qui avoient semé le trouble.
Combien je m'estimerois heureux si mes exhortations pouvoient produire le même effet , si je pouvois renverser les projets de vos ennemis et rendre leurs efforts impuissans ! N'ayez qu'un même esprit avec vos frères des départemens ; ayez de la confiance en ceux qui cherchent à mettre un terme à vos malheurs; ralliez -vous autour de vos législateurs , protégez leurs délibérations , faites respecter leurs décrets 5 qu'ils trouvent enfin parmi vous, paix, confiance et sécurité. Faites oublier ces jours désastreux, ces jours d'opprobre où l'on traînoit sous vos yeux une foule de victimes àl'échafaud. Soixante bri-
gands couvroient la France de sang et de deuil ; cinq cent mille hommes dans vos murs étoient témoins de leurs forfaits y et n'avoient point le courage de SY opposer. Rappelez- vous cette brillante époque où une fédération solemnelle amena dans cette enceinte clés Français de tous les points de l'empire : en approchant de vos murs , de cruels souvenirs ne déchiroient point leurs cœurs ; ilsn'éprouvoient que l'enthousiasme de la liberté , que la joie de se réunir à ceux qu'ils regardoient comme ses fondateurs. Aujourd'hui ils ont des frères , des pères , des amis à pleurer , et ces objets si chers ont péri sous vos yeux. Empressez - vous d'expier vos fautes et vos erreurs ; soyez pour la France ce que vous étiez aux premiers jours de la révolution. M
Ne dédaignez point les avis d'un homme qui ne souhaite que votre félicité, qui voudroit n'avoir point de reproches à vous faire 5 mais qui ? forcé
aujourd'hui de vous exprimer des vérités fortes , se console par l'espoir d'avoir bientôt à se réjouir de ses efforts. J'ai vu sans effroi les cachots où la rage de vos tyrans m'avoit plongé ; mais je ne puis voir sans un sentiment non moins douloureux , sans un sentiment de terreur, les abîmes qui se creusent sous vos pas. Que la paix , la concorde viennent enfin se rétablir parmi vous. Le royaliste en frémira; il sera forcé de fuir ou de se cacher. Au contraire , si vos divisions continuent , les républicains s'éloigneront de vous , et votre cité n'offrira plus que le triste spectacle de la misère , du désordre et de l'anarchie.
Parisiens ! le gouvernement approche , et voilà ce que les ennemis de la patrie voifflroient éloigner , avec les beaux jours de la paix. Fermez vos sections; mettez un terme à l'intarissable parlage de vos petits ambitieux qui ne veulent que des places : le délire et la
frénésie composent les élémens de leurs discours périlleux. Obéissez aux décrets mûris , médités , et dont la postérité admirera la sagesse. Soumettezvous aux loix , abandonnez vos meneurs ? et que l'Europe ne dise plus de vous , que vous ne voulez d'aucune espèce de gouvernement ; qu'après avoir renversé la monarchie vous voulez encore détruire la république 5 ôtez à tous nos ennemis la joie qu'ils auroient de dire , avec quelque raison, que vous ne vous plaisez que dans les folles agitations de la démagogie.